Brève historique de Kamarampaka (II)
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Passons en revue les erreurs qu’ils ont commises et qui ont porté à la chute de la monarchie qu’ils entendaient sauver.

1. Après le fait accompli de Mwima, ils mettent à la tête de leur faction Mr Rukeba « au détriment de Cosma Rebero [un Muhutu] à qui Mutara III avait destiné cette fonction ». Alexis Kagame décrit Rukeba comme « un homme intransigeant et buté, derrière lequel se retirèrent les hommes modérés ». Et d’ajouter : « Les Factions opposées, dans ces circonstances, ne pouvaient en conséquence trouver un meilleur adversaire, car il ne devait pas tarder à compromettre la cause qu’il était chargé de défendre[1] ».

2. Proclamé roi, accueilli et fêté d’une manière indécente devant le caveau où allait descendre la dépouille mortelle de son demi-frère et prédécesseur, Jean Baptiste Ndahindurwa ne sera jamais intronisé. Juridiquement, il n’a jamais été roi du Rwanda car, selon le droit coutumier rwandais, le prince désigné pour monter au trône ne devenait roi qu’après l’intronisation. Or, Ndahindurwa n’a pas été intronisé parce que les faucons du parti monarchiste et ce qui restait des détenteurs du code ésotérique (Abiru) ne parvenaient pas à  se mettre d’accord sur la manière dont serait organisée la cérémonie.  Les monarchistes intransigeants voulaient que l’intronisation se fasse ésotériquement, sans aucun témoin qui ne fût Rwandais. Les modérés proposèrent qu’une partie du cérémonial fût célébrée à l’abri des regards indiscrets (à l’intérieur), et qu’à l’extérieur fût célébrée la partie où intervenaient les « Familles des Abiru ». Ce compromis échoua parce que  « ces gens ne voulaient admettre à l’intérieur que quelques personnages d’entre les invités ». Le seul « technicien » qui détenait le code ésotérique dans son entièreté déclara « qu’il n’y assisterait pas si  tous les invités de marque, Représentants de la Tutelle en tête, n’y assistaient pas. Or il était entendu que sa présence garantissait l’absence de toute cérémonie en désaccord avec la Doctrine de l’Église[2]. »

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 À défaut d’être intronisé, le prince Ndahindurwa prêtera son serment d’investiture le 9 octobre 1959 à Kigali, en présence du vice-gouverneur général, en qualité de « monarque constitutionnel ». « Une comédie » dira Alexis Kagame, commentant ce titre de « monarque constitutionnel ». Pour un souverain du Rwanda de l’époque et même d’aujourd’hui, parler d’un « monarque constitutionnel qui règne sans gouverner » était tout simplement une contradiction dans les termes. Pire encore, l’idée que le chef de l’exécutif pouvait provenir de l’ethnie majoritaire des Bahutu constituait une offense à la dynastie des Abanyiginya.  Il a tout de même apposé sa signature au bas du serment  parce que, en Munyarwanda traditionnel et précolonial qu’il était redevenu, il ne sentait pas engagé par ce qu’il signait, mais plutôt par ce qu’il pensait en son cœur. “Kami ka muntu ni umutima we”. Ce proverbe rwandais dit que « pour chaque personne, l’unique roi bien aimé à servir en premier lieu, toujours et partout, est son cœur (sa conscience) ». Et s’il y a devoir moral de tenir promesse, il s’agit d’une promesse faite aux confidents et aux amis, et non de celle faite aux étrangers et aux adversaires. À ces derniers, il est permis de faire tout le mal possible « en pensée, en parole, par action et par omission ». Telle était la mentalité, la moralité dans laquelle étaient retombés nos monarchistes impénitents qui croyaient encore en la magie du code ésotérique.

