Guerre du Nord-Kivu : Joseph Kabila «opte» pour la confusion et la diversion !
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Rubrique : Actualité


Publié le 3 Août 2012 par Gaspard Musabyimana

« L’événement est assez rare pour être remarqué : Joseph Kabila s’est confié à la presse ce dimanche à Kinshasa. Entre autres points abordés lors de cette conférence de presse : le très controversé sommet de la Francophonie prévu à Kinshasa au mois d’octobre ainsi que l’épineuse question de la rébellion du M23 qui sévit à l’Est de la République Démocratique du Congo ». C’est en ces termes que la plupart des médias internationaux ont rapporté l’intervention du Chef de l’Etat rd-congolais dimanche soir à Kinshasa, point de presse qui a été relayé par la radio et la télévision nationale. 

C’est vrai que le Président Kabila s’adresse rarement à la presse. Ses collaborateurs justifient cette attitude en le présentant comme un homme qui pense et fait plus qu’il ne parle ; ce qu’ils disent être un signe de sagesse et de grandeur. Lui-même a d’ailleurs emprunté (ou inventé !) un adage selon lequel l’on serait « maître de son silence, et esclave de sa parole ». Ses détracteurs pensent au contraire qu’il parle rarement parce qu’il a rarement des choses pertinentes à dire, ou parce qu’il préfère entretenir une sorte de confusion permanente sur sa vraie personnalité, ou parce qu’il a rarement des réponses convaincantes aux défis que pose la vie de la Nation congolaise…   

Trêve de polémique sur les interprétations de l’attitude du Chef de l’Etat… L’essentiel ici c’est que certains Congolais ont dû se frotter les mains à l’annonce de cette conférence de presse. A Goma – ville quasiment assiégée, qui vit heure après heure dans la psychose et l’incertitude – les plus crédules attendaient beaucoup la position du Président de la République sur la sinistre guerre du « M23 » qui déchire à nouveau le Nord-Kivu, et qui a déjà (re)mis sur la route des milliers de congolais ; ils attendaient surtout la solution qu’il préconiserait, après les nombreuses déboires des FARDC sur le front, les rencontres d’Addis-Abeba, et le positionnement on ne peut plus clair de son gouvernement au sujet de l’implication du Rwanda dans cette guerre.

On n’a pas besoin de procéder à un sondage d’opinions pour savoir ce qu’était le sentiment des Congolais après la conférence du Président de la République : je peux parier qu’ils ne sont pas nombreux ceux qui ont trouvé quelque pertinence à cette intervention qui était tout sauf  un événement, hormis bien sûr les flatteurs et les opportunistes qui bénéficient d’une manière ou d’une autre du « système Kabila ». Suivez mon regard…

 Vous parlez d’option ? Vous plaisantez !

Joseph Kabila préconise « soit l’option diplomatique, soit l’option politique, soit l’option militaire, soit les trois à la fois ». Interdiction formelle de s’exclamer, le Président de la République a parlé. Eh oui ! Il a parlé, et si les Congolais font semblant de ne pas comprendre, c’est bien leur problème…

Non, sérieusement : ou bien Kabila a une option, ou bien il n’en a pas du tout. Je pense qu’il n’en a pas, et à ce sujet, son silence était infiniment plus précieux… 

Je m’explique : 

Primo,il y a de l’indétermination dans son propos. Les trois « options » avancées sont les seules voies possibles pour résoudre un conflit comme celui créé actuellement par le M23 au Nord-Kivu (à moins de considérer l’intersession et la prière comme une option,  « spirituelle » celle-là !). Le Président Kabila n’a pas pris position pour dire clairement aux Congolais laquelle des trois options il préconisait. Pour lui, c’est soit la première, soit la deuxième, soit la troisième, soit les trois à la fois. N’est-ce pas un exemple patent de tâtonnement, de manque de position…pour ne pas dire d’absurdité sur un sujet aussi important, qui touche en même temps la souveraineté nationale et la vie de millions de citoyens. Comment Joseph Kabila, que l’encyclopédie Encarta présente comme « un esprit aiguisé » peut-il être aussi ambigu et superflu ? 

Secundo, la voie politique signifie faire des pourparlers, négocier, en vue de trouver un compromis qui permette de mettre fin aux hostilités. Ce qui sous-entend que le gouvernement serait prêt à répondre aux revendications du M23, ne serait-ce qu’en partie. Or, les autorités gouvernementales n’ont de cesse à déclarer qu’ils ne négocieront pas avec le M23. En même temps, elles se disent favorables à l’idée d’une évaluation de l’Accord du 23 mars, « sous l’égide de la communauté internationale » ; évaluation qui n’a aucune raison d’être si elle ne doit pas aboutir à un compromis sur base du bilan que les deux parties auront fait de l’application de ce fameux accord. En clair, ce n’est pas seulement Joseph Kabila qui ne sait pas ce qu’il veut ni ce qu’il faut, mais bien l’ensemble de son gouvernement. 

