Intervention de Laurien Ntezimana à la conférence de Berlin (14-17/8/2008)
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I.              CONSTAT LOYAL

Rwanda, RD Congo, Burundi, Kenya, Côte d’Ivoire, Zimbabwe, et ailleurs. Génocide, guerres civiles, troubles sociaux, etc. Pour ouvrir une ère de paix dans ces violences, instaurer des autorités légitimes. Pour ce faire, nécessité d’élections où le peuple s’exprime par les urnes plutôt que par les armes.

Constat : malgré les observateurs nationaux et internationaux, ces élections sont rarement « démocratiques », c’est-à-dire « du peuple, par et pour le peuple ». Elles donnent presque toujours gagnants ceux qui les ont préparées, c’est-à-dire ceux qui de toutes les façons détiennent déjà le pouvoir par la force des armes. Serait-on dans le faux si l’on avançait alors que ces élections sont une manière de transformer (comme au rugby !) la force en légitimité ?

Cette transformée laisse généralement dans le peuple un goût amer ! Impression d’arnaque ! La violence change d’état : de physique et manifeste, elle devient symbolique et institutionnelle. La communauté internationale peut se rendormir la conscience tranquille : la fureur a été remplacée par des gémissements inaudibles.

Ce qu’elle ne voit pas, la communauté internationale, c’est que cette violence institutionnelle est au départ d’une autre spirale de la violence. En effet, elle ne peut à terme qu’appeler à la révolte (les gémissements se retransformant en fureur), révolte suivie immanquablement d’une répression. Et d’autres élections du même goût ! Triste train du « plus ça change, plus c’est la même chose » !

Comment sortir du cauchemar ?

I.              TRAVAIL DE VERITE

a.    Comprendre

La solution de mettre un terme au chaos par les élections paraît logique. Et d’ailleurs on n’a pas de meilleure méthode pour tenter d’institutionnaliser la volonté du peuple. Il importe cependant de s’arrêter un peu sur cette logique, si l’on veut sortir de la spirale de la violence.

Il existe en effet, en ces affaires,  trois logiques : la logique formelle qui gouverne les sociétés traditionnelles, la dialectique qui gouverne les sociétés modernes, et la trialectique qui gouvernera, si la conscience humaine s’éveille, les « self-governing societies » [1]à venir.

En formalisant la trialectique ou logique de l’unité, dans les années soixante, le philosophe sud américain Oscar Ichazo a relevé, à juste titre, que les sociétés traditionnelles (celles qui précèdent le coup de force du mental amorcé par le siècle dit « des Lumières »), plutôt statiques, obéissaient à la logique formelle. Formalisée par Aristote, cette logique a, d’après Oscar Ichazo, « régi pendant des siècles la société médiévale et défini un monde statique où le changement était ignoré. »[2]

Ses mots clefs sont : « ordre, autorité, dépendance, obéissance, stabilité, droit, raison, déterminisme, centralisme, autocratie, dictature. » En temps normal, cette logique crée « des normes stables qui vont donner son identité et sa cohérence à un groupe et lui permettre d’assurer sa sécurité. » En période critique, cette logique a tendance à devenir « descendante » (la descente aux enfers) au sens où elle « donne à ses normes une valeur absolue qui doit être imposée aux autres, même si c’est par la force et par l’élimination des opposants. » Et voilà comment cette logique provoque des génocides ! Car dans sa forme descendante, elle devient la logique du totalitarisme et du fanatisme.

Le même Oscar Ichazo a montré comment les sociétés modernes obéissent, elles, à la dialectique formalisée par les philosophes allemands, Hegel, Marx et Engels. La dialectique est une logique de l’individu et du changement. Ses mots-clés sont, d’après Ichazo, « doute, esprit critique, expérience, liberté, contradiction, antagonisme, conflit, pouvoir, compétition, rapport de force, volonté de puissance, révolution permanente, etc. »

Il semble évident  que les élections relèvent de la dialectique. Mais cette logique a aussi deux orientations. L’orientation positive « est celle d’une phase de croissance, comme l’est l’adolescence, où ce qui importe c’est de permettre aux individus d’affirmer leur indépendance et de se développer dans une direction où ils pourront exprimer les différentes facettes de leur personnalité » ; l’orientation négative « est celle d’une exacerbation de l’individualisme où la personne considère qu’elle a tous les droits du moment qu’elle parvient à faire valoir son point de vue ou à l’imposer grâce à son habileté ou son astuce. »

N’avez-vous pas commencé à comprendre pourquoi les élections souvent dérapent ? Elles dérapent parce que les individus partent en dialectique négative. Ceci n’est pas le propre des sociétés en difficulté citées au-début de cet exposé. On le retrouve même aux Etats-Unis ! Mais si cette logique dialectique s’exerce en plus dans une société dépendant en grande partie de la logique formelle, comme les sociétés citées, alors c’est le bouquet !

