Rwanda : le royaume, la violence et la transition politique
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Le régime monarchique au Rwanda a été toujours caractérisée par la délation, les coups bas, les complots, pour culminer dans la violence. Tout est mis en œuvre pour éliminer son adversaire politique. Ces méthodes étaient systématiques à l’occasion de la transition politique. Le Professeur Maniragaba Balibutsa (2000 : 62-63), qui a fait des recherches sur le sujet est d’avis que « la culture rwandaise est une culture de la violence ». Il suffit, pour s’en convaincre, de passer en en revue les différentes sortes de châtiments réservés aux criminels, les adversaires politiques étant inclus dans cette catégorie. D’abord la peine était collective, c’est-à-dire que n’importe quel membre du condamné pouvait être frappé de la sentence. Il y avait ensuite la vendetta qui était institutionnalisée. Il y avait aussi des peines barbares comme le crucifiement, la rupture par strangulation à l’aide d’un morceau de bois, la castration, la noyade, l’empalement en enfonçant un bois taillé dans l’anus du coupable, la mutilation et le dépeçage, etc.

D’après Vansina : « A l’occasion de chaque succession, même la plus simple, le royaume entrait en période de crise. (…) La période de succession provoquait toujours une grande fièvre à la cour et dans le pays. Une fois la succession et ses séquelles terminées, la lutte d’influence entre les dirigeants des grandes familles ne s’éteignait pas pour autant. Au nom du roi chacun continuait à tenter d’exercer le plus de pouvoir personnel possible et de provoquer la ruine de ses adversaires ». (Vansina, 2001 : 130).

Des royaumes hutu aux royaumes tutsi

Très peu d’écrits existent sur les royaumes hutu que les Abanyiginya ont trouvé sur place au Rwanda. La littérature y relative nous renseigne qu’à leur arrivée, les Tutsi ont trouvé des monarchies hutu bien organisées. Un monarque hutu portait le titre de Mwami ou de Muhinza. A la veille de leur établissement et selon la tradition orale, le Rwanda comptait au XV siècle une cinquantaine de monarchies hutu (Paternostre de La Mairieu (1972 : 32). Elles furent petit à petit conquises par les Tutsi. Cette conquête s’est opérée, selon l’Abbé Stanislas Bushayija (1958 : 594-597), suivant le processus suivant : « A l’arrivée au Rwanda, le Tutsi était sans armes. Il n’avait pas l’idée de se battre. Même s’il le voulait, son infériorité numérique ne pouvait pas le lui permettre. Il ne disposait donc que de moyens pacifiques. Il chercha à nouer des liens d’amitié avec le Hutu. Par ses services rendus, par ses cadeaux fréquents, par sa gentillesse, par sa courtoisie, par ce tact dont il est un virtuose inégalé, le Mututsi eût vite fait de conquérir la sympathie du puissant Muhutu ». Ce premier offre à celui-ci un «breuvage aussi étrange que délicieux, le lait de la vache dont il avait le secret » et « l’amitié du Muhutu devint indéfectible ». Le Hutu fut heureux «d’avoir dorénavant pour concitoyen, cet homme aussi étonnant par la structure et par la finesse de ses traits que par sa bonté ». Pour consolider ces liens, le Tutsi prit femme parmi les jeunes filles hutu et donna ses filles et ses sœurs en mariage aux Hutu. « Toutes ces unions augmentèrent le contingent Mututsi ».

Bushayija souligne que dans ces conditions, les notions « d’étrangers, d’hôtes, de nouveaux venus » avaient disparu et avaient fait place à celles « d’oncle, tante, neveu, cousin, grand-père, belle-mère, bru, etc. ». Le Tutsi et le Hutu ne formaient donc qu’une seule communauté de familles et de clans apparentés les uns aux autres. Ce fut le Tutsi qui se chargea de l’organisation. Il proposa qu’il ait y « un arbitre suprême pour diriger les différends, maintenir la paix, un père de famille qui maintînt l’union des familles et des clans ; un gardien et un défenseur du territoire, en un mot, un Mwami ». Tout le monde fut d’accord avec cette proposition, « et comme c’était à prévoir, ce fut un Mututsi. Les qualités des Batutsi, leur sagesse, leur sens politique et leur intrépidité, tout les désignait pour fournir un Mwami ».