3. Tout donne à penser que l’entourage de Ndahindurwa voulait l’amener à croiser à tout prix un bras de fer avec la Belgique. Au milieu du mois d’octobre, le nouveau roi prend fait et cause pour trois notables qui faisaient l’objet de mutations disciplinaires suite à des propos incendiaires qu’ils avaient tenus dans des meetings de l’UNAR contre les leaders Bahutu et l’administration coloniale dont ils faisaient par ailleurs partie. Pire encore, vers la fin d’octobre 1959, le Mwami du Rwanda et son homologue du Burundi, reçoivent une invitation de Sa Majesté le Roi Baudouin I pour une audience prévue à Bruxelles le 9 novembre suivant. Les trois devaient s’entretenir d’une déclaration que le gouvernement belge était sur le point de faire concernant la politique à mener dans les deux pays. Il y allait donc de l’intérêt supérieur des deux colonies et de leurs populations. Face à ce projet de voyage, l’entourage de Ndahindurwa se divisa en deux parties. Les Abiru, entichés de leur influence enfin retrouvée sur un prince faible s’opposèrent à tout déplacement du roi pour le seul motif qu’il n’avait pas encore été intronisé. D’autres estimaient que “récuser l’invitation du Roi des Belges était une faute politique de premier ordre et qu’il ne pouvait y voir la moindre excuse valable”. La raison des Abiru fut la meilleure, et Ndahindurwa commit la faute politique de décliner l’invitation de S.M Baudouin I. « Le Vice-Gouverneur Général recourut à tous les moyens possibles pour décider Kigeri V à répondre à l’invitation : tout sera sans résultat »[3].  Du moment que Ndahindurwa avait choisi de briller par son absence, d’autres commencèrent à décider des affaires et du futur du Rwanda comme si lui n’existait pas. Son père, Yuhi V Musinga (1897-1931), avait fait de même.

4. En ce mois d’octobre 1959, les monarchistes du parti UNAR multiplièrent les agressions verbales et physiques contre les leaders de la fronde des Bahutu. Le 1 novembre à Byimana (centre), des membres de la jeunesse de ce parti molestèrent Monsieur Dominique Mbonyumutwa, sous-chef de Ndiza et futur président ad intérim du Rwanda. « La goutte fit déborder le vase » et la révolution sociale de novembre 1959 éclata. Les monarchistes en sortirent perdants sur toute la ligne. Peu d’entre eux y perdirent la vie, les plus virulents prirent le chemin de l’exil ; mais d’autres, en très grand nombre, restèrent au Rwanda. Ndahindurwa n’apprit rien de ces événements et continua à multiplier les erreurs.

5. “Ce fut le 10 novembre qu’eut lieu la Déclaration Gouvernementale, tant attendue, sur la politique que la Belgique entendait appliquer au Rwanda et au Burundi”. La Déclaration prévoyait que la marche du Rwanda vers l’indépendance aurait suivi certaines étapes dont  une réforme administrative, ainsi que des élections communales et législatives. Entre autres, la réforme administrative transformait les sous-chefferies en communes en regroupant les plus petites et dotait le pays d’un Conseil Spécial provisoire chargé d’épauler le roi, composé de six membres nommés par le vice-gouverneur général et présidé par le Conseiller du Mwami. « L’installation du Conseil Spécial eut lieu à Kigali le 4 février [1960], et Kigeli V eut la malencontreuse idée de ne pas y assister. Dans son allocution d’installation, M. Harroy [vice-gouverneur général] exprima, à juste titre, les regrets de cette absence[4] ».

Absence d’autant plus étrange que le Conseiller du Mwami et président du Conseil Spécial provisoire était François Ruzibiza, le propre frère du roi.  Comme la suite des événements va le prouver, Ndahindurwa a boycotté les cérémonies parce que l’un ou l’autre membre du conseil était de l’ethnie majoritaire des Bahutu.

6. La Déclaration Gouvernementale prévoyait la tenue d’élections communales le 27 juin 1960. Au mois de mai, le comité de l’UNAR  de l’étranger enjoignit aux unaristes de l’intérieur de boycotter ces élections et intima aux unaristes membres du Conseil Spécial provisoire de démissionner en bloc. “Et l’UNAR de l’intérieur obtempéra sans plus !”. Pourtant, beaucoup de Rwandais étaient encore monarchistes dans leur pensée et dans leur cœur ; et l’UNAR qui jouissait encore d’une forte influence dans certaines régions aurait remporté les élections dans plusieurs communes. En boycottant ces élections communales, l’UNAR  se suicidait politiquement. « Elle se condamnait d’abord à la famine en ne permettant pas à ses leaders locaux de toucher des rémunérations ; elle perdait les moyens de discuter les décisions à prendre dans les conseils communaux ; elle se privait du prestige que les populations attachent aux représentants de l’autorité. Et pour tout dire, ce Parti s’était délibérément mis « en l’air », sans plus de place où poser solidement le pied sur le sol du Rwanda[5] ».

