La lourde responsabilité du juge Trévidic
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Rubrique : Actualité


Publié le 11 Jan 2012 par Gaspard Musabyimana

Ce matin, j’éprouve un sentiment d’indignation, d’effarement, de révolte. J’ai l’impression que tous les efforts consentis depuis des années, par moi-même mais aussi par d’autres que moi, souvent plus qualifiés, afin de faire éclater la vérité, ont été anéantis par quelques flashs d’information claironnant depuis hier soir les résultats biaisés d’une enquête de complaisance. 

On l’aura compris, c’est la publicité donnée aux conclusions des « experts » désignés par le juge français Marc Trévidic qui me met hors de moi. Ainsi donc, si j’en crois ce qui a été abondamment relayé par les médias français, l’avion dans lequel les présidents rwandais et burundais, leurs entourages respectifs et l’équipage français, en ce funeste soir du 6 avril 1994, ce Falcon 50 aurait été abattu par des « extrémistes hutu » (pour reprendre la terminologie douteuse utilisée par nos grands médias). Il n’aurait donc pas été descendu par les hommes de Paul Kagame, l’homme fort arrivé au pouvoir dans les mois qui suivirent cet élément déclencheur d’épouvantables massacres et de la reprise de la guerre au Rwanda. 

Ces mêmes grands médias ainsi que les relais traditionnels de la propagande kagamiste en France et en Belgique nous « rappellent » que ces conclusions contredisent une thèse officielle depuis 1994, à savoir celle qui indique que c’est le FPR  de Paul Kagame qui serait à l’origine du tir de missiles contre l’avion présidentiel. Il n’y a rien de plus mensonger ! Ces conclusions remettent au contraire à l’honneur la thèse officielle qui a prévalu durant les années qui ont suivi le génocide rwandais. En effet, durant toute la fin des années 90 et jusqu’au début des années 2000, c’est bien cette thèse d’un acte commis par les « extrémistes hutu » qui était considérée comme la plus crédible et qui était reprise par les grands médias internationaux. Ce n’est que peu à peu que la gangue de mensonges accumulés pendant des années a commencé à se craqueler. Tout doucement, on a commencé à évoquer une autre possibilité : celle d’une action d’hommes du FPR, sur ordre de Paul Kagame. Il est vrai que cette version-là fut largement diffusée à la suite du travail accompli par le juge Bruguière, prédécesseur du juge Trévidic.  Bruguière n’avait pas hésité à lancer des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de proches de Paul Kagame, faute de pouvoir inculper Kagame, protégé par son immunité de chef d’Etat. La procédure lancée par le juge Bruguière amena le dictateur rwandais, rendu furieux, à rompre les relations diplomatiques avec la France, le 24 novembre 2006. 

La thèse selon laquelle Paul Kagame a donné l’ordre d’abattre l’avion du président Habyarimana n’émane pas de la seule ordonnance du juge Bruguière. De nombreux témoins rwandais, dont certains issus des rangs du FPR, l’ont aussi défendue. Le dernier en date n’est autre que le Dr Théogène Rudasingwa, qui fut secrétaire-général du FPR et qui était major dans l’armée de Kagame au moment des faits. Monsieur Rudasingwa a fui aux Etats-Unis et c’est depuis ce pays qu’il a publié une confession choc, en octobre 2011. Dans ce document, il révélait que Kagame lui-même lui avait confirmé avoir donné l’ordre d’abattre l’avion. Dans un communiqué publié hier, il s’étonne de ne pas avoir été entendu par le juge Trévidic, malgré sa pleine et entière disponibilité pour témoigner. 

Afin d’essayer d’y voir clair, il convient de reprendre un certain nombre d’éléments importants. 

