A Dieu petit frère!
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Mon frère Jean Damascène, la dernière fois que je l’ai vu, c’est le jour où il a été arrêté. II vient de mourir de tuberculose, suite aux conditions inhumaines de détention à la prison de Butare. II avait déjà fait plusieurs séjours à l’hôpital, ces derniers temps, son état s’était dégradé mais on n’a consenti à l’hospitaliser que le mardi 8 février. II vient de décéder pendant la nuit du mercredi des cendres le 9 ou plutôt le 10 février parce qu’on me dit qu’il est mort vers les 3h du matin.

Je n’ai pas l’habitude de me raconter, ni de ressasser les misères de ma famille. Aujourd’hui je me sens poussé à briser le silence, juste un peu. J’aimerais me rappeler les circonstances de l’arrestation de mon frère parce qu’il partage le sort de milliers d’autres prisonniers et surtout son cas illustre le triste sort des couples « mixtes » au Rwanda (couple TutsiHutu) : Jean Damascène a épousé une femme tutsi avec laquelle il a eu quatre enfants. II représente les nombreux drames sur lesquels on fait pudiquement silence (pour en parler, on se sent obligé de s’en excuser) pour ne pas être taxé de négationniste. Le drame de 1994 au Rwanda, c’est bien sûr le génocide dont la monstruosité fait une ombre encore plus épaisse sur la face cachée des événements tragiques. II y a d’autres drames dans le sillage du génocide : en parler, ce n’est nullement nier le génocide. II faut en parler au contraire : car ces drames, hélas ! continuent jusqu’à l’heure actuelle.

Mon frère Jean Damascène était en prison sans dossier, je ne lui ai jamais connu d’accusateur déclaré, bien qu’il a été arrêté avec l’accusation gravissime d’avoir tué ses enfants et son épouse lors du génocide… et ceux-ci sont bien vivants ! Comment est-ce possible ?

Notre maman a été assassiné le 13 septembre 1994 à un moment où on affirmait que le génocide et les tueries avaient été stoppés. Comme on le sait, la population du Sud et du Sud-Ouest du Rwanda était, à cette date, en grande partie « déplacée » dans la « zone turquoise » (mise sur pied par les Français) dans d’immenses camps de « déplacés ». Ce qu’on sait moins, c’est que beaucoup de Hutu mariés à des femmes tutsi essayaient de les cacher loin des camps pour que les génocidaires ne les exterminent. Damascène était de ceux-là. Mais comme sur leurs collines d’origine, on ne savait pas du tout où ils étaient, on inventait n’importe quoi, on n’imaginait pas qu’un hutu expose sa vie pour épargner la vie de sa femme tutsi, et très souvent sinon toujours, on affirmait que le hutu devait avoir tué (ou fait tuer) sa femme.

Quand Damascène a été informé de l’assassinat de notre maman (le bouche à oreille a toujours tendance à amplifier : on lui avait dit que le papa aussi avait été assassiné avec la maman), il a eu le courage de quitter sa cachette pour venir à la maison (ce n’était pas une mince affaire de voyager à cette époque). II est venu seul bien entendu. Et le « syndicat des délateurs » a tout de suite répandu la rumeur qu’il est revenu seul parce qu’il avait tué lui-même sa femme et ses enfants. Le jour-même il a été arrêté, il a subi le supplice du « kandoya » qui consiste à lier les bras derrière le dos tellement serrés que les coudes se rejoignent et que le thorax est tendu comme un arc.

Le lendemain je suis allé voir les autorités militaires : je venais de savoir qu’il était détenu dans l’ancien camp de gendarmerie de Tumba et j’avais su qu’on l’accusait d’avoir tué sa femme et ses enfants. J’ai parlementé avec les militaires jusqu’au moment où l’un d’entre eux est revenu du camp avec une note écrite de la main de mon frère qui me disait exactement où je pouvais trouver sa femme et ses enfants. J’étais déjà rassuré qu’il était encore en vie parce que le « kandoya » est mortel (crampes et suffocation) et seulement quatre des douze qui avaient été arrêtés avec lui la veille avaient survécu à la nuit.

II faut savoir qu’à cette période l’insécurité était totale sur les routes. Or mon frère avait caché sa famille du côté de Cyangugu à l’extrême Sud-Ouest du pays. Et il fallait traverser la grande forêt naturelle de Nyungwe. Je suis allé chercher l’épouse et les enfants, je les ai ramenés, mais impossible de faire libérer mon frère : les délateurs avaient eux-mêmes trouvé que l’accusation contre mon frère était invraisemblable, ils avaient inventé autre chose pour qu’il reste en prison !

De quoi a-t-il été accusé ? Qui exactement l’a accusé ? II était détenu depuis septembre 1994 : plus de 10 ans qu’il vient de passer dans des conditions épouvantables, sa santé n’a pas tenu le coup. Avec sa mort, le mystère demeure, aucun dossier n’est à fermer. Un simple fait divers comme tant d’autres, un de plus.., dans ce pays aux mille collines et aux milles drames.

Vénuste Linguyeneza

Ce texte a été publié dans « La Lettre de SOFRADIE », de juin 2005 (Bruxelles-Belgique)

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