De même, en démissionnant du Conseil Spécial provisoire, les unaristes restés au Rwanda « permettaient à leurs adversaires de délibérer entre eux, sans plus aucune gêne. Ils leur laissaient à eux seuls l’usage des moyens matériels attachés à cette fonction, tout juste aux approches des élections. Il est vrai que, pour son malheur, l’UNAR n’en faisait aucun cas ![6] »

À la question de savoir pourquoi l’UNAR  de l’étranger qui ne manquait pourtant pas d’analystes politiques a pris une décision si maladroite et lourde de conséquences désastreuses, il y a deux réponses. La première est le refus de toute possibilité de partager le pouvoir avec les Bahutu ou celle de voir un Mututsi devenir subalterne d’un Muhutu. Pour eux, c’était tout simplement  impensable ! La seconde réponse vient des rivalités et des ambitions personnelles qui, comme disait le grand philosophe allemand Emmanuel Kandt, « changent des gens raisonnables en fous qui déraisonnent ». Il a été dit, en effet,  que « les leaders de l’étranger redoutaient de voir surgir des successeurs qui deviendraient sur place les seuls interlocuteurs valables et occuperaient  ainsi les premières places dont l’ONU était censée devoir faire cadeau aux défenseurs du Nationalisme intransigeant[7]. »

Constatant que l’UNAR rendait impossible toute forme de collaboration, le PARMEHUTU qui était jusqu’ici favorable à une monarchie constitutionnelle devint un Mouvement Démocratique Républicain (MDR) farouchement opposé non pas aux Batutsi, mais à la monarchie. Tandis qu’elle perdait au Rwanda, l’UNAR  marquait des points à l’ONU comme nous allons le voir à partir du paragraphe n° 7. Mais à cause de leur orgueil et de leurs maladresses, les unaristes finissaient par perdre les avantages que normalement leurs victoires à l’ONU auraient dû générer.

7. À la demande du Conseil de tutelle de l’ONU qui voulait désamorcer les tensions au Rwanda, le gouvernement belge aurait voulu inviter les partis politiques nationaux du Rwanda (PARMEHUTU, APROSOMA, RADER et UNAR) à un colloque qui devait se tenir à Bruxelles du 30 mai au 4 juin 1960. À la fin, il renonça à cette rencontre qui aurait pris une couleur politique et préféra convoquer le Conseil Spécial provisoire en tant que tel, abstraction faite des partis politiques que ses membres représentaient. Les unaristes n’y allèrent pas « parce que le ministre belge avait décidé de la date et du lieu de la rencontre sans les consulter » (!). Le colloque de Bruxelles aura lieu les 2 et 3 juin en l’absence des unaristes, et approuvera ses conclusions le 7 juin. L’une de ces conclusions érige en infraction l’incitation menée par l’UNAR à s’abstenir du vote aux élections prévues. Les élections auront lieu comme prévu à la fin du moi de juin, encore une fois sans la participation des unaristes. Le résultat de leur obstructionnisme à outrance sera que « l’organisation future du pays va s’esquisser aussi en leur absence[8] ».  

7. En cet été 1960, la Belgique était très critiquée par la communauté internationale à cause des événements tragiques survenus au Congo aussitôt après son accession à l’indépendance, le 30 juin : sécession du Katanga, guerre civile,  troubles meurtrières, etc. Pour pouvoir consacrer toute l’attention, tout le temps, tous les moyens matériels et humains à ce dossier très délicat, le premier ministre belge, Mr Gaston Eyskens, envisagea pour son pays l’abandon anticipé de la tutelle sur le Rwanda, la nomination par l’ONU d’un observateur permanent au Rwanda, l’intervention de soldats de l’ONU au Rwanda pour collaborer avec les troupes belges au maintien de l’ordre ; l’organisation d’élections législatives devait être renvoyée aux calendes grecques. Cela coïncidait exactement avec ce que voulaient Ndahindurwa, l’UNAR et les monarchistes. Mal informée, l’ONU leur aurait offert la victoire sur un plateau d’argent, ignorant que leur nationalisme ne différait en rien de celui des Nazis de Hitler. A Bruxelles, l’idée d’une sortie précipitée et humiliante de la scène du Rwanda ne rencontrait guère l’assentiment des autres ministres, et encore moins celui de l’autorité coloniale sur place au Rwanda. Le premier ministre ne démordit pas et envoya son ministre des affaires étrangères, Monsieur le Comte d’Aspromont-Lynden, sonder le terrain et évaluer les possibilités, les avantages et les inconvénients de cet éventuel “décrochage”. Une fois arrivé à Bujumbura, Monsieur le Comte d’Aspromont-Lynden « aurait souhaité rencontrer Kigeli V en personne ; celui-ci proposa ensuite de se faire représenter par une délégation ; le ministre condescendit à accepter la proposition, mais finalement la délégation ne vint pas[9] ».

