Les médias rwandais et la suppression du Français
+

Le paradoxe : Ce pays compte de pauvres politiciens et des politiques souvent assises sur un socle dur. Concrètement, depuis que le Burundi et le Rwanda francophones ont mendié une entrée leur accordée dans la Communauté de l’Afrique de l’Est pour siéger aux côtés des géants anglophones Kenya, Ouganda et Tanzanie ; il leur a été enjoint de signer les accords d’entrée avec la condition de ne changer d’un iota les textes légaux gouvernant ladite communauté. Aussi, leur a-t-on exigé la prépondérance de l’usage de l’Anglais comme langue administrative afin d’uniformiser le système s’il faut bien que 2013 sonne avec l’étape de ‘political federation’ de ces 5 pays, après le 2012 de la monnaie unique et 2010 de la libre circulation des personnes et des biens dans le périmètre de la Communauté.

Maintenant, au-delà de la question de savoir ce que les deux petits pays tireront de l’adhésion à ladite Communauté car n’ayant aucun produit national industriel à faire circuler pour les consommateurs lointains de Kampala, Nairobi ou Dar, on se demandera pourquoi cet empressement manifeste de Kigali à devoir brusquer à grand tapage les esprits citoyens en promouvant l’Anglais langue d’enseignement n’importe comment et sans préparation matérielle sérieuse.

De deux, le système scolaire 9-3-4 (9 années du primaire, 3 du secondaire et 4 pour l’obtention de grade de licencié) fait son chemin dans des conditions rappelant aux pauvres citoyens rwandais l’époque de la réforme de HABYARIMANA entre 1979 et 1987 dite la Kinyarwandisation de l’enseignement où le cycle d’enseignement primaire s’étalait sur 8 ans, toutes les connaissances étant transmises rien qu’en Kinyarwanda avec en conséquence une baisse catastrophique des standards cognitifs des jeunes rwandais. Mais revenons à ce tapage chaudement entretenu par le baroudeur Secrétaire d’Etat à l’enseignement primaire et secondaire, M. Théoneste MUTSINDASHYAKA. Ce fonceur va commencer à critiquer les lourdeurs grammaticales du Français, puis son côté ceci, son côté cela. Voyons ce qu’en dit IMVAHO NSHYA à propos de cet homme-ressource politique qui surgit dans tous les dossiers impopulaires qu’entreprend le régime actuel. Le bihebdomadaire gouvernemental le montre changeant le tir et l’orientant à bon port : ‘‘La transmission de l’enseignement en anglais aidera les Rwandais à entrer dans l’EAC (East African Community)’’.

Mais très rapidement on s’aperçoit que cette volonté politique de promotion de l’anglais obéit à des sentiments des décideurs politiques, à des appréciations personnelles qu’ils politisent plus qu’à la réalité des faits. Suivez cet extrait d’IMVAHO :

« Le Gouvernement rwandais vient de prendre une décision de promouvoir l’anglais comme langue d’enseignement dans le pays… Ce programme s’étendra du cycle primaire à l’Université, dans des établissements officiels ou libres subsidiés. Dans la plupart des établissements d’enseignement du Rwanda, les connaissances étaient transmises en Français… Les choses changeront donc et le français sera plutôt une langue enseignée autant que les autres connaissances… Ces changements dans le domaine de l’éducation ont fait l’objet de débats houleux surtout quant à la mise en pratique de cette décision. Certains se demandent comment ce projet sera mis en action surtout que les enseignants étaient habitués à enseigner en Français…Dans ses descentes dans les établissements d’enseignement, il a montré le côté positif de l’apprentissage des connaissances en langue anglaise dont le fait que l’anglais est utilisé sur toutes les régions du monde. Autre chose est que le Rwanda est entré dans la Communauté de l’Afrique de l’Est où l’anglais est prépondérant. Ce n’est pas tout car le Français va perdant du terrain partout dans le monde comme dans le domaine des affaires, de la science et la technologie, la recherche et même dans les relations internationales. L’anglais est de loin le plus sollicité. C’est là que part Kagame en disant qu’il faut réformer le système d’enseignement dans le souci de ne pas voir les générations futures de Rwandais être à la traîne dans les progrès de l’humanité qui s’annoncent… »