C’est précisément ici qu’on comprend le mieux cette redoutable remarque d’Ichazo : « Autant la dialectique peut être dynamique lorsqu’elle permet à des individus d’aller au bout d’eux-mêmes, comme c’est le cas par exemple dans le sport de compétition lorsque les règles sont respectées, autant elle peut être destructive lorsqu’elle se transforme en attitude conquérante où tout est mis au service de l’ego de quelques-uns au détriment du fonctionnement général parce que les règles collectives sont détournées ou bafouées. »

Voici la clef de compréhension de ce qui se passe lors des élections  dans une société en crise comme celles citées plus haut : dans une société régie par la logique formelle descendante (crise oblige), vous introduisez une démarche de type dialectique. Elle se transforme illico en dialectique descendante parce que les règles collectives sont déjà perverties. Mais comme il y a des observateurs, les organisateurs vont simuler le respect de ces règles. Les non-avertis et les crédules n’y verront que du feu.

Mais s’il y a quelqu’un qui n’est pas dupe, c’est bien le peuple concerné, qui en sort consterné. Peut-on  apporter des correctifs pour plus d’authenticité ? Oui c’est possible et c’est par là qu’il faut commencer !

b.    Agir autrement : la méthodologie de troisième niveau

Pour « agir autrement », il faut prendre pour objectif de changer le « plus ça change, plus c’est la même chose » relevé dans notre constat loyal. Il faut donc enclencher un « changement de changement », un « changement 2 » comme l’appelle l’Ecole de Palo Alto.

Dans le cas qui nous préoccupe, les élections relèvent du « changement 1 », un changement horizontal qui atteint au mieux les acteurs, mais reconduit la même logique, un changement de « danseurs » qui dansent la même mélodie du mensonge et du meurtre! Le véritable changement serait un changement vertical, un changement de mélodie et de logique.

Il n’en faut pas moins pour susciter l’existence d’une vraie démocratie selon Jean Ziegler : « La démocratie n’existe vraiment que lorsque tous les êtres qui composent la communauté peuvent exprimer leurs vœux intimes, librement et collectivement, dans l’autonomie de leurs désirs personnels et la solidarité de leur coexistence avec les autres, et qu’ils parviennent à transformer en institutions et en lois ce qu’ils perçoivent comme étant le sens individuel et collectif de leur existence. »[3]

Pour des élections transparentes qui coupent court avec le mensonge auquel nous sommes habitués, un préalable est nécessaire : développer dans le peuple l’autonomie et la solidarité. Ce développement relève d’un apprentissage de troisième niveau[4], seul capable de générer le changement 2 dans nos systèmes politiques en faisant passer une masse critique de citoyens au troisième niveau de conscience, le « niveau de l’individu individualisé[5]» où l’être humain commence à fonctionner de façon trialectique.

La trialectique est la logique de la maturité et de l’unité. En la formalisant, Oscar Ichazo a montré que nos identités ne sont ni statiques (logique formelle) ni instables (dialectique) mais évoluent entre des points de manifestation matérielle (PMM) repérables, selon une loi d’attraction ascendante (inclusion) ou descendante (exclusion). Cette logique montre également qu’il n’y a pas tant lutte entre pôles opposés (dialectique), que circulation d’énergie entre pôles différents.

Les mots-clés de la trialectique sont : « interaction, coopération, égalité, tolérance, équilibre, cohérence, complémentarité, solidarité, unité d’un processus, totalité des éléments d’un système, responsabilité, conscience, transparence, empathie, compassion, discernement, pensée juste, etc.[6] » La trialectique permet de comprendre que la politique est de nature paradoxale, au sens où elle exige de cultiver l’unité dans la différence et la différence dans l’unité. C’est quand elle manque ce paradoxe qu’elle verse dans la division (différence sans unité qui devient séparatisme) ou le totalitarisme (unité sans différence qui devient monolithisme). La bonne politique est celle qui sait tenir ensemble les opposés comme dans cette belle expression : « Pour être démocratiquement fort, on a intérêt à soigner son opposition ! » 

