Rwanda : Un régime en trompe-l’oeil
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Rubrique : Actualité


Publié le 1 Mai 2012 par Gaspard Musabyimana

Les informations et les analyses sur la situation au Rwanda sont contradictoires. D’aucuns louent les progrès de ce pays en termes d’infrastructures, de développement économique, de sécurité sociale et même de politique de réconciliation. D’autres dénoncent l’abandon des zones rurales, la corruption, l’absence de libertés et le climat de répression, ainsi que le fossé grandissant entre riches et pauvres. Que le Rwanda ait progressé est une évidence. S’il ne l’avait pas fait depuis 18 ans que le FPR est au pouvoir, cela serait totalement anormal. Mais que ce développement s’accompagne d’effets pervers importants est malheureusement tout aussi indéniable.

Dans l’article qui suit, nous allons voir comment la juxtaposition de politiques sociales, agricoles, commerciales et autres, qui individuellement sont pleinement justifiées par les autorités, conduit lentement et inexorablement à la paupérisation et à la marginalisation de la grande masse de la population rwandaise, celle qui vit dans les campagnes ou ne gravite pas autour des sphères du régime aux commandes. Or, ces politiques sont pour la plupart financées et appuyées plus ou moins directement par la coopération internationale, bilatérale ou multilatérale. Il est donc essentiel que les bailleurs de fonds saisissent l’importance des effets pervers des politiques menées avant que, poussées à bout de misère, les populations ne meurent ou ne se révoltent violemment. Dans le domaine agricole, le gouvernement rwandais a lancé un vaste de programme de redéploiement des cultures. L’objectif présenté étant de promouvoir les cultures les plus adaptées aux différentes régions, de manière à augmenter la production agricole dans un monde à 90% constitué de petites entreprises familiales.

Malheureusement, l’exiguïté des parcelles familiales est telle que pour obtempérer aux injonctions officielles, les paysans on été obligé de sacrifier leurs cultures vivrières et de soudure au profit de monocultures, identiques dans chacun des grandes régions agricoles. Par ailleurs, les autorités ont, dans cette même optique de productivisme et de monoculture, réquisitionné les marais, qui sont les zones les plus fertiles et traditionnellement dévolues aux cultures vivrières et maraîchères. Les paysans ont donc été chassés de ces terrains les plus fertiles et repoussés sur les flancs érodés des collines. Le phénomène a été encore amplifié par les projets de cultures en vue de produire du biocarburant. Le gouvernement rwandais cherchant à surfer sur la « vague verte », s’est lancé tête baissée dans ce type de cultures, alors même que les instances internationales dénonçaient leurs effets pervers sur l’alimentation des petits paysans.

Défendant son souci de rationaliser le commerce, le gouvernement rwandais a entrepris de revoir les conditions d’accès au commerce des produits agricoles. Ce faisant, il a limité l’accès au commerce de gros des productions agricoles à quelques très gros commerçants, créant de ce fait un déséquilibre de type monopolistique largement défavorable aux petits producteurs qui non seulement n’ont plus aucune maîtrise sur la fixation du prix, mais ne parviennent plus à acheter les productions d’autres régions afin d’équilibrer le régime alimentaire familial. Ce phénomène est encore accru par des directives draconiennes limitant l’accès aux marchés. Non seulement, il n’y a pratiquement plus de production vivrière et maraîchère familiale, mais l’accès de ces marchés est limité par l’exigence de taxes prohibitives perçues à leur entrée, soit avant la vente, à ceux qui voudraient écouler le petit peu de surplus de leur production.

Comme tous les pays à forte pression démographique, le Rwanda est de très longue date confronté à un problème de raréfaction du bois de chauffage. Le bois est non seulement le combustible quasi exclusif pour la population rurale, mais les arbres sont aussi les seuls moyens efficaces de lutte contre l’érosion massive des sols pentus des collines rwandaises. Il importe donc de protéger la forêt et de promouvoir le reboisement. Les autorités rwandaises ont donc logiquement pris des mesures de protection de la forêt, malheureusement leur mise en place est beaucoup plus coercitive qu’incitative et produit des effets désastreux. Il est aujourd’hui extrêmement difficile pour un paysan d’obtenir l’autorisation de couper un arbre de son propre reboisement, même s’il replante par ailleurs. Il n’est même pas autorisé à ramasser du bois mort. La principale conséquence en est que les paysans en sont réduits à ne plus cuire leurs aliments que tous les deux ou trois jours, et surtout à éviter les aliments qui nécessitent les plus longs temps de cuisson, comme les haricots ou les pois. Or ces aliments, sont les seuls sources protéinées pour ces familles où la viande est absente du régime alimentaire pour des raisons économiques.