Les explications ne sont pas très claires. Cela sent un sentimentalisme dans les prises de décisions urgentes. Des fora nationaux ne manquent pas pour statuer sur ce cas. A la question de ce que le Rwanda apporte dans la Communauté de l’Afrique de l’Est et qui fait que le Rwanda doit se muer en pays anglophone à la va vite, KINYAMATEKA de Octobre I, 08 interviewe le Secrétaire d’Etat à l’Education qui ne tarit pas d’éloges de la qualité des services éducatifs qui feront l’attrait des citoyens de la EAC:

« … dans tous ces pays formant la EAC, aucun d’eux n’a atteint le taux de 97% des enfants qui terminent le cycle d’enseignement primaire si ce n’est le seul Rwanda. Avec le système de 9 (years Basic education)-3-4 qui vient, ce sera autre chose…. Nous avons beaucoup de choses à amener dans la EAC comme les technologies dans l’enseignement. Nous somme de loin en avance sur eux. Nous nourrissons le projet de faire du KIST/Kigali Institute of Science and Technology un centre d’excellence technologique de référence de la région. Nous voulons que l’UMUTARA Polytechnics soit un centre de référence régional pour les études agro-vétérinaires…»

THE NEW TIMES (29 octobre) revient sur la campagne d’explication de la décision de promotion de l’anglais comme langue d’enseignement ; une campagne menée par les ministres de l’éducation (Mme Daphrose GAHAKWA et MUTSINDASHYAKA) et la ministre de l’information, Mme Louise MUSHIKIWABO. Des explications données ne font pas mouche dans le public qui réagit négativement. Pourtant, la condition d’anglophonie portée par les accords signés par le Rwanda pour son entrée dans l’EAC aurait suffi pour clouer les becs qui tempêtaient et montraient que cette mesure est sentimentalement ou politiquement prise à la hâte contre le désormais vieil ennemi France du régime actuel de Kigali :

« Au cours d’une conférence de presse, la Ministre de l’Education Daphrose GAHAKWA a dit que le projet du plan stratégique de la totale mise en application de la nouvelle politique de l’éducation est en cours dans son ministère, que des experts en la matière ont été recrutés à cet effet. ‘‘Le plan de promotion de l’anglais comme langue d’enseignement est prévu pour commencer avec l’année académique prochaine. Il s’étendra sur toutes les écoles publiques et privées en 2011’’ ; a dit GAHAKWA. Durant cette conférence de presse, quelques journalistes ont manifesté une résistance à la nouvelle politique en faisant surgir les menaces d’une certaine volonté d’effacer la langue française… Dans sa réponse à ces reproches, GAHAKWA a dit que l’adoption de l’anglais comme langue d’enseignement ne signifie nullement l’effacement complet du français… la ministre de l’éducation a également déclaré qu’elle ne voit pas comment ce projet échouera surtout que des efforts continuels seront déployés pour le suivi des apprenants et des enseignants… Des statistiques actuelles montrent que 4000 enseignants ont déjà subi la formation de la langue anglaise et 6000 autres suivront très bientôt… Le Secrétaire d’Etat à l’Education, Théoneste MUTSINDASHYAKA a dit que l’adoption de l’anglais en tant que langue d’enseignement diminuera les coûts de l’enseignement. ‘‘Le coût des manuels scolaires écrits en français coûtent plus cher que ceux écrits en anglais’’, a-t-il déclaré… »

Bah ! On cherche des justifications qui ne satisfont pas les angoisses de la rue qui est à plus de 80% lettrée en francophonie et qui broie du noir.

