L’impunité en Afrique centrale doit cesser
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Rubrique : Actualité


Publié le 6 Juin 2012 par Hervé Cheuzeville

Depuis les années 80, décennie des indépendances, l’Afrique a connu nombre de guerres, toutes plus sanglantes les unes que les autres. Cependant, jusqu’à la fin des années 80, ces guerres avaient un arrière-plan idéologique. Elles étaient entretenues par le conflit d’influence qui opposait les deux grandes puissances de l’époque. Les États-Unis et l’Union Soviétique, s’ils se livraient une guerre « froide », n’hésitaient pas à se combattre sur le continent noir par Africains interposés. Chacun avait sa « clientèle » et chaque conflit semblait entrer dans le cadre de la « théorie des dominos ». C’est ainsi que le conflit angolais, issu d’une lutte de libération nationale, perdura, opposant un régime soutenu par les Soviétiques et leurs alliés cubains à une guérilla entretenue par les gouvernements des États Unis et leurs amis sud-africains. Un même scénario se déroula en Rhodésie/Zimbabwe et au Mozambique. La guerre d’Éthiopie, entre pouvoir central pro-Moscou et insurrections séparatistes, entrait aussi dans ce cadre, ainsi que le conflit de l’Ogaden, qui opposa cette même Éthiopie marxiste à la Somalie pro-occidentale. Le dégel des relations entre les deux grandes puissances, suivi par la disparition du bloc de l’Est, permit de régler ces guerres héritées des années 60. 

Depuis les années 90, un autre type de conflits, sans doute encore plus terribles, déchire le continent. Ce sont des conflits causés par des États voyous, que de sordides intérêts économiques allient à certaines multinationales, à certains services secrets, à certains réseaux mafieux, à certains politiciens opportunistes et sans scrupule, pour le plus grand malheur des peuples vivant sur des territoires regorgeant de  richesses naturelles. La Libye du colonel Kadhafi fut, durant quatre décennies, l’un de ces États voyous, à qui d’immenses revenus pétroliers permirent de déstabiliser une bonne partie du continent. Le Tchad fut sa première victime, ce pays devenant la proie de seigneurs de la guerre armés à tour de rôle par Tripoli. Il eut à subir des années d’occupation, de destructions, de rébellions et d’ingérences libyennes, dont il ne s’est jamais totalement remis. Le Niger, le Mali, le Soudan, le Libéria, la Sierra Léone, l’Ouganda et bien d’autres encore eurent à souffrir de la volonté de puissance du colonel Kadhafi. Même certains seigneurs de la guerre congolais furent financés et armés par le mégalomane libyen, et ils furent parfois même reçus à Tripoli. Des « clients » de Kadhafi, tels que le Libérien Charles Taylor, seigneur de la guerre devenu président, ont à leur tour déstabilisé des pays voisins, comme la Sierra Léone, avant de devoir rendre des comptes – enfin – à la justice internationale.

Parmi ces chefs d’États voyous qui ont généré le chaos sur le continent, il en est cependant un qui a réussi à massacrer, à envahir, à occuper, à piller et à déstabiliser tout en parvenant à demeurer au pouvoir et à conserver le soutien de l’Occident et de la plupart de ses pairs africains. Ses actions criminelles ont rarement été l’objet de condamnations internationales. Pourtant, son régime est loin de répondre aux conditions de démocratie souvent mis en avant par les principaux bailleurs de fonds : sa principale opposante ne languit-elle pas en prison, dans l’attente d’un jugement, à l’issue d’un procès inique ? D’autres opposants n’ont-ils pas été purement et simplement liquidés, parfois même à l’étranger ? Des journalistes, n’ont-ils pas été eux aussi emprisonnés sous des prétextes fallacieux ? D’autres n’ont-ils pas été tout simplement assassinés, et leurs assassins jamais punis ?

Alors que Charles Taylor vient d’être condamné à 50 années de prison, alors que Kadhafi a été sommairement exécuté, au terme d’une insurrection soutenue par l’OTAN, alors que Sénégal semble enfin résolu à faire juger Hissène Habré, l’ancien chef de guerre et ex-président tchadien, Paul Kagame quant à lui peut se permettre de faire replonger le Kivu, région congolaise, dans les affres d’une énième guerre meurtrière, en orchestrant une nouvelle pseudo « rébellion ». Tant l’ONU que Human Rights Watch et bien d’autres observateurs sur le terrain ont apporté les preuves que les évènements qui affectent le Kivu depuis avril dernier ont été préparés plusieurs mois à l’avance au Rwanda. C’est ce pays qui, comme les fois précédentes, a fourni hommes, armes, équipement et soutien logistique à ce faux soulèvement. Des dizaines de déserteurs rwandais ont pu le confirmer. Parmi ces derniers, on a même eu la surprise de retrouver des anciens soldats perdus du FDLR[1]. Ce mouvement, prétendument « hutu », hante les forêts du Kivu depuis des années, semant la terreur au sein de la population locale. Paul Kagame a toujours utilisé la présence de ces maquisards hutu rwandais non loin des frontières du Rwanda pour justifier ses interventions militaires répétées en territoire congolais. L’ONU a engagé depuis longtemps un processus de désarmement et de rapatriement de ces rebelles. Des centaines ont déjà été rapatriés au Rwanda. Or, certains se sont retrouvés à nouveau au Kivu, mais cette fois au sein d’une « rébellion » essentiellement tutsi et soutenue par Kigali. Déjà, dans mon premier livre[2], j’avais dénoncé les liens occultes qui unissaient le régime de Kigali à ces rebelles hutu du Kivu. Ces derniers exploitaient même les mines de coltan, ce minerai étant ensuite acheminé au Rwanda par l’armée d’occupation de Kagame.

Les masques sont-ils enfin sur le point de tomber ? L’œuvre destructrice du dictateur rwandais va-t-elle enfin être dénoncée ? Des sanctions vont-elles être prises contre son régime ? La CPI va-t-elle finalement se décider à inculper Paul Kagame ? Thomas Lubanga et les autres seigneurs de la guerre congolais détenus et jugés à La Haye ne sont que de pâles comparses. Le deus ex machina de la tragédie congolaise est quant à lui toujours libre de ses mouvements. Depuis 1990, il poursuit, sans être inquiété, ses activités criminelles. Ses victimes sont bien plus nombreuses que celles de Charles Taylor, de Kadhafi ou d’Hissène Habré. Omar Hassan el-Béchir, le général-président soudanais, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la CPI, alors que ses crimes sont loin d’égaler ceux de son « collègue » rwandais. Laurent Gbagbo, pourtant inculpé et emprisonné par cette même CPI, pourrait faire figure de saint, tant les crimes dont il est accusé semblent dérisoires en comparaison de ceux du maître du Rwanda. Pourtant, on continue à dérouler le tapis rouge pour Paul Kagame, même à Paris, comme ce fut le cas en septembre dernier.

Ne serait-il pas grand temps de se décider à enfin demander des comptes au pire criminel actuellement au pouvoir ? Des millions de victimes rwandaises, congolaises, françaises, espagnoles, croates et autres attendent de voir Paul Kagame répondre de ses crimes à la barre du tribunal de la Haye !

Hervé Cheuzeville, 5 juin 2012

(Auteur de trois livres: "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale", l’Harmattan, 2003; "Chroniques africaines de guerres et d’espérance", Editions Persée, 2006; "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé", Editions Persée, 2010)


[1] Forces Démocratiques de Libération du Rwanda 
[2] « Kadogo, Enfants des Guerres d’Afrique Centrale », L’Harmattan, 2003

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