Si l’on juxtapose les effets pour les petits agriculteurs, des monocultures forcées, de la quasi disparition des cultures vivrières, de la perte de contrôle sur les prix de vente des productions, de la limitation d’accès aux marchés et du manque de bois de chauffage, on obtient des conséquences désastreuses non seulement sur le pouvoir d’achat des populations rurales, mais sur leur niveau même de santé en raison de l’apparition de graves déséquilibres alimentaires. On voit réapparaître au Rwanda, des cas de Kwashiorkor (déficit protéiné) chez des adultes, maladie auparavant rencontrée chez de jeunes enfants au moment du sevrage.

Les autorités rwandaises mettent en avant leur système d’assurance soins de santé universelle qui garantirait selon elles, l’accès aux services de santé à l’ensemble de la population contre une cotisation « modique ». La première remarque concerne le caractère réellement « modique » de ladite cotisation. Une large part de la population ne possède pas la somme nécessaire pour la payer et cette population est justement celle qui, parce qu’elle est la plus pauvre, et celle qui a le plus besoin des soins de santé primaire. On constate ainsi une 25 large désaffection des structures de santé, qui se vident de leurs patients incapables de payer.

Les gens restent chez eux et succombent à des maladies parfaitement curables ou aisément évitables, faute de cette « modique » cotisation. La deuxième remarque concerne la couverture octroyée par cette carte de mutuelle. Si elle semble effectivement permettre l’accès au centre de santé le plus proche, elle ne donne droit à aucune intervention en cas de transfert vers un hôpital, c’est-à-dire en cas de pathologie plus lourde ou d’intervention chirurgicale et donc de frais bien plus importants. En milieu urbain, l’hôpital est souvent le centre de référence et la couverture est donc assurée. Les autorités rwandaises ont entrepris un vaste programme d’embellissement et de propreté des lieux publics. On ne peut que se louer de la disparition des immondices qui jonchaient les rues de Kigali.

Mais cette course à l’apparence s’est largement faite au détriment des populations les plus faibles. Expropriés pour une bouchée de pain, des quartiers populaires qui jouxtaient des quartiers aisés comme à Kiyovu, Remera, Kacyiru ou ailleurs, les habitants ne parviennent pas à se reloger et sont chassés loin des centres et de leurs lieux de travail. Chassés des villes tous ceux qui ne peuvent s’offrir de chaussures fermées, les tongs ne sont même plus tolérées. Chassés des routes asphaltées ceux qui assurent le transport de marchandises ou de personnes sur leur vélo, ils perdent ainsi leur gagne-pain. Dans les campagnes aussi, des mesures dites de « salubrité » ont jeté hors de chez eux en pleine saison des pluies, 400 000 personnes dont les maisons aux toits de chaume devaient disparaître du paysage.

Ces maisons rondes traditionnelles, parfaitement adaptées au climat rwandais, appartenaient le plus souvent aux plus pauvres qui ne pouvaient s’acheter les tuiles ou les tôles exigées. À ces mesures s’ajoutent un nombre incalculable de taxes et de redevances en tous genres, souvent minimes mais cumulatives et qui, si elles ne sont pas honorées, conduisent les personnes en défaut de paiement en prison ou les privent de tout accès aux services publics et documents administratifs indispensables dans un pays aussi quadrillé et organisé que le Rwanda. Car le gouvernement, s’il assure une communication intense à destination de l’étranger, semble ne connaître que la coercition comme moyen de garantie de l’application des mesures qu’il prend à l’intérieur du pays. De nombreux projets de développement des zones rurales sont soutenus par des fonds internationaux et notamment européens.

Malheureusement, leur attribution à des groupes de populations agricoles relativement aisées mais très peu nombreuses empêche tout effet redistributif de l’amélioration économique qu’ils pourraient engendrer. C’est ce qu’a démontré la chercheuse anversoise An Ansoms1. Il faudrait pour que l’aide aux agriculteurs ait un effet redistributif et tire vers le haut la plus grande part de la population, que cette aide parvienne vers le plus grand groupe de ces paysans, ceux qui sont à la limite de la survie et pourraient améliorer de façon substantielle leurs revenus avec un léger coup de pouce, tirant derrière eux les plus pauvres auxquels ils pourraient offrir du travail et des revenus. L’affectation actuelle de l’aide aux milieux ruraux les plus aisés crée une inégalité croissante entre riches et pauvres et renforce l’exclusion de la grande masse de la population hors du système économique rwandais. C’est le même constat qui prévaut dans l’analyse des mouvements associatifs et coopératifs ainsi que dans l’octroi de crédits et de micro-crédits. Les conditions légales édictées par les autorités rwandaises sont telles que d’une part, la création d’associations sans but lucratif est découragée au profit de groupements coopératifs à vocation économique. C’est d’autant plus vrai pour les associations à vocations culturelles ou sociales dont les autorités craignent qu’elles évoluent vers des groupes de pression à revendications politiques. Ne sont encouragées que les coopératives à vocation économique, les groupements de production, qui resteront malgré tout sous la surveillance étroite des autorités et soumises à une pléthore d’obligations légales et administratives. Ceci évince les paysans les plus pauvres de toute possibilité de création de groupement, en raison de l’importance et de la technicité des obligations préalables indispensables. Sous prétexte de rationalisation de l’administration territoriale, les Rwandais ont vu leur paysage socio-administratif subir une mutation importante ces dix dernières années. Les communes devenues districts ont été totalement redessinées.

