Rwanda : une vraie réconciliation passe par la reconnaissance de toutes les victimes
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Rubrique : Actualité


Publié le 12 Avr 2012 par Gaspard Musabyimana

La semaine de commémoration du génocide des Tutsi tire à sa fin. Rien n’a changé depuis le 7 avril 1995, date de la première cérémonie mémorielle. La douleur continue d’être monopolisée et les Hutu sont globalement stigmatisés comme des génocidaires. Ils sont forcés de procéder aux exhumations et de participer aux veillées autour de ces ossements durant toute la semaine. Ceux qui prennent leur courage à deux mains et élèvent la voix pour demander que des victimes hutu du FPR soient reconnues sont mis en prison pour divionnisme ou idéologie génocidaire.
 
Sur ce point de commémoration, les partis politiques RNC et FDU ont une longueur d’avance dans la recherche de la réconciliation entre les Rwandais. En effet, pour la première depuis la prise du pouvoir par le FPR en juillet 1994, des Hutu et des Tutsi vont célébrer ensemble, le 14/4/2012, la commémoration de toutes les victimes. Ils ont compris qu’une véritable réconciliation passe inévitablement par la réconnaisance de la douleur de l’autre.

Ci-après de larges extraits d’un excellent article de Claudine Vidal sur le sujet.
 

La commémoration du génocide au Rwanda

Violence symbolique, mémorisation forcée et histoire officielle

"Les commémorations publiques des désastres extrêmes, ravivant le souvenir des souffrances endurées, sont des rites fatalement cruels. Mais, à la douleur des souvenirs tragiques, les cérémonies commémoratives ajoutent les effets de leur propre violence symbolique, une violence dont la gravité et les formes diffèrent selon les cas mais qui peut, elle aussi, se révéler extrême. Il suffit de rappeler un ensemble de traits généraux, inhérents à de telles commémorations, pour comprendre qu’elles ne peuvent faire l’économie de cette violence."

[…]

"Tout d’abord, ce furent des prêtres qui, peu après la fin de la guerre, prirent l’initiative d’inhumer religieusement et collectivement les corps dispersés sur les collines. L’accomplissement de ces cérémonies a été parfois explicitement lié au travail de deuil et de mémoire. Ainsi, dans le diocèse de Butare, la commission pour la relance des activités pastorales recommandait-elle de « dresser, dans chaque communauté [n.d.a. : il s’agit des communautés chrétiennes, non des communautés ethniques], une “liste de nos morts” [les guillemets sont dans le texte] pour lesquels chaque communauté peut prévoir un “monument” et une date spéciale de commémoration, pour marquer le lien avec nos morts et la communion des Saints ». Dans l’esprit des rédacteurs de ce texte, le deuil public devrait concerner les victimes tutsies et les victimes hutues du génocide et de la guerre".
[…]

"Quelques mois plus tard, les autorités commencèrent à faire ouvrir des charniers et déterrer les ossements des victimes pour les inhumer dans des lieux choisis pour la circonstance. Les discours prononcés durant les cérémonies étaient radiodiffusés. Ce furent souvent des moments où la violence verbale l’emporta sur le deuil, des officiels stigmatisant les Hutus en bloc, ou des rescapés accusant publiquement tel ou tel assistant hutu à la cérémonie d’avoir participé au génocide". 
[…]

"Ainsi, peu de temps après le génocide, les inhumations organisées par des acteurs locaux (représentants du clergé, rescapés, autorités préfectorales) devinrent-elles l’objet de conflits entre deux logiques, l’une politique, celle de la « raison d’État », l’autre affective, celle des communautés constituées en « cercles de deuil ». L’État imposa rapidement ses seules liturgies, et parfois même ordonna des exhumations là où des enterrements accompagnés de cérémonies avaient déjà eu lieu. Ainsi l’autorité étatique s’opposa-t-elle aux initiatives des communautés locales et ne laissa plus aux rescapés, qui avaient identifié le corps d’un parent, le libre choix de leur sépulture. Mais les responsables politiques allèrent beaucoup plus loin lorsqu’ils décidèrent, pour la seconde commémoration du génocide, en 1996, d’associer leur politique de la mémoire à l’exposition publique des cadavres : le choix d’une telle mise en scène transgressait de façon inouïe les rapports traditionnels aux morts."

[…]

"À Kibeho, là où se déroulait la cérémonie, le 22 avril 1995, l’armée rwandaise avait tiré au fusil, à la mitrailleuse, au lance-grenades, des heures durant, sur une foule de déplacés hutus, dont les trois quarts étaient des femmes et des enfants, faisant un nombre considérable de morts. Le Président n’eut qu’un mot sur leur sort : il s’agissait de tueurs et non de victimes innocentes comme l’avait prétendu la communauté internationale. C’était refuser le statut de victime à tout Hutu, quand bien même il n’aurait aucunement participé au génocide. La logique ethniste restait vivace au cœur du discours officiel : tout Hutu est suspect puisque son ethnie s’est rendue coupable du génocide. Et toujours selon cette même logique, le Président fit part d’une « idée » sur laquelle les responsables du pays devraient réfléchir : les actes de génocide ayant été commis « au nom des Hutus », même si tous n’y avaient pas participé, les Hutus ne devraient-ils pas demander collectivement le pardon d’un crime commis en leur nom ?".
[…]

"Le refus d’accepter publiquement que des Hutus aient été eux aussi victimes du génocide s’ajoutait à la négation des massacres massifs de populations hutues perpétrés par le fpr après sa victoire de juillet 1994. Enterrer publiquement les seules victimes du génocide privait les Hutus, dont les familles avaient été tuées par le fpr, de mener eux aussi leur deuil. Des fosses existaient où les restes de ces morts avaient été enterrés. Des témoins en connaissaient les emplacements, mais il aurait été dangereux de les montrer. C’est pourquoi des rumeurs circulaient sur l’existence de ces fosses. D’autres rumeurs, se basant sur le bon état des cadavres exhumés dans le cadre des cérémonies d’inhumation collective, laissaient soupçonner qu’il ne s’agissait pas des victimes du génocide mais de celles du fpr".

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