Kampala, de la bassesse au Sommet !
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Rubrique : Actualité


Publié le 10 Août 2012 par Gaspard Musabyimana

Comme on pouvait s’y attendre, le « Sommet » de Kampala de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) de ces 7 et 8 août 2012 n’a abouti sur aucune avancée concrète en termes de solution – ou même de début de solution – à l’épineuse problématique de la rébellion du « Mouvement du 23 mars » à la base d’une grave crise sécuritaire à l’Est de la RDC depuis plusieurs mois maintenant.

Les chefs d’Etats et de gouvernements de la CIRGL se réunissaient à Kampala consécutivement à un autre « sommet », d’Addis-Abeba celui-là, au cours duquel il avait été arrêté le principe de l’envoi à l’Est de la RDC d’une « Force internationale neutre » qui serait chargée d’éradiquer le M23 et les FDLR, entre autres « forces négatives », et de surveiller la frontière commune entre la RDC et le Rwanda.

La rencontre de Kampala qui se déroulait après celle des Ministres de la Défense de la CIRGL tenue à Khartoum la semaine dernière devait déterminer les modalités de la mise en place et du déploiement de cette Force « neutre » : composition, termes précis et durée du mandat, pays fournisseurs de troupes, financement, etc. Une autre rencontre regroupant les ministres de la Défense et des affaires étrangères a par ailleurs précédé celle des Chefs d’Etats, à Kampala même, le lundi 6 août. Sur les onze pays membres de la CIRGL, seuls quatre étaient représentés au plus haut niveau à Kampala, à savoir la RD Congo, le Rwanda, l’Ouganda et la Tanzanie.

Une partie de loisir pour les Quatre, ou un affront diplomatique pour la RDC ?

Les photos des Quatre K : Kabila, Kagame, Kaguta et Kikwete, costumes impeccables et large sourire aux lèvres, tels de grands PDG venant de conclure ensemble une grosse affaire, ont fait la une des médias. Même le premier – Kabila – dont le pays est concerné au premier plan par la situation créée par ce très ambiguë M23… Même lui faisait apparaître une joie innocente à faire pâlir d’envie ses compatriotes en villégiature (?) forcée à Kibati et Kanyarucinya.    

Nos Quatre Braves ont décidé de ne pas décider du tout, mais de confier plutôt la tâche à leurs ministres de la défense. « Nous allons nous revoir dans quatre semaines pour apprécier ce que les ministres auront fait, et la suite on verra… »  Quatre semaines ce n’est pas bien trop, après tout, surtout lorsqu’on dort à la belle étoile, affamé et assoiffé, puisque dans ces conditions c’est à peine si l’on voit passer les jours !

Enfin, bref ! Le sommet a été une pure bassesse ; du temps et de l’argent perdus ; une illusion d’espoir avortée pour les Congolais (toujours naïfs ?) qui avaient placé quelque espoir en cette Force-à-tout-résoudre.

Les choses se sont achoppées au niveau de la configuration et de la composition de cette soi-disant Force internationale neutre : le Rwanda de Kagame voudrait d’une Force composée de militaires des pays de la région. Surtout, il est hostile à toute implication de la MONUSCO (la Mission des Nations-Unies pour la Stabilisation de la RD Congo) qu’il accuse de n’avoir pas pu apporter la paix en RD Congo en plus de dix ans de présence, malgré ses 19 000 hommes et son budget annuel d’un milliard de dollars, et de n’être pas neutre (notamment suite au rapport de la MONUSCO faisant état du soutien militaire du Rwanda à la rébellion du M23).

La RD Congo a eu bon, semble-t-il, bénéficier du soutien politique de la plupart des pays membres de la CIRGL, elle n’a pas réussi à infléchir la position du Rwanda. Le prochain sommet qui est annoncé pour la mi-septembre risque de tourner court, lui aussi, à moins que la RD Congo ne concède à la volonté affichée du Rwanda d’exclure la MONUSCO de ce processus.

Un jeu faussé à l’avance

L’échec du sommet de Kampala ne me surprend guère, tant il me semble que dès le départ, la RD Congo ne maîtrisait pas le jeu dans lequel il s’entraîne. Cela se vérifie à au moins deux niveaux.  

