Gacaca : Rendre justice ou stigmatiser à jamais une communauté ?
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Rubrique : Actualité


Publié le 20 Juin 2012 par Gaspard Musabyimana

Le 18 juin 2012, les fameux tribunaux populaires d’exception « gacaca » instaurés en 2002 ont enfin été « officiellement » clôturés. Depuis 2007, date prévue pour leur clôture à leur création, cette échéance avait été toujours repoussée dans le temps sous des prétextes divers souvent motivés par des impératifs politiques. Maintenant que ces tribunaux d’exception ferment leurs portes, on peut penser que le régime du FPR estime que ses objectifs politiques ont été en grande partie atteints car il ne fait aucun doute que leur création répondait à des préoccupations plutôt politiques que judiciaires.

Objectifs déclarés

A la création de ces tribunaux populaires d’exception, le régime du FPR de Paul Kagame a déclaré qu’il fallait désengorger les prisons surpeuplées. Il fallait juger plus vite que les tribunaux ordinaires, connaître la vérité sur les tueries de 1994 et favoriser la réconciliation. Mais ces déclarations de bonnes intentions cachaient mal l’agenda politique du petit groupe qui, contre toute logique,  s’est rendu maître du Rwanda en 1994. Le FPR, à sa prise du pouvoir en 1994, ayant opéré des arrestations massives jusqu’à incarcérer le dixième de la population, savait pertinemment bien pourquoi il agissait ainsi et vouloir désengorger ces prisons était la moindre de ses soucis, sinon il n’aurait pas arrêté aussi massivement. Juger plus vite, c’est souhaitable, mais évoquer ce prétexte pour utiliser des analphabètes qui doivent prononcer, après quelques minutes de conciliabule, de lourdes condamnations comme l’emprisonnement à perpétuité, est simplement cynique. Quant à la recherche de la vérité sur les tueries de 1994, c’est tout le contraire car la consigne était de ne jamais évoquer les victimes des combattants du FPR qui pourtant ont décimé des collines entières partout où ils passaient. Enfin, on ne peut honnêtement parler de volonté de réconciliation quand on voudrait classer les Rwandais, les uns comme des «  bourreaux » naturels et les autres comme des « victimes » naturels.

Objectifs politiques

Avec le recul, il s’avère que les objectifs politiques des tribunaux populaires d’exception gacaca se résumaient en quelques buts simples et clairs : s’attaquer aux symboles et démystifier les dirigeants des régimes précédents, dépouiller les anciens dignitaires du régime déchu de tout bien par des saisies ordonnées par les gacaca et enfin stigmatiser à jamais tout Hutu et ses descendants afin qu’ils fassent toujours profil bas et se sentent partout coupables pour « le péché originel » commis par sa communauté en 1994.

Bilan des tribunaux gacaca

D’après le rapport final présenté par les responsables de ces tribunaux populaires d’exception, 16.443 « juges » ont été mobilisés pour juger 1 951 888 cas dont 65 % ont donné lieu à des condamnations. C’est donc dire que 1 268 403 personnes ont été condamnées par les gacaca. Autrement dit chaque famille hutu vivant au Rwanda en 1994 a vu au moins un membre de sa famille condamné. Ou encore, plus de la moitié des personnes de sexe masculin qui vivaient au Rwanda avant 1994 ont été condamnées. Quand on sait qu’en 1994, la population du Rwanda s’élevait à 8 millions d’habitants dont  plus ou moins 3 millions de sexe masculin, on découvre que la moitié d’entre eux ont été condamnés par les gacaca.

Des cas  surréalistes

Dans la poursuite de ses objectifs politiques, le FPR a fait commettre aux tribunaux populaires d’exception des bourdes monumentales frisant le ridicule. Ainsi, un homme décédé depuis 1989 a été condamné et ses biens ont été saisis et vendus aux enchères pour «  avoir pillé les biens des Tutsi de sa région en…1994 ». Un autre a été condamné à 20 ans d’emprisonnement pour avoir dirigé les tueries à Butare mi-avril début mai 1994, ville qu’il avait pourtant quitté le 7 avril 1994 pour Kigali et quelques jours après, pour l’étranger. Bien sûr personne ne s’étonnera de ces cas caricaturaux car leurs condamnations entrent dans le cadre de démystifier le régime renversé car les deux « martyrs » ne sont autres que des petits frères du président Juvénal Habyarimana assassiné le 6 avril 1994.

On a vu aussi des juges des gacaca être « délocalisés » et aller condamner une personnalité que les juges locaux venaient de blanchir. Pour ce faire, la cour itinérante s’amenait avec ses témoins à charge qui pour certains, c’était la première fois qu’ils mettaient les pieds dans la localité. Ainsi, un tribunal gacaca de Kibungo (Est) est allé condamner une personnalité de Gisenyi (Ouest). Des anciens officiers des FAR en retraite avant 1994 ou des politiciens de la Première République ont été condamnés  pour avoir « pillé et mangé des centaines de vaches des Tutsi à moins de quelques jours » alors que certains ne se trouvaient même pas dans la région où les faits allégués étaient supposés s’être déroulés. En outre, le fait de piller et de manger plusieurs centaines de vaches en quelques heures est irréalisable. Mais comme il faillait saisir leurs propriétés, tout était bon pour les faire condamner. A ce sujet, les exemples sont multiples.

Bref, les tribunaux populaires d’exception gacaca ont contribué à réaliser l’agenda caché du FPR  : faire taire définitivement le Hutu en le stigmatisant à jamais et faire tout pour qu’il se sente coupable, partout où il se trouve, d’un crime qu’il n’a même pas personnellement commis. Comme si cela ne suffisait pas, des lobbies pro-FPR qui se cachent derrière des ONG comme Redress ou Survivors Funds qui ont le culot de réclamer que les gacaca continuent leur travail pour notamment « faire indemniser les victimes par les bourreaux ». Entendez : « déposséder les Hutu de quelques biens qui leur restent et les attribuer aux Tutsi ». Pour ces deux organisations et IBUKA,  la condamnation pour un péché originel n’est pas siffisante. Vae victis !

Jane Mugeni
20/06/2012

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