Justice rwandaise: Le cas de Victoire Ingabire
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Rubrique : Actualité


Publié le 10 Jan 2012 par Gaspard Musabyimana

A la veille de la possible déportation de M. Léon Mugesera, le Réseau international des femmes pour la démocratie et la paix (RifDP) voudrait apporter son éclairage à l’opinion publique canadienne sur l’état des lieux dans les tribunaux rwandais. A titre illustratif, nous avons choisi de revoir le cas du procès en cours de Mme Victoire Ingabire qui, en tant que femme, nous tient particulièrement à coeur.

Rentrée au pays après 16 ans d’exil pour représenter son parti aux dernières élections présidentielles d’août 2010, Mme Ingabire a été aussitôt l’objet d’une campagne de dénigrement haineux orchestrée par les autorités politiques et les médias de l’État qui l’ont accusée de crimes d’une extrême gravité comme le négationnisme, le sectarisme, la collaboration avec une organisation terroriste et de véhiculer l’idéologie génocidaire. Ces chefs d’accusations sont aujourd’hui devenus le leitmotiv en tête de la liste des griefs régulièrement portés contre les opposants au régime du dictateur Paul Kagame.

Ainsi Mme Ingabire n’a jamais pu faire enregistrer son parti et ne pouvait donc pas participer aux élections. Pire, elle sera arrêtée et jetée en prison en avril 2010 et endure depuis lors les affres de la vie carcérale à Kigali. Pendant plus d’un an, la justice rwandaise disait rassembler les preuves d’accusation. La vérité est que la «fabrication de preuves et de témoins» à charge et surtout leur entraînement demande du temps.

Une parodie de justice

En septembre dernier, la Haute cour ouvre enfin le procès tant attendu de Mme Ingabire. Mais, patatras, l’avocat rwandais d’Ingabire est arrêté et mis en prison. Il en sera de même pour son remplaçant, l’américain Me Peter Erlinder, accusé lui aussi de négationnisme.

Sous la pression internationale et celle des Américains en particulier, le professeur Erlinder sera relâché et rentrera aussitôt chez lui, laissant malgré lui sa cliente en désarroi. Depuis lors, Mme Ingabire subit une parodie de procès, plusieurs fois ajourné, comme pour faire durer le plaisir de ses geôliers.

Dans sa prison à sécurité maximum, Victoire Ingabire y aura rejoint d’autres leaders de l’opposition tels que Me Bernard Ntaganda, président du Parti Social-Imberakuri, M. Déo Mushayidi président du Pacte de Défense du Peuple et des journalistes comme Mmes Saidath Mukakibi et sa collègue Agnès Uwimana Nkusi, condamnées respectivement à 7 et 17 ans de prison pour délit d’opinion.

En dépit du temps mis à la fabrication des preuves et à l’entraînement au mensonge des témoins à charge, ceux-ci n’ont pu résister aux premières salves des avocats de la défense. Leurs contradictions flagrantes font alors craindre le pire au procureur. Aussi, avec la complicité des juges, ce dernier sollicite et obtient de la cour qu’ils ne soient plus contre-interrogés par les avocats de la défense!

Une justice au service du régime

Par ailleurs, tout au long du procès, on observera à plusieurs reprises la partialité des juges dans les procédures ainsi que l’immixtion de l’exécutif dans le système judiciaire rwandais. Ainsi, sur les antennes de CNN, le président Kagame avait déclaré que la place de Mme Ingabire était en prison. Tout récemment, il dira que «son gouvernement avait recueilli suffisamment de preuves permettant d’établir un lien entre Ingabire et les mouvements rebelles actifs dans l’est de la République démocratique du Congo». Et le procureur général Martin Ngoga de renchérir: «ceux qui, dans le passé, la soutenaient admettront aujourd’hui que nous disions la vérité»!

Un autre exemple de l’ingérence du régime dans l’appareil judiciaire nous est fourni par la ministre des Affaires étrangères, Mme Louise Mushikiwabo qui a, elle aussi, condamné la prévenue avant l’heure, sur les antennes de RFI en ces termes: «Victoire Ingabire a commis des crimes extrêmement graves…»! La présomption d’innocence est manifestement une notion étrangère à la justice et aux autorités rwandaises.

Signalons enfin qu’à travers le pays, des magistrats ont été mutés ou même arrêtés pour avoir prononcé un verdict d’acquittement!

L’attitude ambiguë de certains pays occidentaux

Il est assez surprenant de voir qu’en dépit des rapports de Reporters sans frontières, de Human Rights Watch, d’Amnisty International, du Commonwealth et de l’ONU, qui dénoncent tous avec force détails les crimes et la dictature du président rwandais, celui-ci continue curieusement à avoir une oreille attentive auprès de certains pays occidentaux, dont le Canada.

Est-ce l’homme Paul Kagame et son armée, décrits dans le fameux «Mapping Exercise Report» du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies, comme ayant commis un pogrome de près de 6 millions de victimes au Congo qui devrait juger ses opposants ou des présumés «génocidaires» comme Léon Mugesera, par exemple?

Il est évident que l’expulsion d’un génocidaire présumé vers le Rwanda constitue une embellie pour le régime du général président Paul Kagame qui perd graduellement ses amis et son brio mythique de «l’homme qui a arrêté le génocide» alors que d’aucuns affirment que c’est plutôt lui le véritable déclencheur du drame rwandais lorsqu’il a décidé d’abattre l’avion qui transportait les présidents rwandais et burundais, cette nuit du 6 avril 1994.

Lors de sa récente visite au Rwanda, l’ambassadeure des États-Unis aux Nations unies, Mme Susan Rice, a dénoncé avec véhémence le comportement plus qu’autoritaire du régime rwandais. Malgré la retenue diplomatique d’usage, elle a fustigé l’absence d’espace politique pour l’opposition, les atteintes à la liberté d’expression par l’emprisonnement, les disparitions et l’assassinat des leaders de l’opposition et de journalistes.

Le RfiDP souhaite que le Canada aille dans le sens des propos ci-dessus de Mme Rice. Le Réseau considère que le Canada ne peut continuer à se voiler la face en s’appuyant sur de prétendues garanties diplomatiques pour envoyer à la torture et à la mort lente mais certaine M. Léon Mugesera. Celui-ci devrait pouvoir subir son procès ici, afin de bénéficier d’une justice équitable, et ce, en vertu de la loi de compétence universelle toujours en vigueur dans ce pays.

Perpétue Muramutse
Coordinatrice de la section RfiDP Canada
Réseau international pour la Démocratie et la Paix

Source : Le Soleil

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