D’abord celui de l’idée-même de déployer une Force internationale « neutre » au Nord-Kivu ; ensuite, et à supposer que cette idée soit acceptable, celui du choix des interlocuteurs et/ou du facilitateur pour sa matérialisation.

 A.      Du point de vue du principe de mettre en place une Force internationale « neutre » pour rétablir la sécurité à l’Est de la RDC (en éradiquant les groupes rebelles dont le M23 et les FDLR) et de surveiller la frontière entre la RDC et le Rwanda : dans le contexte actuel de la RDC et de la sous-région, l’idée me paraît non seulement irréfléchie, mais aussi contre-productive pour la paix et la sécurité durables ainsi que le développement de la RDC, et cela pour diverses raisons, dont voici les principales :

–          De par le droit international, la RDC en tant qu’Etat souverain et indépendant n’avait et n’a pas besoin de consulter d’autres Etats ou quelque organisation internationale, et encore moins ses prétendus agresseurs (en l’occurrence le Rwanda et l’Ouganda) pour mobiliser une Force (internationale, bilatérale, tierce) censée l’aider à mettre fin à une insurrection (ou une rébellion, peu importe) qui sévit sur son territoire, et qui est « menée par ses propres ressortissants ».  Le Rwanda prétend qu’il n’est pour rien dans ce qui se passe à l’Est de la RDC, et que c’est un problème congolo-congolais. L’Ouganda affirme la même chose. Que cela soit vrai ou faux, ça ne change rien au fait que la paix et la sécurité de la RDC sont perturbées, et que son gouvernement a le droit et l’obligation de les rétablir. Il appartenait donc à la RDC de décider de la façon dont elle règle le problème, des moyens qu’elle met en œuvre, des personnes qu’elle associe, etc. Ce serait alors au Rwanda et à l’Ouganda de rester neutre comme ils le prétendent, en se contentant de surveiller, à partir de leur territoire, leurs frontières respectives au cas où un rebelle traqué de l’autre côté voudrait les embêter.

–          Pourquoi « neutre » ? Si la RDC recourt à une puissance amie ou à une organisation internationale pour l’aider à juguler un problème qui lui est prétendument interne, la force qu’on lui prêterait a-t-elle à être neutre ? Neutre par rapport à quelles parties, puisque le territoire est le sien, et ses voisins assurent qu’ils n’y sont pour rien ? A mon avis,  cette force doit être tout sauf neutre : elle doit être du côté de ceux qui l’ont invitée ; ceux dont la paix et la sécurité sont perturbées ; en l’occurrence, la RDC. Ce ne peut être qu’une force d’appui à la force nationale (les FARDC) qui, pour des raisons je suppose réelles et involontaires d’insuffisance de moyens, n’est pas arrivée à faire face seule à la rébellion. Sinon, si les FARDC étaient assez fortes pour battre seules le M23 et éradiquer les FDLR, leur demanderait-on à elles aussi d’être neutres ? Non, elles ont un parti pris, un camp : c’est la RDC.

–          Il y a en RDC une Force internationale qui s’appelle MONUSCO. Elle est sous mandat des Nations-Unies dont le Rwanda lui-même est membre (soit dit en passant, si le Rwanda trouve l’ONU si médiocre et si inutile, pourquoi il ne s’en retire pas carrément ? Il en a le droit). La MONUSCO est forte de presque 20 000 hommes dont la plupart sont déployés aux Kivu, et dispose de moyens matériels et techniques suffisants, en plus de sa connaissance de la RDC. Pourrait-il y avoir force internationale (théoriquement) plus efficace et plus persuasive ? Je ne pense pas.

–          En pratique, les opérations UMOJA WETU co-planifiées et exécutées par les armées congolaise et rwandaise en 2009 n’ont pas produit les résultats escomptés, ce qui explique que l’on parle encore aujourd’hui des FDLR qu’elles étaient censées éradiquer définitivement. Leur impact a même été jugé contre-productif par de nombreuses organisations de la société civile. La Force internationale (ou « régionale ») serait-elle plus prolifique ? Répondre par l’affirmative relèverait de la pure spéculation.

