La liberté de la presse menacée au Rwanda
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Le Parlement rwandais est, en ce mois d’août 2007, en train de se pencher sur un projet de loi portant révision de la loi de 2003 sur la presse. Le projet de loi a, selon des observateurs sur place au Rwanda, des visées liberticides pour la presse. D’après l’hebdomadaire « Umusanzu » du 9 au 18 Août 2007, le texte sous examen stipule entre autres : « Aucun média écrit ou électronique ou illustratif n’est autorisé d’écrire, rapporter oralement ou prendre une photo de tel ou tel dirigeant depuis le niveau du Président de la république jusqu’aux niveaux d’autres hautes personnalités dont les sénateurs et les députés … ».

Si cette loi passe, la presse serait obligée de ne pas aborder des sujets ayant trait à la politique et au pouvoir. Que lui restera-t-il ? Pratiquement rien. Elle ne pourra même pas par exemple faire des reportages sur la politique agricole ou économique prônée par le Gouvernement. Car de tels articles ne manqueraient pas de parler de tel ministre ou tel autre responsable en charge de cette politique. Son domaine étant très très restreint, la presse sera obligée de se taire et l’objectif des ‘‘politiciens’’ rwandais sera atteint.

Un constat amer

De puis la prise de pouvoir par le FPR au Rwanda en juillet 1994, la liberté de la presse n’a cessé d’être bafouée. Des ONG de défense des Droits de l’Homme et d’autres organisations internationales ont toujours interpellé le Gouvernement pour l’inviter à laisser se développer une presse libre et indépendante. Rien n’a été entendu. « Reporters Sans Frontières » (RSF), dans ses différents rapports, fait un constat amer : l’atteinte au droit d’expression par les services gouvernementaux est quasi systématique.

Dans son rapport annuel de 2002, RSF constate qu’  « on ne peut parler d’un réel pluralisme de l’information au Rwanda », les informations diffusées étant celles de la presse gouvernementale, largement favorables au pouvoir en place. L’année suivante, cette ONG remarque que « la presse rwandaise est toujours monocolore », que « les rares titres indépendants ou d’opposition sont harcelés par les autorités ».

Le constat de « Reporters Sans Frontières » est corroboré notamment par le Bureau du Département d’Etat américain chargé des Droits de l’homme (mars 2002). Pour lui : « La loi fondamentale garantit la liberté de presse mais le Gouvernement restreint en pratique ce droit et de nombreux rapports crédibles existent faisant état du harcèlement par le Gouvernement des journalistes dont les points de vue sont contraires aux discours officiels. Beaucoup de journalistes pratiquent l’autocensure par peur de représailles du Gouvernement ».

En 2004, RSF souligne que les quelques rares journaux qui publient des informations critiques envers l’action du gouvernement subissent la répression du pouvoir.

En 2005, la presse écrite rwandaise était toujours monochrome et l’unique publication indépendante, « Umuseso », subissait un harcèlement quotidien. Pour RSF, « le pays de Paul Kagame reste un pays où la liberté de la presse n’existe pas ». Il ajoute : « Bien qu’il proclame son attachement à la liberté de la presse, le gouvernement de Paul Kagame continue de se comporter comme un prédateur ».

Dans son rapport 2006 ; RSF dit : « Le gouvernement de Paul Kagame continue d’utiliser le démon des « médias de la haine » qui ont joué un rôle horrible pendant le génocide de 1994, pour surveiller, punir, harceler et menacer toute voix indocile. La conséquence, dans la presse rwandaise, est une frilosité extrême, voire une servilité certaine. Les quelques publications critiques, comme les hebdomadaires privés « Umuseso » ou « Umuco », font l’objet de brimades, de procès interminables ou de saisies pures et simples. Il n’est donc pas rare de voir les journalistes rwandais, mal vus par les « barons » du Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir), fuir le pays ».

En 2007, malgré des progrès accomplis dans pas mal de domaines au Rwanda, RSF constate que « la liberté de la presse n’y est absolument pas garantie » et que « les journalistes rwandais doivent subir en permanence l’hostilité du gouvernement et la surveillance des services de sécurité ».

Des harcèlements au quotidien et des exils forcés

Pour sauver leurs vies, plus d’une vingtaine de journalistes ont dû fuir le pays pendant la décennie 1997-2007.

Profitant d’un stage à l’étranger, Louise Kayibanda, journaliste à Radio Rwanda, a fui le pays en 1998. Ses reportages objectifs dérangeaient certains membres du Gouvernement, en particulier l’homme fort de Kigali.

