Le Rwanda, un « Singapour africain » en 2020?
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Rubrique : Actualité


Publié le 10 Fév 2012 par Gaspard Musabyimana

Singapour est une cité-Etat démocratique bien qu’autoritaire et conservatrice sur le plan des mœurs. Elle est stable depuis son indépendance le 9 août 1965. Elle est composée de trois principales ethnies : 78,8% de Chinois, 13,9% de Malais et 7,6 d’Indiens. L’Etat reconnaît toutes les ethnies y compris celle des Eurasiens et juge cette diversité comme une richesse. Cette diversité se retrouve aussi au niveau des religions : bouddhisme, christianisme, taoïsme et hindouisme. Son essor économique est dû à sa position maritime (2è port du monde après Shangaï), sa spécialisation dans des domaines porteurs tels que les chantiers navals, l’industrie d’armement, le raffinage pétrolier et l’électronique. L’absence de discrimination, le manque de corruption, une main d’œuvre qualifiée, l’application du principe de méritocratie, le respect du droit et la stabilité politique constituent des facteurs d’attrait des investissements à long terme. Rien de semblable n’existe au pays des mille collines.

Or, le Rwanda ambitionne devenir comme Singapour en 2020. Une analyse à mi-parcours montre que la vision 2020 est mal partie et que rien n’indique que les conditions d’un développement durable soient en train d’être réunies.

Selon un rapport de Human Right Watch (HRW) du 10 décembre 2008 et intitulé « La loi et la réalité », le pouvoir judiciaire reste subordonné à l’exécutif et à une élite d’acteurs officieux proches du pouvoir, jouissant d’un grand pouvoir économique et politique.

Dans les prisons, les conditions de détention sont inhumaines et des actes de torture y sont monnaie courante. De même, des enlèvements et des exécutions sommaires y sont pratiqués selon des rapports d’Amnesty International et de Human Rigths Watch.

S’agissant du développement économique, bien que le Rwanda ait bénéficié des aides massives de la communauté internationale (Etats et ONG) depuis l’arrivée du FPR au pouvoir en 1994 et que dès 1996, l’économie rwandaise a profité du pillage de la RDC, personne, à part les autorités rwandaises, ne croit à la réalisation des objectifs de la Vision 2020.

Le PNUD, dans son rapport de 2007, fait déjà remarquer que 62% de la population rurale vit dans la misère la plus abjecte alors que cette proportion n’était que de 50,3% en 1990, que le Rwanda figure parmi les 15% des pays les plus inégalitaires au monde et que le gouvernement accorde seulement 3% de son budget à l’agriculture alors que ce secteur emploie 80% de la main d’œuvre rwandaise.

Les programmes initiés dans le cadre de la vision 2020 sont souvent improvisés et font réfléchir sur les vrais objectifs de la vision 2020 et sur la pertinence des politiques économiques du régime du FPR.

Dans le cadre de la réforme agraire et des plans directeurs des villes, des lois contraires à la propriété privée ont été imposées.

Ainsi, suite à la politique de villagisation, le paysan a été obligé de détruire sa maison pour aller s’installer dans une zone insalubre sans aucune infrastructure où il dormait souvent à la belle étoile ou dans des abris couverts de plastique (sheetings) alors qu’il avait une maison en matériau durable.

A la mi-octobre 2004, le ministre de l’Enseignement, Romain Murenzi, décida de renvoyer et de mettre en prison plus de 450 étudiants qui terminaient leurs études secondaires. Ils étaient soupçonnés d’avoir été en possession d’un poison censé être donné à leurs collègues tutsi. Leurs noms furent diffusés à plusieurs reprises sur les antennes de la radio nationale comme si leur culpabilité avait été déjà prouvée. Le renvoi suivi de la prison toucha également des professeurs et des directeurs, accusés de propager ‘‘une idéologie génocidaire’’.

La stigmatisation d’une partie de la population à travers des lois iniques et des réformes intempestives se poursuivit après 2004.