1.    Selon la thèse mettant en cause les « extrémistes hutu », le président Habyarimana aurait été assassiné car il avait fait de trop grandes concessions lors des négociations d’Arusha. Les extrémistes, craignant de voir le FPR entrer au gouvernement de transition, auraient décidé de s’emparer du pouvoir. Pour cela, il fallait éliminer le président. Tous les témoins sur place confirment la panique et l’inorganisation qui régnaient au sein de ce qui restait du gouvernement rwandais dans les heures qui suivirent la mort d’Habyarimana. Ceux qui devaient prendre les rênes du pouvoir le lendemain avaient été visiblement pris au dépourvu par l’évènement. Leur état d’impréparation et d’inorganisation était total.  Pour avoir vécu un certain nombre de coups d’Etat militaires, je sais qu’une telle opération ne s’improvise pas. Elle est toujours planifiée des semaines, voire des mois à l’avance. L’organigramme du nouveau pouvoir est généralement prêt avant même que le coup d’Etat n’ait eu lieu. Cela n’a pas été le cas au Rwanda le 6 avril 1994. Le sommet de l’Etat a été décapité par l’attentat et des hommes de seconde importance se sont retrouvés propulsés sur le devant de la scène sans y avoir été préparés, tel ce colonel Bagosora qui n’était que directeur du cabinet du ministre de la défense. Par contre, l’offensive générale lancée par le FPR le soir même de l’attentat était loin d’être improvisée. Sans avoir étudié dans une école de guerre, je sais qu’une offensive générale doit nécessairement être minutieusement préparée, des mois à l’avance. La logistique, en particulier, doit être en place (carburant, munitions, moyens de transport et de communication). La coordination entre les différentes unités, entre les différents services, doit être scrupuleusement réglée. Et enfin, les hommes doivent être prêts et ils doivent se trouver rassemblés aux endroits voulus au moment voulu. Cette offensive générale du FPR ne peut donc pas avoir été décidée en réaction à la mort du président Habyarimana, mais bien en prévision de cette mort.    

2.    Des éléments du FPR se trouvaient depuis des mois à Kigali, en vertu des accords d’Arusha. Ils étaient stationnés au CND, le parlement rwandais, et des convois escortés par les forces de l’ONU leur permettaient d’aller et venir entre le territoire occupé par le FPR, au nord du pays, et la capitale.  Il n’est donc pas inconcevable de penser que des soldats du FPR, probablement déguisés en soldats gouvernementaux, aient pu s’approcher de l’aéroport afin de tirer des missiles contre l’avion en phase d’atterrissage. 

3.    Les missiles : il a été établi que ces missiles étaient d’origine soviétique. Or, l’armée rwandaise n’en était pas équipée. Par contre, l’armée ougandaise en avait. Rappelons ici que le FPR est une émanation de la NRA , l’armée du président ougandais Museveni. C’est une faction de cette armée, composée de soldats et d’officiers d’origine rwandaise, portant l’uniforme ougandais, utilisant des armes provenant des armureries ougandaises, qui a attaqué le Rwanda, à partir du territoire ougandais, le 1er octobre 1990, déclenchant ainsi la guerre qui devait amener le FPR au pouvoir. Durant toute la durée de cette guerre, le FPR a disposé de bases en Ouganda, il a recruté en Ouganda et il a reçu son armement, son équipement et ses renforts de ce pays. Et-il donc inconcevable de penser que les missiles sol-air qui ont abattu l’avion du président Habyarimana aient été fournis au FPR par l’Ouganda ? 

4.    Les conclusions du rapport d’experts du juge Trévidic indiquent que les missiles auraient été tirés depuis le camp militaire de Kanombe. Il convient d’expliquer ici la configuration topographique de Kigali. Cette ville s’est progressivement étendue sur différentes collines, qui sont devenues les différents quartiers composant la capitale rwandaise. Kanombe n’est pas seulement un camp militaire. C’est avant tout un quartier de Kigali situé sur une colline dénommée Kanombe, se trouvant à proximité immédiate de l’aéroport. S’il est difficile d’admettre que des soldats du FPR aient pu tirer les missiles depuis le camp militaire de Kanombe, il est par contre possible qu’ils aient opéré depuis la colline de Kanombe. Cela ne contredirait en rien les conclusions du rapport d’experts. 

