Rwanda : la baisse du niveau d’enseignement vise la monopolisation du pouvoir
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Rubrique : Actualité


Publié le 3 Oct 2012 par Gaspard Musabyimana

Lors de la grand-messe annuelle en l’honneur du président Paul Kagame baptisée « Rwanda Day » et qui, cette année, s’est tenue à Boston aux Etats-Unis du 21 au 22 septembre 2012, un des participants a posé la question au président en demandant ce que son gouvernement compte faire pour pallier à la baisse du niveau d’enseignement très criante au Rwanda. Le brave monsieur qui vit au Canada et qui possède un doctorat n’a pas réalisé qu’il venait de commettre, par sa question, un crime de lèse-majesté. Au lieu de répondre, Paul Kagame s’est répandu dans le dénigrement en demandant au téméraire comment il a pu devenir « docteur » si le niveau d’enseignement au Rwanda était si bas. Le pauvre, intimidé, n’a pas osé répliquer que justement il a été formé dans l’ancien système, celui d’avant les chambardements opérés par le  régime du FPR présidé par Paul Kagame.

Ce n’est pas la première fois qu’une telle question soit évoquée. Elle est lancinante. Lors d’une autre grand-messe tenue à Bruxelles le 04/12/2010, le représentant de la diaspora rwandaise en Belgique, Evode Twagirayezu, a exposé au président la problématique de la baisse du niveau de l’enseignement au Rwanda. On l’a cloué le bec par une réponse évasive de Paul Kagame.

Ce que les deux sieurs, celui de Bruxelles et celui de Boston, ne savaient pas, c’est que cette baisse de niveau de l’enseignement est un objectif politique de la clique au pouvoir qui entend créer à terme une classe, constituée de leurs descendants, qui aura accaparé tout l’avoir et possédant tout le savoir, ce qui la rendra tout « naturellement » la seule à prétendre au pouvoir.

Une stratégie laborieusement élaborée et minutieusement mise en pratique

Peu après la conquête du Rwanda par les éléments rwandais issus de l’armée ougandaise en 1994 et l’affermissement de leur pouvoir à coups de massacres et intimidations, il y a eu d’abord, dans le domaine de l’éducation, le chambardement du calendrier scolaire. Les nouveaux maîtres du Rwanda ont décrété que les rentrées scolaires devraient désormais avoir lieu en janvier au lieu de septembre comme cela se fait dans leur pays d’origine l’Ouganda. Mais ils ont oublié que même dans les pays anglophones, les universités et autres établissement d’enseignement supérieur ne font pas correspondre l’année académique à l’année civile. Plusieurs universités ouvrent en septembre-octobre. Les conséquences furent que comme les professeurs visiteurs encore nombreux, étant partout en vacances au mois de juillet et août, les étudiants rwandais devaient souvent faire « l’école buissonnière ».

Il y eut ensuite le chambardement dû au changement brusque de la langue d’enseignement. Un bon matin, le régime décréta en effet que désormais l’enseignement, du primaire à l’université se fera en anglais. Dans un pays jusque là francophone, dont les enseignants ne parlent pas anglais, on ne s’y prendrait pas mieux pour faire reculer le niveau d’enseignement en quelques mois. Les conséquences de cette mesure brutale, absurde et injuste se font sentir sur tous les plans.

Sur le plan socio-économique, presque tous les cadres qui ne sont pas d’anciens réfugiés tutsis sont devenus subitement des « analphabètes ». Certains se sont mis à l’anglais mais sans grand succès et ont vite décroché, d’autres ont tout simplement perdu leur emploi au profit des « coopérants » venus d’Ouganda, de Tanzanie ou du Kenya. Sur le plan de la qualité de l’enseignement, le constat est catastrophique. Paul Kagame lui-même a dit un jour qu’il s’étonnait que quelqu’un puisse terminer l’université sans être capable de rédiger une lettre de demande d’emploi. Ici, il feint d’oublier que c’est le résultat de sa politique et qu’en sous main, il s’en félicite.

Alors que les salaires des dignitaires du régime sont régulièrement augmentés jusqu’à atteindre des proportions scandaleuses dans un pays sous-développé dont 40% de son budget ordinaire provient des aides étrangères, l’enseignant, lui, reçoit un salaire de misère. A l’école primaire, ce salaire oscille autour de 60 € par mois, une somme dérisoire car elle n’équivaut même pas le prix d’un loyer d’une petite bicoque dans les milieux urbains.

Le régime a en outre introduit ce qu’il appelle « le contrat de performance ». Dans le domaine de l’enseignement, l’évaluation des objectifs se base sur le taux de réussite réalisé par un enseignant.  Pour ce faire et pour mettre toutes les chances de son côté, il n’hésite pas à pousser les élèves à tricher lors des examens pour pouvoir atteindre le taux de réussite auquel il s’est engagé dans le contrat signé avec le district. En 2011, une quinzaine d’enseignants ont été renvoyés pour n’avoir pas atteint le taux de réussite fixé dans le contrat. La fraude est ainsi tolérée dans les examens au niveau des écoles primaires, secondaires et même dans des instituts supérieurs et des universités. Il est évident que la qualité de l’enseignement en subit un coup car les enseignants privilégient le gonflement des chiffres de réussite à exhiber et donc évitent ainsi leur renvoi.

Comme si cela ne suffisait pas, le régime a favorisé la prolifération des établissements d’enseignement supérieur complètement « bidons » qui délivrent des diplômes ronflants  mais sans avoir rien enseigné aux étudiants qui ignorent jusqu’au domaine d’action de la faculté qu’ils sont censés avoir suivie.

A côté de cela, le régime créa quelques institutions d’enseignement supérieur bien équipées, bien encadrées avec des professeurs qui comptent parmi les meilleurs du monde… mais complètement inaccessibles pour un étudiant issu d’une famille modeste. En effet, les critères d’entrée dans ces établissements sont gérés par un code ésotérique et surtout les frais de scolarité sont inaccessibles même pour un cadre moyen, car ils équivalent pour une seule année et par étudiant, à 10 ans de son salaire. Ces établissements sont donc destinés aux enfants des dignitaires du FPR et des officiers venus d’Ouganda qui se sont emparés du pays en 1994.

Enfin, pour verrouiller le tout, certains enfants des dignitaires sont envoyés dans les plus grandes universités du monde (USA, GB, Canada, Chine, Inde…) et rentrent avec des connaissances supérieures indiscutables dans plusieurs domaines par rapport à la masse de leurs collègues « formés » dans la médiocrité voulue par le FPR à l’intérieur du Rwanda.

Un calcul machiavélique

Ainsi donc, la machine infernale mise en place par les stratèges du FPR pour que dans une génération, il y ait une élite au Rwanda possédant tout l’avoir et tout le pouvoir de manière à ne pas être contestée, tourne en plein régime. D’ici quelques années, si ce n’est déjà pas le cas, il y aura au Rwanda dans la tranche de la population active, d’un côté, des citoyens mal formés et donc incompétents, complexés et pauvres et d’un autre côté des élites, des descendants de ceux qui ont conquis le pays en 1994, bien formés dans les meilleures universités du monde et qui seront donc riches, compétents et naturellement des leaders bien désignés.

Voilà ce que cache la baisse du niveau d’enseignement aujourd’hui ouvertement observable dans les écoles et universités rwandaises. Ce n’est ni une fatalité ni un problème de parcours, il s’agit bien d’une politique délibérée de créer une caste qui sera « naturellement » appelée à garder, sans partage et pour des siècles, le pouvoir politique et économique du pays.

Gaspard Musabyimana et Emmanuel Neretse
03/10/2012

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