Scélérats !
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Rubrique : Actualité


Publié le 25 Juil 2012 par Gaspard Musabyimana

Dans mes récents papiers, je me lamentais du peu d’attention accordée par les grands médias à la situation prévalant dans la partie orientale du Congo/Zaïre. Depuis mars dernier, une énième « rébellion » y a débuté, à l’instigation du régime rwandais. Cette nouvelle guerre est accompagnée par l’habituelle litanie de malheurs qui frappent à nouveau une population qui n’en peut plus depuis longtemps.

Or, dans ce conflit oublié, il est un évènement tragique qui est passé encore plus inaperçu que les autres. Le 24 juin dernier, un groupe d’hommes armés s’en est pris à la réserve d’Epulu, en Ituri. Sept gardes ont été tués lors de l’attaque de cette réserve si loin de tout. Des gardes qui, malgré l’isolation et le manque de moyens, tentaient de faire leur travail en assurant la protection d’une espèce animale unique au monde, malheureusement en voie de disparition. Je veux parler des okapis. Treize de ces gracieuses bêtes ont été tuées par ces scélérats ignares et armés.

Cette tragique nouvelle fit remonter en moi des souvenirs datant de 2004. Cette année-là, j’avais rendu visite à mon ami le Père Silvano Ruaro, dans sa mission de Mambassa, localité qui avait été saccagée et pillée, l’année précédente, par les hordes de Jean-Pierre Bemba, un pseudo chef rebelle agissant à ce moment-là, équipé et armé par l’Ouganda voisin. Bemba croupit aujourd’hui dans une cellule de la prison de La Haye, dans l’attente d’un procès à la CPI pour des crimes commis en République Centrafricaine, alors que ceux commis dans son propre pays n’ont même pas été retenus contre lui.

Dans mon premier livre[1] , j’avais raconté les évènements de Mambassa et le courage dont fit preuve le père Silvano. Lors de ma visite de 2004, il voulut me faire plaisir en m’emmenant à Epulu, à une ou deux heures de piste de Mambassa. C’est là que je découvris pour la première fois les okapis. Je fus émerveillé par la douceur craintive et la beauté de ces animaux. Jamais il ne m’avait été donné d’en contempler de semblables. De la taille d’une antilope, l’okapi a un pelage brun et l’arrière-train zébré. Pourtant, il n’est apparenté ni au zèbre, ni à l’antilope. Il appartient à la famille des  girafidés. Il a les mêmes petites cornes que la girafe. Ce ne sont d’ailleurs pas des cornes, mais des excroissances osseuses. Il se nourrit de feuilles d’une certaine variété  d’arbres qui abondent dans la réserve d’Epulu. Je pus m’approcher tout près de quelques okapis, dans la clarté diffuse de la grande forêt. Ils semblaient nous observer, avec leurs grands yeux noirs au regard si doux. Je ne me lassais pas de les admirer. Cette visite à Epulu me permit de faire la connaissance d’une femme extraordinaire qui, avec son mari, avait consacré sa vie à la sauvegarde des okapis. Après la mort tragique de son époux dans un accident de voiture en Ouganda, cette Allemande, déjà âgée, avait poursuivi le combat. Elle vivait seule avec les employés de la réserve dans ce coin perdu et coupé du monde. Grâce à elle, les okapis avaient survécu à la guerre, et, avec l’aide de la coopération allemande, la réserve avait perduré, malgré toutes les vicissitudes.  

L’okapi n’existe qu’en République Démocratique du Congo. On ne le trouve nulle part ailleurs. Il n’en resterait plus que quelques milliers : 30 000 selon les estimations les plus optimistes, 10 000 si l’on en croit les plus pessimistes. La déliquescence  du pays depuis l’indépendance en 1960 et le chaos causé par les invasions répétées qu’il a subi depuis 1996 ont favorisé le braconnage. Ce dernier est souvent le fait de soldats ou de recrues de groupes armés, qui abondent, malheureusement, dans l’est du Congo. Dans mon livre « Kadogo », je livrais le témoignage de « Simba », un ex-enfant soldat de l’Ituri, qui me raconta comment, lui et ses camarades s’étaient livrés à la chasse au rhino, dans le vaste parc national de la Garamba, frontalier du Soudan du Sud. Le rhinocéros blanc[2] est lui aussi menacé d’extinction. On ne sait même pas, aujourd’hui, si cette espèce existe encore, en RDC. Dans le même livre, je racontais aussi comment les soldats rwandais avait tué des éléphants, dans ce même parc.

En ce moment, la nouvelle fausse rébellion du « M23 », qui se développe dans l’est du Congo, se répand principalement dans le parc national des Virunga[3], au Nord-Kivu. Ce parc est le plus ancien de l’ex-Congo belge et il est le sanctuaire d’un grand nombre d’espèces menacées, dont le célèbre gorille des montagnes.

J’ignore qui a assassiné les gardes d’Epulu et massacré les okapis. Sont-ce des braconniers ? Des soldats perdus ? D’anciens miliciens d’Ituri ? Je ne le sais vraiment pas. Mais je sais que ce sont de véritables scélérats qui profitent de la situation catastrophique de leur pays pour gagner quelques sous au détriment d’un héritage unique, patrimoine de l’humanité toute entière.

Je conclurai donc cet article en lançant un nouvel appel pour que la communauté internationale s’intéresse davantage à la situation qui prévaut dans la partie orientale du Congo/Zaïre. Il faut mettre un terme au chaos qui y règne depuis 16 années. Il convient de faire enfin cesser la déstabilisation de cet immense pays, orchestrée depuis Kigali et Kampala. La population du Kivu et de l’Ituri aspire à la paix et la stabilité. Les paysans de l’est de la RDC ne demandent qu’une seule chose : pouvoir cultiver paisiblement leurs lopins de terre et y vivre sans avoir à fuir encore et toujours le déchaînement d’une soldatesque insensée. Du retour de cette paix et de cette stabilité dépendent  aussi la survie des gracieux okapis, ainsi que celle des gorilles des montagnes et autres rhinocéros. À l’heure où se tient à Genève la réunion de la CITES[4], il serait bon de rappeler au monde entier que ces animaux uniques sont menacés de disparition totale de la surface de notre planète.

 Hervé Cheuzeville, 24 juillet 2012

(Auteur de trois livres: "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale", l’Harmattan, 2003; "Chroniques africaines de guerres et d’espérance", Editions Persée, 2006; "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé", Editions Persée, 2010)

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[1] « Kadogo, Enfants des Guerres d’Afrique Centrale », L’Harmattan, 2003
[2]  S’il existe encore, le rhinocéros blanc du parc de la Garamba est le dernier représentant de cette espèce dans l’hémisphère nord. Cet animal n’a d’ailleurs de blanc que le nom : comme le rhinocéros noir, il est en fait grisâtre. Ce sont la forme de la mâchoire et les habitudes alimentaires les différencient : le « blanc » a une large mâchoire qui lui permet de brouter, tandis que celle du « noir » est pointue, ce qui fait de lui un mangeur de feuilles d’arbustes.
[3]  Virunga signifie « volcan », en swahili.
[4] Acronyme anglais de « Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction ». Il s’agit d’un accord intergouvernemental signé en 1973 à Washington. Une réunion se tient tous les trois ans. Celle de Genève se déroule du 23 au 27 juillet 2012.

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