THE EAST AFRICAN (20-26 octobre) explicite la question de la suppression du français-langue d’enseignement. Il fait des contours politiques et toutes les implications financières :

« Par le passé, le Rwanda s’est sérieusement rapproché de la sphère d’influence française en Afrique sub saharienne… mais sous le régime du président Paul KAGAME, la tendance est de plus en plus d’aller dans le giron anglophone pour, à la fin, faire du Rwanda un pays anglophone bien incorporé dans le Commonwealth. De nos jours, la Grande Bretagne et non la France, est le grand bailleur de fonds (donateur) du Rwanda avec 46 millions de £ (87.4 millions de $) par an. Et ceci explique le mouvement du Rwanda à s’incorporer dans des régions parlant anglais. Mais la décision de supprimer l’usage du français langue d’enseignement après les 3 premières années de l’école primaire fera des ressentiments à la France. Maintenant les écoliers rwandais qui utilisent particulièrement le Kinyarwanda comme langue d’enseignement auront à apprendre l’anglais après leurs 3 premières années scolaires… ».

Voilà pour ce qui est de la presse officielle. D’autres observateurs de la scène politique rwandaise, tel ce bloguiste pensent plutôt que c’est de mauvais aloi qu’une telle décision tombe sur les locuteurs français plusieurs fois plus nombreux que les anglais au Rwanda. Comme d’habitude pour ces esprits indépendants, ils énoncent des demi vérités souventes fois criantes. Ils font également une sorte de mariage d’idées, de contextes et de circonstances qui force des fois le respect :

« Au Rwanda de Gihaanga, c’est l’inverse de cette nouvelle de France qui s’est produit! Ce sont les immigrés en provenance de Toro et ailleurs dans les camps et culs-de-sac de la diaspora qui ont imposé leur langue de minorité d’inculquer, en l’occurrence le swahili et un anglais approximatif, à l’ensemble majoritaire de la nation rwandaise. C’est ce que l’on appelle une colonisation manu militari. Bientôt les Kivutiens entendront leur cœur battre à l’unisson des bruits de bottes kagamistes et seront forcés de devenir des "zanglôfonne" … question de culture. »

Au-delà de cette dispute insensée pleine de non-dits et d’idées revanchardes, THE EAST AFRICAN du 26 octobre produit une opinion d’un certain Oscar KIMANUKA, le chef des média publics rwandais. Celui-ci voudra dépassionner le débat et consacrera l’anglais comme langue commerciale par excellence, une langue tout autant adoptée par toute l’Union Européenne que par les pays de l’Orient et de l’Extrême…

« La décision d’adopter l’anglais vient à point nommé au moment où le Rwanda s’apprête à entrer dans le Commonwealth. L’anglais est une langue commerciale, c’est une langue de la science et de l’ingénierie. Il sied dans la construction des sites web et du commerce électronique qui attire on line plus de 60% de la population mondiale… L’importance de l’anglais ne réside pas dans la façon dont il est parlé mais dans ce en quoi il est utile. Et c’est ceci qui doit avoir le plus motivé le gouvernement rwandais à adopter son statut de langue d’enseignement… Ce qui est important pour le Rwanda c’est de se doter d’un medium de communication qui lui permettrait de hâter son développement et de colmater les brèches des opportunités manquées. Si le Mandarin, en tant que langue, pouvait jouer ce rôle, nous considérerions comment le promouvoir… ».

Décidément ces messieurs ont une obsession de transformer positivement le Rwanda et le plus vite serait le mieux. Pourtant on se trompe là-dessus. On ne construit pas de façon impersonnelle une société. Cela s’appelle partir sur des bases non suffisamment concertées. Ce sont des malentendus !

Tiré des :
Points Focaux
La revue hebdomadaire de la presse rwandaise
N° 353 du 25 au 31 octobre 2008

Pas de commentaire

COMMENTS

Les ommentaires sont fermés