Au Rwanda, le racisme et l’ethnisme sont ancrés dans les mœurs politiques
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Rubrique : Actualité


Publié le 21 Déc 2011 par Gaspard Musabyimana

« Les enfants doivent désobéir à leurs parents prêchant l’ethnisme ». Ces mots viennent de la bouche même du président Paul Kagame lors de la réception clôturant la 9è réunion du dialogue national le 16/12/2011. Ceux qui ne suivent pas l’évolution politique du Rwanda ont accueilli positivement ce discours qui contraste drastiquement avec les habitudes de l’homme fort de Kigali qui, dans ses discours, ne fait que fustiger, souvent avec énervement, ceux qui attaquent la dictature implacable qu’il fait planer sur le Rwanda depuis 1994. Ces propos du président ne sont pas sincères. Comme à l’accoutumée, il a montré qu’il est passé maître dans l’art du double langage et de la dissimulation.

La vérité, qui crève les yeux, est que l’ethnisme, le racisme, sont devenus, au Rwanda, un mode de gouvernement. Selon des observateurs, Paul Kagame lui-même est un ethniste invétéré et il a imprimé ce cachet au parti au pouvoir, le FPR[1]. Pour camoufler ce genre de choses, un système de recruter des Hutu de façade a été mis en place. Après instrumentalisation, ces Hutus sont écartés ou tout est fait pour les pousser à la sortie. Les humiliations et la fragilisation de ceux qui sont encore au service du FPR les amènent à être dociles.

Le politologue Gérard Prunier[2] décrit bien le phénomène de cette déconsidération du Hutu. Tentant, à partir d’entretiens avec bon nombre de ses militants, d’analyser les buts et les raisons d’être du FPR, ainsi que la pensée politique et les stratégies qui y prévalaient, ce chercheur n’hésite pas à affirmer que, « malgré son idéologie ‘progressiste’, le FPR compte parmi ses membres (et encore plus parmi ses sympathisants extérieurs) un nombre considérable de partisans de la suprématie tutsie pour lesquels les Hutus ne sont qu’un ramassis de paysans méprisables et arriérés ». C’est dans cet état d’esprit que le FPR a malgré tout recruté des Hutu, conscient que ceux-ci ne seront que des figurants au sein de son organisation. Les exemples sont là pour le montrer et ils sont nombreux : le président Pasteur Bizimungu a été poussé à la démission et mis en prison comme un vulgaire brigand ; les premiers ministres Faustin Twagiramungu et PC Rwigema ont été contredits au moins une fois publiquement par le président Kagame et ont fini par s’exiler ; Bernard Makuza a été docile pour ne pas subir le même sort ; Pierre Damien Habumuremyi, nouvellement désigné, a commencé à tenir des propos qui ne collent pas à la réalité. On dirait qu’ils lui sont suggérés pour le ridiculiser. Les généraux Léonidas Rusatira et Emmanuel Habyarimana n’ont pas moins subi des humiliations publiques, sans parler des ministres nombreux en exil.

Ce comportement dédaigneux décrit par Prunier a été, sans conteste, inculqué aux enfants par leurs parents en exil. L’endoctrinement subi à longueur d’années pourrait expliquer d’une part le choix de la guerre lancée en octobre 1990 avec toutes ses conséquences alors que le Rwanda était en pourparlers pour résoudre, il est vrai tardivement, la question des réfugiés tutsi. Il explique d’autre part le sort criminel réservé à la population hutu des zones conquises par le FPR. Ceux qui n’étaient pas tués étaient réduits à l’esclavage. Mohamed Mamdani[3] signale que depuis le début de la guerre, le FPR a déporté des centaines, voire des milliers de gens du Rwanda vers l’Ouganda pour créer des zones libres de peuplement ; qu’il a pillé leurs biens ; qu’il leur a imposé des travaux forcés, etc.

Kagame, au pouvoir, n’a-t-il pas dit un jour dans son discours que ce qu’il lui fait mal, c’est qu’il n’a pas pu exterminer tous les Hutu qui lui ont échappé et sont allés se réfugier en RDC.

Pour revenir au racisme chez les enfants rwandais, un autre exemple nous vient également de l’ex-président Pasteur Bizimungu. Alors que sa femme et celle de Kagame s’étaient associées pour fonder une école des enfants de la bourgeoisie, les siens n’ont pas été bien accueillis. D’autres enfants les huaient à longueur de journée en les traitant d’ibipinga (sobriquet insultant donné à tout Hutu). Ce harcèlement psychologique a poussé notre ex-président à les retirer momentanément et à trouver un enseignant qui leur dispensait des leçons à domicile. Des observateurs pensent que l’attitude de ces enfants envers d’autres enfants, ne peut qu’être le reflet d’un endoctrinement opéré par les parents sur leur progéniture.