De nombreuses structures ont perdu leur référence territoriale d’activité et leur homogénéité voire leur capacité de fonctionnement. Mais surtout, l’élargissement des collectivités territoriales a un effet désastreux sur l’accès des administrations pour la population. Alors qu’il était auparavant possible à tout un chacun d’accéder en une journée aller-retour, aux bâtiments administratifs pour une démarche ou la participation à une réunion, c’est devenu impossible pour la plupart aujourd’hui. Ainsi, non seulement les contacts entre les autorités et la population ne se font plus que dans le cadre de contrôles et de perception, mais, ces autorités ne peuvent matériellement plus connaître leurs administrés qui ne sont plus que des foules anonymes et de surcroît la distance kilométrique entre populations et autorités est devenue infranchissable pour des piétons. Le Rwanda se vante de la multiplication de ses établissements d’enseignement, en particulier, supérieur.

Aujourd’hui, nombre de fonctions même subalternes sont réservées aux seuls détenteurs de diplômes universitaires (quelle que soit leur valeur réelle). Même un Bourgmestre (Maire) de district ou un conseiller de secteur doit posséder un master. Ceci pose avant tout la question de la nature même de la fonction. Sont-ils des fonctionnaires, auquel cas on peut envisager des conditions d’accès à la fonction, ou bien sont-ils des mandataires et alors se pose la question du caractère démocratique de l’élection de candidats si bien sélectionnés ? Mais la nécessité actuelle de posséder un diplôme supérieur est un luxe souvent inaccessible aux plus pauvres. Et les autorités rwandaises qui ont, il y a quelques mois, supprimé 17.000 des 22.000 bourses d’état, ont privé des milliers de jeunes issus de milieux pauvres et ruraux de tout espoir d’emploi.

Par ailleurs, il est à déplorer qu’aucun effort conséquent ne soit réalisé pour promouvoir et permettre l’accès à l’enseignement technique et professionnel dans ce pays qui manque cruellement de techniciens. L’article qui s’achève ici ne donne malheureusement qu’un aperçu des effets pervers de la juxtaposition des politiques mises en œuvre par les autorités rwandaises. La liste est loin d’être close et s’allonge malheureusement trop rapidement. Il est essentiel que les bailleurs de fonds soient conscients que les fonds qu’ils octroient en toute bonne foi, peuvent devenir partie du problème plutôt que de contribuer à la solution et à l’amélioration des conditions de vie des populations les plus vulnérables, lorsque ces fonds soutiennent des politiques qui génèrent tant d’effets pervers, de marginalisation des populations, d’accroissement des inégalités entre riches et pauvres, entre citadins et urbains. Reste à déterminer si cette marginalisation et cette paupérisation sont les résultats de choix délibérés des autorités rwandaises ou bien d’erreurs et d’un manque de réflexion en profondeur. Quoi qu’il en soit, il nous semble urgent de tirer la sonnette d’alarme.

Car, la paupérisation et la marginalisation de la majorité de la population rwandaise qui est paysanne et vit avec largement moins de 1 dollar par jour, ne peut conduire qu’à des résultats désastreux ; au mieux à la lente agonie d’un peuple rendu amorphe par la peur, au pire à de nouvelles flambées de violences de cette population désespérée qui pourrait exploser à la moindre étincelle ou sous l’influence de quelque agitateur. Il faut également garder à l’esprit cette parole du Général Paul Kagame, prononcée il y a une plus dizaine d’années en, parlant du Rwanda : « Je viderai le tonneau à la petite cuiller s’il le faut ». l’immense majorité des Rwandais qui a une mémoire collective très vive, a perçu dans cette petite phrase, le dessein du général Kagame d’éliminer du Rwanda tous ceux qui n’épouseraient pas ses visées politiques ou qui différeraient de lui, par leur origine ethnique ou leur niveau économique, afin de créer au sein de la population du Rwanda une nouvelle forme « d’équilibre » qui lui serait plus favorable.

Bénédicte van Cutsem, Décembre 2011.

[publié dans « Rencontres pour la paix », avril 2012]


[1] An ANSOMS : Resurrection after Civil War and Genocide: Growth, Poverty and Inequality in Post-Conflict Rwanda, European Journal of Development Research, 17:3, pp.495-508, 2005

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