Rwanda / Falsifier les chiffres, les factures, les rapports : un fléau dans les services pubics
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Rubrique : Actualité


Publié le 21 Sep 2012 par Gaspard Musabyimana

Rwanda : "Techniquer" les documents coûte cher au pays

Falsifier les chiffres, les factures, les rapports est courant dans les services de l’Etat rwandais à qui ces pratiques font perdre des milliards. D’autres Rwandais truquent leurs diplômes pour se faire embaucher. Ces nombreux fraudeurs sont de plus en plus souvent poursuivis.

"Techniquer", ce verbe qui n’existe pas en français est devenu un verbe rwandais : "techniquer" un rapport ("gutekinika raporo") ou des chiffres signifie falsifier, présenter de faux rapports ou chiffres à ses supérieurs hiérarchiques. Dans son rapport 2010-2011, présenté au parlement rwandais mi-2012, l’auditeur général de l’Etat donne des chiffres alarmants sur l’argent ainsi volé. Dix milliards et demi de francs rwandais (environ 17 millions de dollars) ont été perdus dans les falsifications et la ″technique″ des factures et des chiffres, tandis que plus de quatre milliards et demi (plus de sept millions de dollars) ont été dépensés sans pièce justificative. Et seuls 106 services publics ont été audités sur les 331 présentés dans le rapport. 
L’Etat engage souvent des procès. Mais le retour de l’argent dans ses caisses semble difficile : ″Le procureur ne montre pas souvent les chiffres exacts de ce qui doit être remis à l’Etat″ souligne Alphonse Sebazungu, procureur général adjoint en charge des services du contentieux des affaires civiles. Selon le procureur général, des enquêtes seraient en cours sur environ 290 agents de l’Etat pour leur rôle présumé dans des détournements de fonds publics. ″Ce qui montre qu’il y a un suivi rigoureux de ceux qui vident le Trésor public″, assure Obadiah Biraro, auditeur général de l’Etat. 

Truquer les chiffres pour se faire bien voir

Les ″techniqueurs″ ne trichent pas seulement pour l’argent, certains veulent aussi se faire bien voir, en particulier les autorités locales, car de mauvais chiffres peuvent coûter gros. Dans le district Rutsiro à l’ouest du Rwanda, les autorités du secteur ont été ainsi tous limogés en 2010 pour avoir présenté peu de chiffres sur les personnes vivant dans les maisons en chaume en cours de destruction dans tout le pays. Un jeune qui a corrigé les listes d’ubudehe (catégorisation de chaque citoyen selon le niveau de vie socio-économique) dans le district Ruhango témoigne qu’on y trouvait des gens sans catégorie : ″Il fallait souvent appeler les autorités de base qui inventaient la catégorie et te la dictaient sans aucune référence″. Mais il fallait que le document soit complet. Tantôt les autorités locales gonflent les chiffres pour se faire bien voir par leurs supérieurs, tantôt celles des imidugudu (petite entité administrative), qui travaillent gratuitement ou qui sont peu compétents, donnent priorité à leurs affaires plutôt qu’aux chiffres et rapports qu’ils doivent rendre. Ils préfèrent inventer des chiffres plutôt que de passer de maison en maison pour les collecter. 

De faux diplômes de renom

D’autres falsifient les diplômes des écoles secondaires et universités afin de remplir les conditions exigées pour se faire embaucher. Lors de la rentrée scolaire ou pendant les vacances, un propriétaire d’un secrétariat public à Muhanga ne s’étonne plus de voir des élèves venir faire refaire leur bulletin, "parce qu’ils ont obtenu de mauvaises notes et craignent l’œil mécontent de leurs parents". 
Un médecin de l’Hôpital universitaire de Butare (CHUB) au sud du Rwanda est poursuivi pour détention d’un diplôme de maitrise douteux, soit disant obtenu à l’Université libre de Bruxelles (ULB) : ″Nous nous sommes renseignés auprès de cette université mais elle nous a assuré qu’il ne l’avait pas fréquentée″, souligne Theos Badege, porte-parole de la police. Curieusement, le diplôme de médecine interne que le faussaire disait avoir obtenu à l’Université de Kinshasa et celui de Maitrise en néphrologie de l’ULB avaient tous deux été notifiés au Rwanda. Ce cas n’est pas isolé. 

Le service de notariat au Rwanda est décentralisé au niveau des districts et parfois au niveau des secteurs. Les documents à notifier sont si nombreux qu’il est difficile de les vérifier. ″Il suffit de montrer la quittance attestant que l’on a payé les frais exigés et les documents sont vite arrangés″ souligne un notaire d’un district au sud, affirmant qu’ils jugent des yeux si le document est officiel… La falsification des diplômes a augmenté surtout depuis 2003, quand le gouvernement a exigé que tous les agents des services publics aient au moins un niveau de licence. Plutôt que d’aller à l’université, certains ont choisi ces raccourcis…

Les Rwandais sont aujourd’hui plus vigilants sur l’utilisation des fonds publics. Agaciro Development Fund, un fond national initié en décembre pendant le dialogue national pour soutenir le budget national collecte des fonds (dans les institutions publiques et privées, chez les particuliers, etc.) depuis août, un peu après l’arrêt des aides décidé par certains pays occidentaux accusant le Rwanda de soutenir le M23 en RDCongo. Plus de 15 milliards de francs rwandais ont ainsi été collectés jusqu’à ce jour. Les citoyens demandent une gestion transparente et rigoureuse de cet argent. Le procureur général de la République les rassure : ″Nous assurons tous les Rwandais que quiconque osera détourner ces fonds sera frappé par la main de la justice″. 

Fulgence Niyonagize
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