Le cas d’un autre hutu, Jean Pierre Bizimana, peut illustrer ce racisme des membres du FPR originel. Nommé secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur après avoir été ministre de l’information, Bizimana, était, à ce nouveau poste, sous les ordres du tout puissant colonel Joseph Karemera, ministre de l’Education. Ayant émis des observations non conformes à la volonté de son ministre, celui-ci le gifla publiquement devant ses collaborateurs. L’incident fut banalisé dans les hautes sphères du FPR et, pour consoler Bizimana, il fut nommé ambassadeur en Egypte puis aux Pays Bas. Delà, il a démissionné et a demandé asile en Irlande. D’autres diplomates ont subi le même sort : Christophe Mfizi a démissionné de son poste de plénipotentiaire à Paris et a demandé asile politique en France. Dans sa lettre de démission du 18/9/1996, il évoque entre autres la tentative de bipolarisation de l’Ambassade par le biais du premier Conseiller, un certain Modeste Rutabayiro. Anastase Gasana a subi le même sort et en janvier 2003, il a jeté l’éponge et demandé asile aux USA, son pays d’accréditation.

Faustin Ntezilyayo, alors ministre de la justice, a été attaqué par la presse pro-régime suite à une lettre écrite le 31 mars 1997 enjoignant au Procureur de Gitarama de faire libérer provisoirement deux personnes arrêtées arbitrairement et détenues dans les cachots des communes Mugina et Rutobwe sans aucun dossier. Il demandait de procéder d’abord aux enquêtes nécessaires au sujet de ces deux cas. Le procureur de la République, Paul Mugemangango, lui répondit par un refus dans sa lettre du 04/04/1997. Ces incidents, ajoutés à d’autres dans lesquels le tout puissant ministre à la présidence, Patrick Mazimpaka, lui déniait tout droit de muter le personnel pourtant dans l’intérêt du service, poussèrent le ministre Ntezilyayo à s’exiler momentanément au Canada.

L’ethnisme du FPR est on ne peut plus viscéral. Même les cadavres des Hutu n’ont pas droit à l’inhumation. Le Parlement n’a-t-il pas refusé que les corps des évêques assassinés à Kabgayi (Gitarama) en juin 1994 par l’armée du FPR soient enterrés dans la dignité. D’autres nombreux cadavres de Hutu n’ont pas eu ce privilège.

Si aujourd’hui au Rwanda le racisme est ancré dans la jeunesse comme l’a déploré le président Kagame, la faute est aux politiciens. Qui ne se souvient pas qu’en octobre 2004, pour barrer la route aux étudiants hutu, le ministère  de l’Education nationale, Romain Murenzi a publié, à la Radio nationale et dans les  journaux de l’Etat, une liste de directeurs d’écoles, de professeurs et d’élèves accusés de nourrir l’idéologie génocidaire dans les écoles secondaires du pays. Ils furent emprisonnés ou renvoyés sans autre forme de procès.

Le FPR ne s’arrêta pas. Une commission parlementaire fut mise sur pied pour justifier cette stigmatisation des élèves hutu. Dans son rapport publié en janvier 2008, la commission signale que sur 637 écoles secondaires, 84 étaient gagnées par l’idéologie génocidaire. Suite à ce rapport, une coupe sombre fut encore opérée parmi les étudiants et les professeurs hutu.

La liste des signes montrant que la ségrégation ethnique est d’application d’une façon systémique dans tous les secteurs de la vie nationale peut être allongée[4]. Il y a, par exemple, des lois faites pour les Hutu comme celles ayant trait l’idéologie génocidaire ou au divisionnisme, des tribunaux pour Hutu (Gacaca), des politiques criminelles de vasectomie forcée, la destruction des huttes de pauvres paysans sans autre alternative, la discrimination dans les aides accordées aux veuves et aux orphelins (les victimes du FPR n’ont pas droit à cette aide),…

Si le racisme et l’ethnisme viennent d’en haut, s’ils sont érigés en mode de gouvernement, comment voulez-vous que les enfants adoptent un comportement différent de celui de leurs parents ?

Ghislain Mikeno, le 21/12/2011

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[1] C’est l’idée de Gilbert Ngijol, assistant du représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU au Rwanda en 1994. Il est d’avis que ce mouvement, d’essence tutsi, se voulait au départ multiethnique. C’était l’idée de feu-Fred Rwigema. Le cachet de l’ethnisme lui aurait été imprimé par Paul Kagame qui le voulait mono-ethnique. (Gilbert Ngijol, Autopsie des génocides rwandais, burundais, et l’ONU, Paris, Dakar, Présence africaine, 1998, p. 51.

[2] Gérard Prunier, Rwanda, 1959-1996: histoire d’un génocide, Dagorno, 1997, p. 187.

[3] « forcibly moved hundreds, perhaps thousands, of people from Rwanda to Uganda in order to create free-fire zones » ; « pillaged and destroyed their properties » ; « recruited boys and men against their will to serve the RPF as porters and cattle herders ». (Mohamed Mamdani, When victims become killers. Colonialism, Nativism, and the Genocide in Rwanda, Princeton-New Jersey, Princeton University Press, 2000, p. 188).

[4] Voir : Gaspard Musabyimana, La vraie nature du FPR. D’Ouganda en Rwanda, Paris, Editions L’Harmattan, 2003, pp.143-162.

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