Alexis Kagame conjecture les raisons qui auraient poussé Kigeli V à perdre cette occasion unique : 1) son entourage, qui vivait de lui, pouvait redouter que s’il rentrait à Bujumbura, il n’y fut définitivement retenu. 2) Pour Kigeli V, traiter avec le ministre  aurait signifié se reconnaître inférieur à lui. 3) Ses conseillers avaient choisi irrévocablement l’ONU en direct,  et la proposition de traiter avec le ministre par délégation pouvait avoir été imaginée dans l’espoir que le ministre l’aurait rejetée. « La conclusion en fut, en tous les cas, que le ministre touchait du doigt l’impossibilité de faire entrer Kigeli V dans la ligne que, à son insu, Bruxelles imaginait en sa faveur. Le ministre en dut être irrité, et on le serait à moins[10] ».

Les monarchistes, Ndahindurwa en tête, venaient de décevoir, voire de dégoûter profondément la puissance coloniale belge qui pourtant était restée jusqu’au bout fidèle à son principe de gouvernement indirect. Elle se sentait trahie par ceux qui avaient été ses alliés pendant plus d’un demi-siècle et auxquels elle avait prodigué toutes les faveurs possibles et imaginables au détriment de l’ethnie majoritaire des Bahutu.  De son côté, le Rwanda poursuivait sa marche vers l’autonomie interne et l’indépendance. Après les élections communales, la Déclaration gouvernementale belge du 10 novembre 1959 prévoyait l’installation d’un conseil (parlement) et d’un gouvernement provisoire. Cette étape fut franchie le 26 octobre 1960.

 En vue de l’étape suivante, à savoir des élections législatives prévues pour janvier 1961, le gouvernement belge décida d’organiser un colloque où seraient représentés les partis politiques et le gouvernement provisoire, d’une part et les autorités de Tutelle d’autre part. Le colloque s’ouvrit à Gisenyi le 7 décembre 1960. L’UNAR qui avait finalement compris que la politique de la chaise vide ne payait pas y participa. Non pas d’une manière constructive, mais visiblement pour en empêcher le bon déroulement. Elle entraîna le RADER dans son sillage. À New York, elle remua  ciel et terre et ameuta la quinzième session de l’Assemblée Générale. Tant et si bien que, « quand la Commission IV du Conseil de Tutelle aborda le point 45 de son ordre du jour, sur l’avenir du Rwanda-Urundi, l’atmosphère était hostile à l’administration belge ». Le 20 décembre 1960, l’Assemblée Générale chauffée à blanc par l’UNAR vota la résolution 1579 sur l’avenir du Rwanda-Urundi, et la résolution 1580 concernant le cas de Kigeli V. La résolution 1579 recommandait, entre autres, que les élections législatives prévues pour janvier 1961 soient renvoyées à une date qui serait fixée lors de la reprise de la quinzième session de l’Assemblée Générale. Elle décidait en outre de créer une commission disposant pratiquement d’un droit de regard et d’intervention sur tout ce que faisait la Belgique au Rwanda-Urundi. La résolution 1580 décidait qu’un référendum serait organisé sous la surveillance de la Commission pour le Rwanda-Urundi sur l’institution monarchique et sur la personne du Mwami actuel [Kigeri V Ndahindurwa]. L’UNAR et les monarchistes se pâmaient d’aise ; la Belgique se sentait humiliée et offensée.

 [Lire tout le texte en bas en attaché]


[1] KAGAME A., Un abrégé de l’histoire du Rwanda de 1853 à 1972, Éditions universitaires du Rwanda, Butare, 1975, p. 262.

[2] ID., Op.cit., p. 264. Ici, l’abbé Alexis Kagame parle certainement de lui-même.

[3] ID., Op.cit., pp. 267-268.

[4] ID., Op.cit., p. 279.

[5] ID., Op.cit., p. 282.

[6] ID., Ibid.

[7] ID., Ibid.

[8] ID., Op.cit., p.283.

[9] ID., Op.cit., p.292.

[10] ID., Ibid.

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