En février 1999, le journaliste John Mugabi, du journal « The Newsline », a été interpellé pour diffamation. Il avait écrit un article dénonçant la corruption d’un haut responsable du ministère de la Défense. Il a été remis en liberté provisoire après quatre mois d’emprisonnement. Il a fui le pays en 2003.

En août 1999, Amiel Nkuliza, du journal « Le Partisan », a été remis en liberté provisoire. Il était détenu sans inculpation ni jugement depuis mai 1997 à cause de la publication d’articles critiquant le Gouvernement. A la fin décembre 2001, il a été encore interpellé pour les mêmes faits par la police et détenu pendant trois jours. Il a fui le pays après sa libération.

En février 2000, après l’exil du Président de l’Assemblée nationale, Joseph Sebarenzi, Déogratias Mushayidi, Directeur de l’hebdomadaire « Imboni » publia un numéro spécial sur le sujet. Depuis lors, il fut mis, avec son collaborateur Jason Muhayimana, dans le collimateur du pouvoir. Mushayidi perdit alors son poste de président de l’Association des Journalistes Rwandais et sa revue fut interdite de parution. Les deux journalistes quittèrent le pays au mois d’avril. Un autre journaliste d’ « Imboni », Jean-Claude Nkubito, était en mission à Naïrobi de travail au Kenya. Il fut également pointé du doigt dans le même dossier et ne revint plus au Rwanda. Au mois de mai, Rose Mukantwali, rédactrice du magazine « Kinyamateka » s’exila après de longues persécutions.

L’année 2002 fut une année noire pour les journalistes.

En janvier, la police a arrêté Laurien Ntezimana et Didace Muremangingo du journal « Ubuntu ». Ils avaient, dans leur publication, utilisé le terme “ubuyanja” (“renouveau”). Ils furent accusés d’atteinte à la sécurité de l’Etat car « Ubuyanja » renvoyait au nom du parti banni, fondé par l’ex-Président du Rwanda Pasteur Bizimungu. Emprisonnés à Butare, ils furent libérés le 20 février suite à la décision de la cour d’appel de Nyabisindu. 

Le 17 juillet, trois journalistes de l’hebdomadaire indépendant « Umuseso » ont été emprisonnés. Il s’agit de Elly Mac Dowell Kalisa et Munyaneza Godfrey, Robert Sebufirira. Ils étaient accusés de se mêler du travail des forces de l’ordre pour avoir été sur un lieu des bagarres où la police est intervenue. Le 23 juillet, ils ont été condamnés provisoirement à 30 jours. Ils furent libérés dans l’attente de leur jugement, leur avocat ayant fait appel. Ils ont dû fuir le pays en 2004.

Le 18 mai 2002, Ismaël Mbonigaba, directeur de l’hebdomadaire « Umuseso », est convoqué et interrogé par la police pendant sept heures. Il avait critiqué le discours de Paul Kagame « dans lequel il avait qualifié les Rwandais de "sots" » (RSF, Rapport 2003). Son passeport lui fut retiré.

Le 19 mai 2002, Asuman Bisiika, de nationalité ougandaise et directeur de journal « Rwanda Herald »a été expulsé vers son pays. Sa reconduite à la frontière était due au fait qu’il avait publié des articles dénonçant l’emprisonnement du Président Pasteur Bizimungu.

A la tête de la presse rwandaise indépendante, Déo Mushayidi a été remplacé par Yvonne Uwanyiligira. Elle fut élue la même année comme Secrétaire Permanente du Centre pour la Promotion de la Liberté d’Expression et de la Tolérance dans la Région des Grands Lacs (CPLTGL). Ses prises de position pour la défense des journalistes n’ont pas plu le pouvoir. Menacée, elle dut fuir le pays en juillet 2002.

Le 22 janvier 2003, Ismaël Mbonigaba est encore dans le collimateur de la police criminelle. Adepte de Faustin Twagiramungu, il fut accusé "d’incitation au divisionnisme et à la discrimination", pour avoir publié un article reprenant les propos de Twagiramungu comme quoi il sera « un challenger contre Paul Kagame aux élections présidentielles ». Le 27 février, Ismaël Mbonigaba est provisoirement libéré et dut fuir le pays quelques mois plus tard, pour sauver sa vie. Il fut remplacé à la tête de ce journal par Charles Kabonero.

Sous la nouvelle direction, « Umuseso » sera régulièrement harcelé et saisi à la frontière car il était imprimé en Ouganda où les coûts sont moindres. Le 23 novembre 2004, Charles Kabonero est en justice contre un dignitaire du régime, Denis Polisi, qui l’accusait de divisionnisme et de diffamation. Il l’a échappé belle. Son collaborateur, Tharcisse Semana n’a pas pu résister aux pressions et aux menaces exercées sur lui et a fui le Rwanda en août de la même année. Le même mois, le journaliste Madjaliwa Niyonsaba a lui aussi fui le pays pour sauver sa vie.