Ceci étant posé, il convient aussi de rappeler dans quel contexte ce rapport d’experts est rendu public. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, la diplomatie française, à l’initiative du ministre Kouchner, ami et propagandiste de Kagame, a tenté de renouer avec le Rwanda. Claude Guéant s’est rendu à Kigali en 2009 pour négocier avec le dictateur rwandais les termes de la réconciliation franco-rwandaise. Cela tombait à pic pour Kagame : il était de plus en plus isolé, ses alliés anglo-saxons et ses amis scandinaves commençaient à prendre leurs distances avec son régime. Kagame émit une condition sine qua non au rapprochement avec Paris : l’effacement du contentieux juridique créé par l’ordonnance du juge Bruguière. Tout fut donc mis en œuvre, en France, pour décrédibiliser le travail de ce juge, afin de permettre l’annulation des mandats d’arrêts internationaux visant les proches du général-président. Il fut convenu que le remplaçant de Bruguière aurait la possibilité de mener son enquête sur le terrain. Jusqu’alors, Kagame s’était toujours opposé à la moindre investigation sur la mort de son prédécesseur. Nul doute que ses services, fort compétents en la matière, aient soigneusement préparé la venue des experts du juge Trévidic, et qu’ils leur aient fourni des éléments savamment concoctés. 

La prochaine étape de ce processus sera certainement l’annulation des mandats d’arrêts  internationaux lancés par le juge Bruguière.  

Des militaires français sont morts le 6 avril 1994 : Jack Héraud, pilote du falcon 50, Jean-Pierre Minaberry, co-pilote et Jean-Marc Perrine, mécanicien de l’avion.  D’autres Français furent mystérieusement assassinés dans leur résidence dès le lendemain : les adjudants-chefs Maier et Didot ainsi que Gilda, l’épouse de ce dernier. Il est probable qu’ils en savaient trop pour avoir vu ce qui s’était réellement passé la veille. Depuis près de 18 longues années, les familles de ces citoyens français attendent que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ces décès. Les Burundais se demandent aussi quand seront élucidées les circonstances de la mort du président Cyprien Ntaryamira, de Bernard Ciza, ministre du plan et de Cyriaque Simbizi, ministre  de la communication.   Enfin, le peuple rwandais dans son ensemble continue à espérer que la vérité finisse un jour par éclater au sujet de cet attentat qui coûta la vie au président Juvénal Habyarimana, au général Déogratias Nsabimana, chef d’Etat-Major, au colonel Elie Sagatwa, chef du cabinet militaire de la présidence, au major Thaddée Bagaragaza, responsable de la maison militaire de la présidence, à Juvénal Renzaho, conseiller du président pour les affaires étrangères et au Dr Emmanuel Akingeneye, médecin personnel du chef de l’Etat.  Car au-delà de la mort de toutes ces personnes, il s’agit de comprendre qui a donné l’ordre d’abattre l’appareil, qui a commis ce crime et comment. Car la réponse à ces questions permettrait aussi de savoir qui porte la plus grande responsabilité dans les massacres de grande ampleur qui ont suivi l’attentat. C’est cet attentat, suivi par la rupture de la trêve, qui a réuni les conditions pour que de tels massacres puissent avoir lieu. 

Le juge Marc Trévidic porte donc une lourde responsabilité. Il devrait prendre le temps de recueillir tous les témoignages, y compris celui du Dr Rudasingwa, qui ne demande qu’à témoigner, et ceux d’autres anciens membres du FPR. Il devra faire preuve d’indépendance pour résister aux fortes pressions politiques et diplomatiques. Et surtout, les grands médias devraient se garder de toutes conclusions hâtives et avoir davantage d’esprit critique. La tragédie rwandaise dépasse beaucoup d’autres grands drames par son ampleur, sa magnitude et surtout son horreur. Les victimes, toutes les victimes, doivent avoir le droit au respect et à la vérité. 

Hervé Cheuzeville,  11  janvier 2012      

(Auteur de trois livres: "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale", l’Harmattan, 2003; "Chroniques africaines de guerres et d’espérance", Editions Persée, 2006; "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé", Editions Persée, 2010) 

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