N’oublions jamais notre Histoire!
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     Qui se souviendra demain des grands  hommes politiques et d’Etat, civils et militaires,  qui, à une certaine période de notre histoire, ont été cités comme des « modèles » de probité et de responsabilité  dans l’histoire de la jeune République ? Et ce, sur le plan politique, militaire et diplomatique.  

   Hélas peu ou  presque personne. Et pourtant, les hommes qui se sont éteints ou qui sont encore en vie, mais dans  l’anonymat presque total, ont été des dinosaures de la vie militaire, politique et diplomatique  du Rwanda. Le Rwanda a, certes, changé. Que personne ne me taxe par conséquent, d’être un  nostalgique de ce  passé récent. Mais quand on a eu  la  chance de  croiser certains parmi ces hommes quand ils étaient au pouvoir, il  n’est pas anormal de  poser des questions sur l’héritage qu’ils nous ont légué. Ils méritent notre admiration et notre reconnaissance, car, à une certaine période de l’histoire, ils ont été d’une carrière irréprochable pour défendre l’intérêt général. Mais aujourd’hui  qu’ils ne sont plus, ou qu’ils ne sont plus rien, ils ne constituent pas, aux yeux d’une certaine  opinion, des  exemples de probité et de mesure. Le pouvoir actuel les a déjà  marqués à vie, du sceau d’« indignité ». Il suffit de consulter la Constitution actuelle.  

     Pourquoi faut-il alors qu’en politique les « meilleurs »qui ont introduit au Rwanda  la République et les notions de démocratie; ceux-là même  qui ont donné  à la politique sa crédibilité et sa dignité, à la démocratie  et  à l’art  militaire, leurs lettres de noblesse, ne connaissent que des demi-succès, des demi-échecs, voire des échecs ? Voici quelques réflexions sur les itinéraires singuliers de ces  grandes figures qui ont animé le Rwanda politique  dans  le sillage des  Présidents Grégoire Kayibanda et  Juvénal Habyarimana, deux Chefs d’Etat qui, différents  dans le style, sont des victimes  de leur conception de la démocratie et d’un  pouvoir issu ou non, des élections.  

  Depuis  les années soixante, militaires et civils ont fait front commun.Ils  ont été des ” compagnons de route”. Ils ont été  des exemples de  courage, de discipline et de patriotisme. Ils ont été fermes et courageux, mais n’ont pas prôné les excès dans la lutte contre  la déstabilisation qui, à partir de l’extérieur, affaiblissait l’Etat et la cohésion nationale. Ils  ont aidé  le président civil  Grégoire Kayibanda  à vaincre ce que ce dernier  qualifia de  « terrorisme »

   En Juillet 1973, certains militaires  comme Alexis Kanyarengwe, Aloys Nsekalije ainsi que  d’autres fils et filles du Rwanda, ont été  parmi les officiers qui  ont aidé le Général  Juvénal Habyarimana à prendre le pouvoir et à s’y installer. Ils ont  renversé un président élu et légitime. Ils ont compté sur l’adhésion populaire pour changer un régime en difficultés. Civils et militaires qui avaient servi avec fidélité et loyauté, le président renversé, avaient-ils raison de collaborer avec le putschiste  Juvénal Habyarimana ? Oui  et sans aucun doute ! Juvénal Habyarimana était le militaire  le plus haut  gradé. Il avait de l’ascendant moral sur eux .Il était le porte-étendard de l’Armée nationale. Il est devenu le fer de lance d’une « Révolution morale » nécessaire au  redressement du Rwanda  divisé et qui, sur le plan de la diplomatie  régionale, était ostracisé. Les militaires ont pris leurs responsabilités. Ils  les ont assumées. Encore fallait-il qu’ils les assument  mieux jusqu’au bout, dans la responsabilité! Ils devaient penser à remettre le pouvoir à un gouvernement civil  et démocratique. Ils ne l’ont pas fait. Ils ont fondé un « parti-Etat » pour imposer l’homogénéité et l’uniformité.

   Pendent des années, civils et militaires ont été des piliers du pouvoir militaire. Ils ont été des  ministres indéboulonnables. Ils  n’ont pas connu la prison ou  l’exil intérieur. Mais comme on le sait, le pouvoir s’exerce par la politique. Le pouvoir amène à décider  du destin des hommes, des ministres, des officiers et des hauts fonctionnaires. Et il est rare qu’on n’en fasse que des « amis ». En nommant un tel ou  en destituant tel un autre, on fait  des « ingrats » ou des « mécontents ».

   Et quand certains jouissaient, peut-être, des délices du pouvoir, le  Chef d’Etat  n’y gagnait que des cheveux blancs. Il n’avait que des problèmes. Civils et militaires dans l’entourage du Chef, avaient-ils la chance d’infléchir ses choix politiques  sans pour autant conduire le Rwanda dans l’impasse? A posteriori, on peut répondre : NON  et aucune ! Partout, un chef d’Etat, qu’il soit « dictateur », « despote éclairé » ou Roi, ne peut rien régler seul. Il a besoin de patriotes  probes et honnêtes  et surtout  d’authentiques intellectuels capables de porter un jugement sur son action politique. Dans son entourage, le Chef  n’a pas besoin de  soi-disant « amis », de suiveurs ou de calculateurs qui, le jour,  le  chantent  et le poignardent, la nuit.