En décembre, ce fut le tour des journalistes Didas Gasana et Kadafi Rwango de prendre le large car leurs vies étaient en danger. Gasana, du journal « Umuseso », avait été attaqué par des inconnues avec des poignards.

En transit au Rwanda en provenance de la RDC, le père Guy Theunis a été arrêté en septembre 2005 et mis en prison. Il fut accusé d’être un planificateur du génocide du temps où il était directeur de la revue « Dialogue » éditée au Rwanda. Il sera relâché après deux mois et remis à son pays, la Belgique.

Le 15 janvier 2006, Bonaventure Bizumuremyi, directeur l’hebdomadaire indépendant « Umuco » a été agressé nuitamment à son domicile. Ses agresseurs le sommaient de cesser de publier des articles critiquant le Front Patriotique Rwandais (FPR) parti au pouvoir au Rwanda. Il avait dénoncé notamment le contrôle étroit exercé par ce parti sur l’appareil judiciaire du pays. Son rédacteur en chef, Jean-Léonard Rugambage, avait été arrêté en septembre 2005 et a fait onze mois de prison à Gitarama pour avoir dénoncé la corruption qui régnait dans certaines juridictions Gacaca.

Le 3 août, la Haute Cour a confirmé la condamnation pour “outrage public” de Charles Kabonero, directeur de l’hebdomadaire « Umuseso », à une peine d’un an de prison avec sursis et une amende d’un million de francs rwandais (environ 1450 euros) pour avoir publié une série d’articles critiques sur le fonctionnement du gouvernement.

Radio France Internationale émettait en FM à Kigali au Rwanda. Le 10 juin en 2006, sa correspondante, Sonia Rolley, a reçu l’ordre de quitter le territoire rwandais.

Des journalistes en ont fait les frais

Des journalistes ont payé de leur vie le fait d’avoir exercé loyalement leur profession.

Dans la soirée du 29 janvier 1995, Edouard Mutsinzi, éditeur responsable du Journal « Le Messager-Intumwa » a été attaqué par des inconnus. Il a reçu plusieurs coups de poignards sur le corps et a eu la tête fracassée à l’aide d’un marteau. Il est resté plusieurs jours dans le comma et il est devenu mentalement infirme.

Le 19 août 1995, Manassé Mugabo, ancien responsable de la section Kinyarwanda à Radio Rwanda, a été assassin à Kigali. Appolos Hakizimana, Rédacteur en Chef de l’hebdomadaire « Umuravumba », a été abattu de deux balles dans la tête, le 27 avril 1997. Wilson Ndayamabaje, correspondant de Radio Rwanda à Gisenyi a été abattu par un militaire du FPR, le 28 janvier 1998. Le 5 mai 1998, en revenant de son travail, Emmanuel Munyemanzi, chef du service de Production à la télévision nationale a disparu. Son cadavre fut retrouvé criblé de balles au centre ville.

Rédacteur en chef de l’hebdomadaire « Kinyamateka », l’Abbé André Sibomana n’était pas en bons termes avec les autorités du FPR à cause de ses articles. Il avait échappé à plusieurs tentatives d’enlèvements et d’assassinats. Alors qu’il était malade, le passeport lui fut refusé par les autorités rwandaises pour qu’il aille se faire soigner à l’étranger. Il mourut le 9 mars 1998, faute de soins adéquats.

Hélène Nyirabikali, journaliste de l’hebdomadaire gouvernemental « Imvaho nshya », après avoir reçu le meilleur prix du journaliste rwandais, a été incarcérée dans la prison de Kigali en 1999. Elle mourut la même année des suites de tortures. J.M. Hategekimana de l’hebdomadaire gouvernemental « Imvaho » a été assassiné sauvagement dans la nuit du 11 au 12 mars 2002.

Un cri d’alarme

Pour faire croire à l’opinion nationale et internationale qu’il y a une liberté et une diversité de la presse au Rwanda, des journaux ont été fondés par des acolytes ou des proches du FPR ou sur financement de ce parti.

Avec le vote de la loi précitée, l’information va céder le pas à la propagande. La presse ne pourra plus exercer son rôle de contre-pouvoir. Le droit d`informer, d`être informé, de ne pas être inquiété pour ses opinions, tel que garanti par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en son article 19, n’existera pratiquement plus au Rwanda.

Les organisations internationales qui font office d’observatoire de la presse à travers le monde devraient tenir à l’œil les autorités de Kigali pour empêcher leur volonté de museler à jamais la presse indépendante au Rwanda.

©Gaspard Musabyimana, le 26/08/2007

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