Fin décembre 2005, le gouvernement procéda au nouveau découpage territorial, divisant le Rwanda en 5 provinces au lieu de 12 préfectures que le pays comptait précédemment. Aux échelons inférieurs, des districts, des secteurs et des cellules furent modelés et changèrent de nom sans se soucier de la toponymie locale. La population eut de la peine à s’y retrouver. Les services administratifs se sont considérablement éloignés des citoyens. A cela, il faut ajouter le déplacement et la disparition des archives surtout celles en rapport avec l’état civil. L’on peut se demander si ces opérations ne relèvent pas de la volonté du pouvoir de provoquer la « mort civile » d’une partie de sa population.

En 2006, le pouvoir décréta, pour apparemment des raisons d’hygiène, le port obligatoire de chaussures dans plusieurs endroits notamment au marché, dans les services administratifs et communaux ainsi que dans les hôpitaux. Comme les chaussures coûtent cher et que leur port n’est pas une priorité pour une population pauvre qui a à peine de quoi se nourrir, plusieurs personnes ne purent pas aller se faire soigner, faire des démarches administratives ou se rendre au marché pour vendre les produits de leur récolte.

La même année, en septembre, les autorités rwandaises ordonnèrent à la population de Gitarama d’arracher ses bananiers et de les remplacer par la culture des fleurs et des arbres fruitiers. Cette décision autoritaire condamnée par les ONG de défense des droits de l’Homme, ne peut s’expliquer que par la volonté d’affamer le paysan rwandais et d’enrichir les dignitaires du régime. Rien ne prouve que la culture des fleurs rapporte plus que la banane.

Dans la même période, le gouvernement imposa la monoculture, consistant à cultiver une seule culture par région. Les paysans qui refusaient de se plier à cette directive étaient punis par la destruction de leurs plantes. Si la récolte est mauvaise pour une culture unique, c’est la famine alors qu’avec la polyculture, le paysan assurait sa substance.

A partir de l’année académique 2009, le gouvernement décréta l’anglais comme langue d’enseignement. Cette réforme improvisée sacrifia toute une génération d’élèves car les enseignants n’étaient pas formés pour dispenser les cours dans cette langue.

Depuis novembre 2010, le gouvernement du Rwanda adopta un programme de destruction des maisons en paille sur toute l’étendue du pays. La police et l’armée furent mises à contribution. Plus de 115.000 maisons furent ainsi abattues, sans aucune compensation ou une autre alternative pour leurs occupants.

Début 2011, le géant pharmaceutique Merck offrit au Rwanda 2 millions de doses de Gardasil, un vaccin sensé lutter contre le cancer du col utérin. Du coup plus de 100.000 des jeunes filles rwandaises dont l’âge tourne autour de 12 ans et qui sont en 6è année de l’école primaire systématiquement reçurent gratuitement ce vaccin dans des centres scolaires sans leur demander leur avis. Le Rwanda est le premier pays africain à administrer ce vaccin à grande échelle sur sa population. Pourtant ce vaccin est controversé surtout quant à ses effets secondaires. Comment une autorité qui se soucie de sa population peut-elle accepter d’utiliser comme des cobayes les enfants de son pays ?

Sous prétexte de contribuer à la lutte contre la propagation du VIH-SIDA, le Rwanda initia, début février 2008, une campagne de circoncision masculine dans le pays. Cette opération, lancée dans la précipitation, sans une communication adéquate pour l’accompagner, n’a pas été bien accueillie dans les milieux ruraux qui, à cause des pesanteurs culturelles, l’assimilent à une sorte de castration. Cette opération a été suivie par des campagnes quasi obligatoire de vasectomie, comparée par des observateurs à de l’eugénisme nazi.

La vision 2020 paraît plutôt comme un slogan. Les conditions pour que le Rwanda devienne le Singapour de l’Afrique centrale sont loin d’être réunies. L’éducation n’est pas de qualité suffisante, tous les citoyens rwandais ne sont pas traités selon leurs compétences et leurs mérites, le pays n’est pas stable à long terme par manque de démocratie, la justice est instrumentalisée, la corruption gangrène tout le système et la propriété privée n’est pas respectée.

Sans la confiance entre les diverses composantes de la population, sans la liberté d’association et d’entreprise, sans la paix avec les voisins, sans politique appropriée, ce rêve demeurera imaginaire ou un autre moyen de manipuler l’opinion internationale.

[Tiré du livre de Gaspard Musabyimana, Dictionnaire de l’histoire politique du Rwanda, Editions Scribe 2011, pp. 253-258].

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