Y sommes-nous ? Pas encore ! Et pas qu’au Rwanda ou dans les sociétés éprouvées citées plus haut. Même dans les pays soi disant démocratiquement les plus avancés, on n’y est pas encore, ce qui veut dire que là aussi, mentir lors des élections est encore inévitable ! Voici le rêve d’un Neale Donald Walsch pour la société américaine :

« Imaginez l’un des candidats à la prochaine élection présidentielle dire : « C’est une époque complexe et nous affrontons des défis qui commandent bien des approches. J’ai mes idées et mon adversaire a les siennes. Mon adversaire n’est pas un voyou. Ce n’est pas une mauvaise personne. Il a tout simplement des idées différentes des miennes. Ecoutez attentivement nos idées, puis décidez avec lequel de nous deux vous vous accordez le mieux. Mais à la fin, je veux que vous sachiez tous ceci : nous sommes aux Etats-Unis, et nous ne faisons tous qu’Un. Notre voie n’est pas la meilleure, elle n’en est qu’une parmi d’autres. » Le processus politique ne serait plus jamais le même. Finie la diabolisation. Finis le dénigrement et les procès d’intention, les calomnies et la dépréciation. Chaque élection verrait toujours deux candidats, présumément de bonnes personnes dont les aspirations seraient de servir l’intérêt public, avouant chercher le pouvoir pour faire avancer les choses mais étant tout simplement en désaccord quant aux moyens à prendre. » Et de conclure, désabusé : « Mais aucun leader politique ne dira jamais cela. Aucun chef religieux non plus. Leur message entier, leur crédibilité même, est fondé sur tout le contraire. Toute la structure de l’humanité est basée sur l’idée de séparation et de supériorité[7]. »

Voilà précisément ce que nous avons mission de changer si nous voulons jouir un jour d’une démocratie authentique basée sur des élections non truquées : cette idée de séparation et de supériorité qui ne nous laisse pas voir que « notre voie n’est pas la meilleure, mais que c’est simplement une autre voie ». Et nous le changerons effectivement si nous nous y mettons tous de bon cœur, si nous prenons tous dès maintenant à cœur d’élever la conscience des citoyens, à commencer certes par nous-mêmes, au troisième niveau.

Achevons en précisant que ce troisième niveau de conscience est celui du service au bien commun. Avant ce niveau, la personne humaine se sert elle-même d’abord et sert ensuite des intérêts partisans, surtout quand elle est en charge du bien commun. Elle prend donc de l’énergie à la société même quand elle paraît en donner ! C’est seulement au troisième niveau qu’on commence à rendre réellement puissante toute la société[8].

Laurien NTEZIMANA,
joyeudesansouci@yahoo.fr

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[1][1] Une expression empruntée à John HAGELIN, Manual for a Perfect Government.

[2][2] Voir O.ICHAZO, De la métaphysique à <personname u2:st="on" productid="la protoanalyse. Trad.">la protoanalyse. </personname> française O.Clouzot, Etudes Holistiques, Recouvrance, 1995.Trad.

[3][3] J.ZIEGLER, Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Librairie Arthème Fayard, Paris, 2002, p.18.

[4][4] Gregory Bateson relève quatre niveaux d’apprentissage. Le niveau 0 correspond à l’arc réflexe : un même stimulus provoque automatiquement une même réponse ; le niveau 1 correspond au conditionnement : ex. le chien de Pavlov ; le niveau 2 correspond au processus de généralisation, c’est-à-dire de transfert d’un conditionnement à d’autres contextes. Le niveau 3 d’apprentissage réclame une réinterprétation, un recadrage de la réalité qui génère un changement de mentalité. Jusqu’au niveau 2, les apprentissages conduisent au changement 1qui renforce l’homéostasie des systèmes ; seuls les apprentissages du niveau 3 sont capables de générer un changement 2, soit un changement vertical dans le système. Lire F. KOURILSKY, Du désir au plaisir de changer, éd. Dunod, 2004.

[5][5] Lire Olivier CLOUZOT, Eveil et verticalité, 2000.

[6][6] Cfr note 2

[7][7] Neale Donald WALSCH, Nouvelles révélations : une conversation avec Dieu, éd. Ariane, 2003, p. 212.

[8][8] Comparer avec la Carte de la conscience de D.R.Hawkins dans  Pouvoir contre force, 2005, pp.79-97.

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