Le Roi (Mwami) fut divinisé et « on accumula sur sa personne tous les droits possibles et inimaginables ». On lui fit la cour en lui faisant des cadeaux et des offres de services dans le but de lui plaire et obtenir ses faveurs. Des jalousies, des rancunes et des délations et autres rapportages malveillants ne tardèrent pas à envenimer le climat de l’entourage royal. « Dépaysé, le Muhutu céda la place au Mututsi, et force lui fut de chercher « buhake » et protection, auprès du Mututsi, hier encore son égal…Les Bahutu furent ainsi évincés de leurs droits anciens, ils perdirent leur honneur et devinrent les serviteurs de leurs hôtes et amis, un ordre était créé, fondé sur l’inégalité et l’injustice ».

La prise du pouvoir par les Tutsi, à en croire l’Abbé Bushayija, se serait opérée en douceur. Ceci contraste évidemment avec des données historiques.

Plus récemment, un autre chercheur, Melchior Mbonimpa (2000 : 41-50), s’est penché sur la question. Il est catégorique. C’est par la violence que le Tutsi s’est rendu maître du Rwanda. Pour ce faire, il a mis au point une «stratégie de la domination » par quatre méthodes précises à savoir «  le pouvoir de tuer, le don des femmes en mariage ; le don des vaches ; et la maîtrise de la terre ». Mbonimpa en donne des explications :

Il est connu dans l’histoire du monde que « l’hégémonie revient à celui qui se rend maître des moyens de la violence ». Quant aux femmes, les Hutu ont épousé des femmes tutsi, mais le contraire est rare. « Dans cet échange inégal, celui qui reçoit devient un débiteur insolvable ». Parlant de vaches comme « l’autre instrument d’hémogénie tutsie », Mbonimpa est d’avis qu’  « en prêtant en usufruit des têtes de bétail aux Hutu, les propriétaires des troupeaux s’assuraient de cette manière aussi une clientèle soumise ». Et enfin, « la terre a cessé d’appartenir aux Hutus qui la cultivaient. Les collines sont devenues la propriété privée de princes ».

Par ce système, les royaumes hutu disparurent un à un notamment au Centre (RDR, 2000 : 22-24) et au Sud. Ceux du Nord et du Nord-ouest résisteront et ne disparaîtront qu’à l’arrivée des allemands qui aidèrent le roi tutsi à imposer son autorité sur ces régions.

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Du triomphe de la dynastie nyiginya

La dynastie des Abanyiginya, selon des mémorialistes, était établie à Gasabo dans la commune Gikomero, préfecture de Kigali depuis le 14è siècle. Elle prit finalement les commandes du royaume du Rwanda par des conquêtes. La société était composée de seigneurs et de serfs. L’administration était organisée d’une façon hiérarchique. Le pouvoir était entouré d’une sorte de mystification, notamment par la mise sur pied, l’ubwiru ou une sorte de code ésotérique. Cela pour éviter d’y avoir accès d’une manière démocratique. Le roi était nommé par un cercle de personnes habilitées à décoder les données nécessaires à son intronisation. Nul ne pouvait savoir qui sera roi avant que l’autre ne meure. Il fallait d’abord que le roi meure, d’une mort naturelle ou provoquée, pour qu’il soit remplacé. Au cas où il était dans l’incapacité de régner, les gardiens du code lui faisaient ingurgiter du lait sans discontinuer jusqu’à la suffocation. On disait alors : « Umwami yanyoye » (le roi a bu). Ce qui veut dire :  « Il est mort du lait », autre symbole du royaume.

Les préparatifs des cérémonies de l’ensevelissement étaient assurés par des Abanyamugogo (les Abiru chargés de rites secrets de l’enterrement du Roi). Ensuite, une série d’élimination des prétendants au pouvoir était opérée pour n’en laisser qu’un seul désigné par les Abiru. Ensuite, il fallait désigner une famille-victime dont les membres devaient servir à venger le défunt. Ceux-ci étaient mis à mort. Guido De Weerd (1997 : 29) le rapporte comme suit : « Entre-temps et pendant plusieurs jours, parfois pendant deux, trois semaines ou plus, se déroulait, entre les clans et à l’intérieur de ceux-ci, la lutte féroce pour le pouvoir et était organisée l’élimination physique des candidats concurrents. Aussitôt la personne du nouveau Mwami connue, l’enterrement se déroulait avec peu de fastes. Les meurtres ne cessaient pas pour autant puisqu’il fallait éliminer encore les opposants potentiels ou exercer les vengeances nécessaires ».

A la mort du roi, la communauté toute entière devait participer au deuil. Pendant deux mois, il était interdit aux hommes de faire des relations sexuelles avec leurs femmes et les taureaux étaient séparés des vaches.