   Dès août 1980, certains « compagnons de route » du Président Habyarimana  ne  se sont séparés que pour une affaire de tentative de coup d’Etat. Ils ont ainsi été ensemble plus longtemps au pouvoir que dans l’opposition. C’est là, leur singularité et, en fin de compte, la noblesse ou la fatalité de leur combat politique.

 Je n’évoque que quelques exemples comme  feu Colonel  Alexis Kanyarengwe et feu Colonel Aloys Nsekalije qui, chacun à sa manière, se sont rendu célèbres. Il y a d’autres civils ou  militaires qui se reconnaîtront en eux. Je ne veux pas  leur rendre hommage ou les livrer en pâture ou insulter leur mémoire. Mais je veux   inciter mes compatriotes qui font de la politique à réfléchir  et en tirer un enseignement. Un militaire ne prête-t-il pas serment de sauvegarder la dignité de la Patrie? A la fin de leur carrière politique  aux côtés de leur « compagnon de route », ils  se sont sentis peut-être « lésés »  ou « rejetés » ou nantis d’une certaine  mission. Ils n’ont pas su décider à temps d’entrer dans la réserve de la République et y être plus utile autrement. Ils ont préféré  tourner le dos au code d’honneur militaire. Ils ont tout fait pour retirer,-et de quelle manière !-, leur  « compagnon de route », du paysage politique. Et ensuite  ils ont été rejetés. Perdus par ambitions, civils et militaires qui ont ainsi agi, ont oublié le Peuple, seul souverain. Ils ne sont ou ne seront plus rien, même dans le Musée de l’Histoire.  

    Peut-on, par exemple, être « compagnons de route » des anciens rebelles pour défendre la démocratie  et l’Etat de droit ? Cette question est aussi  d’actualité, en particulier aujourd’hui, pour les hommes politiques et militaires qui ont refusé ou accepté tout alignement sur les  « guerriers impitoyables » qui, on le sait, détestent la démocratie comme on hait la peste. Ce choix  a été  bien sûr dur de conséquences dans un monde matérialiste. Ils n’ont qu’à se tenir  à l’écart, si cela est possible, de s’exiler ou  de prendre les anciens rebelles  comme des partenaires valables, même s’ils sont  dominants et dangereux. Ce dilemme  est typiquement rwandais. Il est terrible. Il ne permet pas au  Rwanda de sortir  de son impasse démocratique.

   C’est pourquoi, en perspective de la prochaine élection présidentielle qui intéresse et laisse  perplexe, je crois qu’il  ne faut pas chercher de faire sortir le pays de cette impasse politique par des  réponses conjoncturelles. Il faut des réponses  réfléchies. Il faut tenir compte de ce qui est arrivé au Rwanda. Et surtout  de ce qui arrive à nos  hommes politiques  et  militaires. Il faut, au préalable, concevoir « un projet  de société » crédible  et ensuite  construire  l’image d’ un présidentiable qui a  les  chances de gagner  et qui, de  surcroît, a les moyens de sa politique, pour gérer dans la  paix, les suites de sa victoire électorale .

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     Il ne s’agit pas d’interdire  mes compatriotes  à se présenter à la présidentielle. Ce serait contraire à la démocratie. Mais ne pas y renoncer, tout en sachant qu’on ne gagnera pas  et que si on gagnait, il ne sera pas possible de consolider sa  victoire, alors  on ne serait  que  candidat de témoignage. Chaque prétendant à la succession du chef militaire Paul Kagame  doit  comprendre  que le rapport de force ne  lui est pas favorable. Par ailleurs, le rapport de force, aujourd’hui  et demain, n’est pas le mot. C’est Paul Kagamé qui a la force et il n y a rien en face. Certes son pouvoir est  décrié. Il est au comble de l’impopularité. Le peuple souhaite le changement. Mais l’armée n’est pas prête  à  soutenir ce changement. Et encore  moins  pour chasser des dirigeants qui ne sont pas prêts à rendre des comptes au peuple. L’armée et Paul Kagame partagent le même destin. L’impunité est leur morale commune. Ils contrôlent tout, sur le plan politique, économique et administratif. Ils verrouillent partout. Leur pouvoir est aux ordres de certaines puissances étrangères. Dans ces conditions, et malgré la présence  des observateurs internationaux  dans les prochaines élections présidentielles, les fraudes ne peuvent qu’être massives. La perspicacité et le sens  politique et  d’Etat devraient être les maîtres-mots pour des candidats futurs. Ne pas savoir prendre en compte les  différents paramètres  et  agir  ensemble sur  eux d’une manière coordonnée, ce serait  un suicide politique.  

    Essayons de voir grand! La politique, actuellement, exige des responsabilités nouvelles qui excluent la cécité politique et intellectuelle, pour conduire une manœuvre délicate, mais efficace. Il faut préparer une alternance crédible, capable de restaurer une légitimité incontestable. Notre histoire récente est  riche  d’événements dramatiques que la situation actuelle ne nous autorise pas d’oublier.

Alphonse Bazigira
Journaliste politique 
19/10/2009   

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