Kanjogera la sanguinaire : Kayijuka éborgné au fer rouge
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«  J’avais fait la connaissance à Nyanza, où il vint faire sa cour au Mwami, du grand seigneur tutsi, le chef Kayijuka. Il était aveugle et voici, en bref, son histoire telle qu’elle m’a été rapportée.

« Kreis » de la Deutsch Ost Afrika, le Ruanda reçut, vers 1907, la visite du Duc von Mecklenburg. Celui-ci, après sa visite au Mwami Musinga, voulut rencontrer la Reine Mère Kanjogera. Selon les règles en vigueur, cela n’était pas possible car c’était exposer la souveraine à des forces occultes et étrangères, présentant un danger très réel bien que non déterminé pour elle-même et donc pour le trône. Comme on ne pût refuser la faveur au visiteur, parent de l’empereur allemand, il fut décidé de le mettre en présence d’une servante, sosie sur laquelle s’abattrait le malheur éventuel. Kanjogera, curieuse, observerait le visiteur ainsi éconduit, de derrière un paravent. C’est ainsi que se passa cette visite sans mal pour qui que ce soit.

Seulement voilà que la Cour apprend que le guide du visiteur, le jeune chef et confident du roi, Kayijuka, aurait au préalable informé son maître blanc du subterfuge. Il avait ainsi exposé la souveraine à la vue de l’étranger et donc aux forces occultes. Crime de lèse majesté, punissable de mort. Seulement, la mort était une sanction encore trop douce. Kanjogera décida une punition plus cruelle et servant plus durablement d’exemple : le coupable serait doublement éborgné au fer rouge. Sentence immédiatement exécutée. Mais voilà, le soir Kanjogera envoya un courtisan vérifier que le supplicié, jeté dans une hutte près du rugo royal, fut bien aveugle. Or, Kayijuka reconnut le visiteur à sa voix et lui dit : « Tu viens me voir dans mon malheur pour te réjouir de ma déchéance ? ».

L’interpelé courut chez la reine pour annoncer que Kayijuka n’était pas aveugle puisqu’il l’avait reconnu. L’énucléation au fer rouge fut exécutée une deuxième fois. Voilà l’histoire telle qu’elle m’a été racontée. J’y pensais chaque fois que je bavardais avec Kayijuka dont les yeux étaient toujours couverts d’un bandage blanc. Conseil du Mwami, umwiru (=gardien des coutumes), il venait souvent à Nyanza, faire la cour. Très digne vieillard, il était guidé, la main droite tenant le traditionnel bâton de pasteur, la main gauche s’appuyant sur l’épaule d’un jeune page, fils d’un de ses abagaragu (= partenaire d’un contrat de servage).

Cette atrocité n’était pas un coup d’essai de Kanjogera. Après le coup d’état de Rutchunchu elle s’était vengée du prince Bibliomanie, resté fidèle à son cousin le Mwami éliminé, et mort avec lui, en torturant à mort son jeune fils âgé de dix ans environ.

Cette cruauté répondait à des pratiques dynastiques courantes : pour se maintenir au pouvoir il fallait éliminer tout concurrent possible et toute tentation de dissidence.

Le grand Mwami Rwabugiri, père de Rutalindwa et de Musinga, avait à son avènement au trône, vers 1875, fait crever les yeux à ses deux frères consanguins, Nyamwesa et Nyamahe, éliminant ainsi des compétiteurs éventuels. Autre « méfait » de ce monarque, père reconnu et admiré du Ruanda expansionniste.

Son beau-frère Kabare avait épousé la belle Nyiramaloba, du clan des abakono. Rwabugiri la lui prit comme épouse (il la fit exécuter plus tard).Mais il donna en compensation à Kabare sa fille Kamarashavu, sœur puînée de Rutalindwa. Ensuite, de peur que Kabare n’engendre un roi comme en courrait une prophétie- Rwabugiri le fit émasculer. Pourtant Kabare épouserait ensuite la nommée Gashonga qui lui donna encore deux fils : Nyantabana et Rwabutogo.

Est-ce pour cela que sa sœur Kanjogera tint à vérifier que Kayijuka avait bien été aveuglé ? ».

Louis Jaspers

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