Une autre caractéristique de la royauté rwandaise était le sacrifice par le hache intorezosang. « Uwanyoye amata y’i bwami ayagurana amaraso » (Qui a bu lait royal doit verser son sang pour le pays ; qui a goutté sur les délices du pouvoir doit se sacrifier pour le pays, quitte à verser son sang). Cela s’apparente au phénomène du héros libérateur (umutabazi). Celui-ci devait trouver la mort sur le terrain de l’ennemi pour que son armée remporte une victoire sur son adversaire. Le héros libérateur était un prince de sang ou un des commandants d’une armée. Sa désignation était opérée après des cérémonies divinatoires.

La cour royale grouillait des courtisans de toutes sortes. Le roi était au centre de toutes les intrigues Le Père Pagès (cité par Dresse, 1940 : 33-34) décrit cette situation comme suit : « Toujours entourés de rivaux jaloux et souvent malveillants, ils [les Batutsi] étaient en bute à des intrigues. L’espionnage et la délation étaient, à la Cour, à l’état endémique ; voilà pourquoi les grands dignitaires restaient à côté du roi pour parer à tout événement. (…) Ils suivaient le prince dans ses déplacements pour ne pas perdre ses faveurs, écarter les menées de leurs ennemis et profiter des miettes qui tombaient de la table royale. (…) La vie et les papotages de la cour étaient alimentés par les intrigues des envieux, les rivalités, l’âpre compétition du pouvoir, les brigues pour gagner et garder la faveur, les insinuations perfides des ennemis qui se poursuivaient avec haine et décence, les passions brutales assouvies à tout prix, les disgrâces éclatantes et les exécutions officielles qui en étaient parfois la conséquence ».

Jean Vansina (2001 : 112-117) pointe du doigt des élites car ce sont eux qui lors des veillées, prenaient les grandes décisions pour les affaires du royaume. Il les classifie en diverses catégories : les ritualistes s’occupaient de tous les rituelles divinatoires à la cour et y résidaient permanence. Ils étaient très influents du fait même qu’ils s’occupaient du monde mystique ; les membres de la lignée royale ; les membres de la lignée de la reine mère (ibibanda) ; les favoris du roi qui formaient un cercle restreint pour établir l’équilibre entre toutes ses élites. Ils étaient des confidents du roi et lui étaient dévoués corps et âmes. Parmi eux les bourreaux, en général des Twa; les réfugiés qui étaient venus chercher aide et protection à la cour du roi. Il s’agissait le plus souvent des dignitaires d’autres royaumes tombés en disgrâce et venaient faire la cour à un autre roi.

Toutes les luttes du pouvoir s’opéraient dans cette haute sphère. La masse populaire  (rubanda rwagiseseka) n’était souvent au courant de rien et se courbait au bon vouloir du vainqueur. C’est ce que souligne Alexis Kagame : « Dans le Rwanda traditionnel, les factions politiques opéraient toujours au sommet, au niveau des leaders qui se disputaient le premier rang, les leviers de commande. Quant à la masse, elle ne prenait part à l’action que dans le cas où leurs leaders respectifs la mobilisaient pour résoudre le conflit par des luttes armées. En d’autres cas, lorsque le conflit se résolvait au sommet, la Faction triomphante ayant réussi à régler leur compte aux adversaires, la masse voyait les successeurs des vaincus, sans plus » (Kagame, 1975 : 195).

L’histoire du Rwanda est-elle linéaire ou cyclique ?

Gaspard Musabyimana, le 19/02/2008

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Notes bibliographiques

– Maniragaba, Balibutsa.  – Une archéologie de la violence en Afrique des Grands Lacs, Libreville, Editions du CICIBA, 1999.

– Vansina, Jan. – Le Rwanda ancien : le royaume Nyiginya, Paris, Editions Karthala, 2001.

– Paternostre de la Mairieu, Baudouin.  – Le Rwanda : Son effort de développement, Bruxelles, Ed. De Boeck, 1972.

– Bushayija, Stanislas (Abbé).  – « Aux origines du problème bahutu au Rwanda », La Revue nouvelle, 1958, vol. XXVIII, n°12.

– Mbonimpa, Melchior.  – La  « Pax Americana » en Afrique des Grands Lacs, Hull (Québec), Ed. Vents d’Ouest Inc., 2000.

– RDR.  – Umurage w’amateka, 2000, s.l.

– De Weerd Guido.  –  Le Rwanda de Mutara III à Kigeli V: un paradigme des racines des bains de sang. Récit d’un témoin direct, Bruxelles, Dialogue, juin 1997.

– Paul Dresse. – Le Ruanda d’aujourd’hui, Bruxelles, Editions Charles Dessart 1940.

– Kagame Alexis (Abbé).  – Un abrégé de l’histoire du Rwanda de 1853 à 1972, Tome deuxième, Butare, Editions universitaires du Rwanda, 1975.

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