L’évolution démocratique au Burundi : un cauchemar pour le Rwanda
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Ce petit pays avait effet, durant des décennies, vécu sous des dictatures militaires instaurées par une armée mono-ethnique. Grâce à la clairvoyance et la détermination des acteurs politiques tant nationaux qu’internationaux, il est entré dans un processus ayant abouti à faire participer aux affaires de leur pays une frange importante de la population qui en était exclue depuis les années 60. Les Hutu, qui avaient été systématiquement écartés des instances dirigeantes et surtout des services de sécurité (armée, gendarmerie et services de renseignements), ont recouvré leurs droits mais sans pour autant se venger sur les Tutsi en les écartant. Selon les termes des textes fondateurs de cette « paix des braves », la Constitution et les Accords d’Arusha garantissent une représentation de chaque communauté à chaque échelon du pouvoir.

Entretemps, son voisin du Nord, le Rwanda, évolue en sens inverse. Depuis 1994, une armée mono-ethnique tutsi a instauré une dictature féroce au pays exactement comme celle qui a caractérisé le Burundi entre 1966 et 2002. Cette dictature en place au Rwanda pousse le ridicule jusqu’à appliquer de vieilles recettes qui furent en vigueur au Burundi sous les régimes des colonels Micombero et Bagaza et le major Buyoya.

Au moment où les Burundais débattent, à bâtons rompus et sans complexe, des antagonismes liés aux identités hutu-tutsi, au Rwanda, la question est tabou et le fait de soulever le problème est qualifié de crime désormais connu sous le qualificatif de "véhiculer l’idéologie du génocide". Rappelons qu’il y a 30 ans, au Burundi, évoquer le problème hutu-tutsi et même faire état de l’existence de Hutu ou de Tutsi était passible de prison pour "atteinte à la sécurité de l’Etat". Sur le plan politique et des mentalités, on se demande qui, du Rwanda ou du Burundi, a régressé ou évolué.

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Là où ça se complique, c’est que les deux pays sont « jumeaux » et que les événements qui s’y passent obéissent au principe des vases communicants. Ce sont hélas des événements malheureux qui illustrent le mieux cette contagion réciproque. La révolution populaire rwandaise qui mit fin à la féodalité tutsi au Rwanda en 1959 a eu pour conséquence, au Burundi, la radicalisation du régime monarchique qui s’était maintenue au Burundi voisin. En effet, au Burundi, la communauté hutu était associée au pouvoir avant sa marginalisation entamée dès 1965 et qui a atteint son paroxysme en 1972. Cette radicalisation fut l’œuvre des élites tutsi rwandais réfugiés au Burundi entre 1959 et 1961 et qui avaient été intégrés dans les instances dirigeantes de ce pays. Fort de ce soutien, ils tenteront, de 1963 à 1968, de reconquérir le pouvoir par la force au Rwanda, sans succès. La campagne de reconquête était menée à partir du Burundi tout au long de sa frontière avec le Rwanda (Butama à Kibungo, Bugesera, Nshili à Gikongoro, Bweyeye et Bugarama à Cyangugu).

Lorsqu’au printemps 1972 le régime tutsi du colonel Michel Micombero décida d’éliminer tout hutu instruit du Burundi, acte que certains observateurs qualifieront de « génocide sélectif », les répercussions furent immenses au Rwanda voisin. Comme en représailles aux massacres des Hutu au Burundi, les étudiants tutsi furent chassés des établissements scolaires au Rwanda. Il fut de même pour les fonctionnaires tutsi dans les secteurs public et privé.

Ce climat de désordre fut l’une des causes du coup d’Etat du 5 juillet 1973 opéré par la Garde nationale rwandaise pour instaurer l’ordre et la paix au pays et qui porta au pouvoir le général-major Juvénal Habyarimana.

Lors de la reconquête du Rwanda par des éléments tutsi de l’armée régulière ougandaise entreprise le 01 octobre 1990, le Burundi fut la principale base de recrutement des combattants et la plaque tournante des trafics en tous genres au profit des conquérants. Les écoles et l’université du Burundi se sont vidées d’étudiants tutsi d’origine rwandaise qui rejoignaient le front via l’Ouganda avec la complicité de la hiérarchie militaire burundaise.