Quant à l’option diplomatique, je me demande bien ce que le Président Kabila entend par là : est-ce les démarches pour obtenir de la communauté internationale la condamnation du Rwanda ou la prise de sanctions économiques à son encontre ? Je ne vois pas en quoi ceci peut constituer une solution durable à ce problème récurrent d’insurrections et de rébellions à l’Est de la RDC. Non seulement le Rwanda continue de nier son implication dans cette guerre (et le rapport du panel de l’ONU pourrait être revu d’ici le mois de novembre après les observations formulées par les autorités rwandaises), mais aussi la décision prise ces derniers jours par un certain nombre de pays occidentaux de suspendre leur aide au Rwanda ne semble pas avoir dissuadé le M23 de progresser sur le front au Nord-Kivu. Au contraire, ce mouvement continue de gagner du terrain. Bien plus, comment accuser une certaine communauté internationale d’être l’instigatrice d’un certain complot visant à balkaniser la RDC ou à piller ses ressources, et en même temps croire qu’elle pourrait apporter une solution à ce conflit ? C’est une attitude paradoxale, irraisonnable et incohérente qui prouve bien que les autorités congolaises n’ont pas ne maîtrisent pas leur politique, ou alors qu’elles connaissent les véritables enjeux de cette guerre, mais qu’elles préfèrent jouer à la diversion.   

L’option militaire qui était privilégiée depuis le début a montré ses limites. Malgré le déploiement à Rutshuru des unités « bien formées » par des instructeurs étrangers, les FARDC ont subi plusieurs revers et abandonné aux mains du M23 de nombreuses armes et munitions. On en est au point où la MONUSCO met publiquement en cause la capacité des FARDC à défendre la ville de Goma au cas où le M23 décidait de l’attaquer. Joseph Kabila ne peut donc compter ni sur son armée, ni sur la MONUSCO (dont la présence à Bunagana et à Rutshuru n’a pas empêché les mutins de s’emparer de ces cités stratégiques), et encore moins sur la fameuse « force internationale neutre », dont la mise en place et le déploiement sont incertains, du moins dans l’immédiat. 

En fin de compte, on est dans l’impasse, et le Président de la République ne semble pas avoir la solution. Joseph Kabila et son gouvernement savent qu’ils finiront par négocier avec le M23, en dépit de toutes les incongruités qui vont avec cette perspective. Ont-ils le choix ? Je ne pense pas. La négociation est pour le moment la seule option réaliste à prendre. Sauf que comme en 2009, ils sont en position de faiblesse et devront se soumettre à tous les caprices des rebelles. Le malheur c’est que dans ces conditions le gouvernement congolais accepte toujours tout pour donner un sursis à la menace, ce qui entretient le cercle vicieux des rébellions et des insurrections. 

Manque de modestie de la part du gouvernement congolais 

L’opinion congolaise est lasse de négociations, de pourparlers, d’accords, et de ces éternels recommencements. Elle aimerait voir son gouvernement répondre de manière forte à cette mutinerie – ou à cette agression, peu importe l’appellation – et y mettre définitivement fin. A un moment, le gouvernement a fait croire qu’il tenait lui aussi à cette option forte, et qu’il en avait la capacité. Ce manque de modestie empêche les autorités à dire clairement qu’elles n’ont pas d’autre choix que de négocier avec le M23. D’où la sortie en fin de semaine dernière du gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku Kahongya, qui s’est appuyé sur la déclaration du Coordonnateur de la société civile du Nord-Kivu pour affirmer que le gouvernement était favorable à l’idée d’évaluer l’accord du 23 mars 2009, « sous l’égide de la communauté internationale ».

Hélas, la déclaration du prétendu Président de la société civile ne reflète pas l’opinion majoritaire de la population du Nord-Kivu (il a d’ailleurs été rapidement contredit par son collègue de la société civile de Beni/Butembo, et sa sortie a été très mal accueillie par la majorité de l’élite intellectuelle de la province). Visiblement, cette idée d’une évaluation est récupérée par les autorités de Kinshasa en vue de couvrir l’opprobre que suscitera immanquablement leur revirement de l’option forte à la solution négociée. Elles voudraient bien faire endosser l’initiative des négociations à un tiers, en l’occurrence la société civile. 

Mais si tout ça n’était que de la diversion ? 

Le Président Kabila n’a pas intérêt à négocier. D’ailleurs, que va-t-il offrir d’autre qu’il n’a pas offert au CNDP en 2009 ? Réintégrer Makenga et sa troupe au sein des FARDC ? Remettre en cause sa propre réélection en s’engageant à faire connaître « la vérité des urnes » comme le réclame le M23 ? La population est tellement lassée de ces guerres à répétition et de la manière dont le gouvernement  les gère, qu’il y a lieu de penser que de nouvelles négociations pourraient ne pas emporter son adhésion. 

Par ailleurs, il y a cette histoire de « complot de la balkanisation de la RDC » qui existe peut-être réellement. La désorganisation et les dysfonctionnements des FARDC dont Kinshasa semble ne pas se préoccuper comme il se devait, préférant s’adonner à de fallacieux jeux diplomatiques et politiques, laisse penser que certaines personnalités politiques et militaires à la tête même de l’Etat ont d’autres agendas. Auquel cas tout ce folklore ne servirait qu’à gagner le temps, soit pour permettre de réajuster les manettes, soit pour donner l’illusion d’une bonne foi et d’un sincère engagement à mettre fin à la guerre de la part des autorités qui en sont à la fois les instigateurs. L’exemple-type des pompiers-pyromanes…

En tout cas, à l’allure où vont les choses, je commence à douter sérieusement de la volonté du Président Kabila et son gouvernement de mettre fin à l’aventure (ou au projet ?) du M23 et de ses commanditaires supposés. De là à penser qu’ils seraient complices de tout ce qui se trame, au détriment de la RDC et de ses paisibles citoyens, il y a un pas que je n’ose pas (encore) franchir.

Jean-Mobert N’Senga
Goma, le 02/08/2012

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