B.      Du point de vue du choix par la RDC de ses interlocuteurs/facilitateurs dans cette crise :

–          Je relève que la diplomatie congolaise a commencé par crier partout que le pays était agressé ; que la communauté internationale devait demander au Rwanda de cesser son soutien au M23 ; etc. Sa voix a peut-être été entendue, et on a vu certaines puissances occidentales poser des gestes d’une apparente rigueur à l’égard du Rwanda. Elles ont suspendu leur aide à ce pays (pour combien de temps ? Sont-ce des gestes sincères ? Je n’ose savoir). Mais ces résultats de ce que j’appellerais la diplomatie du perroquet ont eu quel effet réel sur la situation sécuritaire et humanitaire dans le Rutshuru, le Nyiragongo ou le Masisi ? Que piètre !

–          Par ailleurs, la RDC qui accuse le Rwanda et, à demi-mot, l’Ouganda, de soutenir la rébellion du M23, voudrait encore compter sur eux pour mettre en place une Force internationale censée mettre fin à ce que le ministre de l’information appelle « leur aventure ». Le comble, cette Force reçoit le qualificatif de « neutre ».

–          Et pour couronner le tout, Joseph Kabila trouve que le Museveni est à même, dans ces conditions, de jouer aux facilitateurs et d’être l’hôte des « sommets-de-la-solution » sous prétexte qu’il est le président en exercice de la CIRGL. Manque de discernement, d’intelligence, ou volonté d’égarer la population dans des palabres dont il connaît les tenants et les aboutissants ? J’aimerais pouvoir me répondre à moi-même !

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Quelle alternative ? 

Je suis très pessimiste quant à une panacée qui tomberait hier ou demain de la CIRGL pour mettre un terme à la crise militaire à l’Est de la RDC. J’espère de tout cœur que les autorités congolaises vont avoir vite l’intelligence et la sagesse de cesser de renoncer à cette idée absurde d’une Force internationale « neutre », car même si par quelque miracle elle venait à se réaliser, elle n’est et ne sera jamais une solution efficace et durable à la problématique de la paix et de la sécurité à l’Est de la RDC.

En revanche, pour éradiquer définitivement le M23 et tous les groupes armés de son acabit sans avoir à compter sur une hypothétique Force internationale neutre, je propose aux autorités congolaises une stratégie en cinq temps successifs que voici :

1.       Demander qu’il soit créé à l’ONU un comité spécial de surveillance des frontières de l’Est de la RDC, auquel la MONUSCO peut prendre part, avec des moyens techniques conséquents, de façon à s’assurer qu’aucun pays voisin de l’Est ne fournit (plus) un soutien quelconque au M23 ou aux autres groupes rebelles : une sorte de mur virtuel étendu sur terre, sur mer et dans l’espace aérien (surveillance par drones, par satellite, …) ;

2.       S’engager solennellement, devant le peuple souverain, à entamer dans un délai raisonnable (six mois maximum) la création – je dis création, pas réforme – d’une nouvelle armée véritablement républicaine, apolitique et professionnelle ; et à procéder à des réformes  institutionnelles réelles en matière de : décentralisation, justice, partis politiques, élections, éradication de la corruption, respect des droits humains, avec un plan clair et réaliste ;

3.       Enjoindre le M23 et tous ses soutiens à déposer les armes ; poursuivre tous ceux qui ont pu commettre des crimes et mettre en garde les autres. Enjoindre tous les Hutu rwandais à déposer les armes en leur donnant la possibilité, soit de s’établir en RDC (loin de la frontière rwandaise) ou ailleurs comme réfugiés, soit de retourner volontairement  au Rwanda ;    

4.       Solliciter l’intervention des pays amis, à titre individuel, pour d’épauler militairement et matériellement les FARDC en vue de combattre tout groupe armé réfractaire et de le vaincre par la force. Passer à l’acte au plus tard le 1er octobre 2012, en cas de réticence, d’opposition ou d’entêtement par quelque groupe ou quelque personne. (L’aide militaire étrangère est ainsi un moyen transitoire car la formation d’une nouvelle armée prendra certainement du temps, or la résolution de la crise sécuritaire au Nord-Kivu est une urgence) ;   

5.       Organiser un Dialogue national inclusif apaisé sur la bonne gouvernance et le développement de la RDC, et suivre scrupuleusement les recommandations qui en sortiraient.

A mon sens, l’ensemble de cette stratégie peut être exécutée en 12 mois, hormis le processus de formation (ou création) d’une nouvelle armée qui, naturellement, peut s’étendre sur davantage de temps.

Jean-Mobert N’Senga
Goma, le 08/08/2012

  

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