Lorsqu’en octobre 1993 les militaires tutsi ont assassiné le premier président hutu du Burundi pourtant démocratiquement élu, les répercussions de cet acte ignoble eurent des retentissements au Rwanda. Les partis politiques qui venaient de signer l’accord de paix avec la rébellion tutsi du FPR furent secoués par cet événement. A l’intérieur de chaque parti surgit un courant qui estimait qu’on ne pouvait accorder aucune confiance aux Tutsi car ceux-ci ne seraient pas prêts à jouer le jeu démocratique comme ils venaient de le démontrer au Burundi. C’est là qu’est apparu dans le langage politique rwandais des ‘‘modérés’’ (pro-FPR) et des "extrémistes" (anti-FPR). A l’arrivée du FPR au pouvoir, tous (extrémistes ou modérés) seront logés à la même enseigne, c’est-à-dire soumis ou exilés.

Après 1994, fragilisés par la réprobation de l’opinion internationale et l’irruption des rebellions hutu jadis inimaginables, les caciques du système politique au Burundi (militaires et cadres politiques originaires du Bururi) ont finalement lâché du lest non sans avoir été entraînés par le cousin rwandais dans l’aventure zaïroise (actuellement congolaise) pour aller "casser du Hutu" en 1996 et 2001.

Ayant négocié pour finalement signer la paix avec ceux-là même que le FPR de Kagame voulait qu’il casse (CNDD-FNL,…), le Burundi faisait ainsi un pied de nez à son encombrant voisin du Nord. Comme si cela ne suffisait pas, la deuxième élection libre et démocratique dans l’histoire du Burundi fut remportée par l’une des rébellions dites "hutu".

Ainsi donc, l’évolution politique n’est pas du tout la même au Burundi et au Rwanda voisin. Au Burundi, la démocratie s’installe petit à petit. Des mécanismes ont été mis en place pour assurer la représentation équitable de toutes les communautés dans tous les rouages de l’Etat. Les dirigeants démocratiquement élus sont ouverts aux critiques et la transparence est impressionnante à tous les niveaux. Par contre, au Rwanda, un régime militaire installé par une armée mono-ethnique étend ses tentacules sur tous les secteurs de la vie nationale depuis 1994. Une partie de la population, à savoir les Hutu et les Tutsi non originaires d’Ouganda, est devenue des citoyens de seconde zone. Les libertés individuelles n’existent pas. La presse est muselée et des subterfuges sont chaque jour inventés pour culpabiliser toute dissidence. C’est ainsi que toute critique au régime est assimilée à l’"idéologie du génocide", concept flou qui pourtant a été décrété comme un crime.

En observant l’évolution politique des deux pays, on se rend compte que l’attitude de la communauté internationale qui applique le principe de « deux poids deux mesures » illustre encore, si besoin en était, la méconnaissance des intérêts des peuples concernés et quand ces intérêts sont connus, de les ignorer au profit des impératifs qui dépassent le rwandais et le burundais moyens.

Dans ce microcosme politique, nous pensons que la jeune démocratie burundaise est en danger. D’abord elle constitue un mauvais exemple pour le Rwanda voisin qui a opté et est soutenu dans la consolidation d’une dictature mono-ethnique et une hégémonie régionale. La démocratie au Brundi est d’autant plus en danger que ce pays est très vulnérable. Il est le plus militairement faible dans la région et sa voix y est la plus inaudible. Les organisations régionales dont il est membre sont soit en veilleuse, soit totalement éteintes (CEPGL, CEAC, …). Il se retrouve marginalisé dans de nouvelles organisations comme l’East African Community où il est le seul pays francophone après que Kagame eut banni le français dans son pays.

Le plus grand danger reste la crainte du régime de Kigali d’une contagion démocratique qui affecterait le Rwanda à partir du Burundi. Le Rwanda n’hésiterait pas à intervenir pour "éradiquer le mal à la racine" ; en clair déstabiliser le Burundi.

Emmanuel Neretse
Bruxelles le 06/4/2009.

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