Réflexions sur un voyage présidentiel et sur un sommet francophone
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Rubrique : Actualité


Publié le 23 Oct 2012 par Gaspard Musabyimana
Le XIVe sommet de la Francophonie s’est achevé dimanche dernier à Kinshasa. Je l’ai regardé de loin, depuis le Tchad, à la télévision. Je l’ai suivi à la radio. J’ai également observé avec une certaine curiosité les premiers pas du président Hollande sur le continent africain, tant à Dakar que dans la capitale de la République Démocratique du Congo. 
Plusieurs aspects m’ont frappé. D’abord, l’étrange couverture médiatique accordée par les médias français à ces évènements. Certes, TV5, France 24 et RFI leur ont accordé une place de choix, dans le traitement de l’actualité ainsi que lors d’émissions spéciales. Cela n’a pas été le cas des chaînes de télévision et de radio destinées au public français. Lors de l’étape dakaroise, le journal de la 2, qui commence à 20 heures, a attendu 20h25 avant d’évoquer la visite du président de la République au Sénégal, alors qu’il s’agissait pourtant de son premier voyage sur le continent africain. Il en a été de même pour le sommet de Kinshasa. Cela signifie-t-il que l’Afrique et la Francophonie ne sont pas censées intéresser les Français de France ? Ces sujets sont-ils réservés aux seuls Africains et peut-être aussi aux Français d’Afrique ? Les Français ne sont-ils pas pourtant concernés au premier chef par la défense et la promotion de la langue française
Que dire du discours du président français devant l’Assemblée Nationale du Sénégal ? Certes, il était bien différent de celui que son prédécesseur prononça, voici cinq ans, également à Dakar. Mais j’ai peu goûté la façon dont François Hollande a parlé de l’"Afrique" comme si ce continent était une entité bien homogène. Le Sénégal n’est pas le Kenya, l’Afrique du Sud n’est pas le Soudan du Sud: situations différentes, cultures différentes, Histoires différentes. Pourquoi avoir évoqué la Françafrique, même si c’était pour annoncer qu’elle était révolue ? C’était faire trop d’honneur à l’inventeur de ce néologisme, un auteur qui n’avait jamais mis les pieds en Afrique1 et qui en avait fait son fonds de commerce, par haine de Jacques Chirac. 
Qu’est-ce donc que la Françafrique? Oui certes, elle a caché des magouilles, des dérives mafieuses, du blanchiment d’argent sale, des trafics honteux, entre la France et certains pays d’Afrique, entre certaines compagnies françaises et leurs partenaires africains. Mais n’y en-t-il pas entre les USA et ses compagnies avec les pays d’Afrique où ces dernières opèrent ? Le rôle de la CIA dans de sanglants conflits tels que ceux de l’Angola ou du Congo-Zaïre est-il une invention ? Que dire des agissements de la Chine dite « populaire » en Afrique, des compagnies chinoises qui détruisent la grande forêt équatoriale, qui inondent le continent de produits de mauvaise qualité et exercent une déloyale concurrence envers les productions et l’entreprenariat locaux ? A-t-on déjà oublié les dégâts causés par les actions soviétiques en Ethiopie et ailleurs ? Tous ces drames, toutes ces tragédies, causés par les Étatsuniens, les Chinois ou les Russes sont-ils plus « propres », plus honorables que ceux résultant des agissements des officines ou des sociétés hexagonales ?
Ne pourrait-on voir aussi l’aspect positif de cette « Françafrique » tant décriée ? Car la Françafrique, c’est aussi une Histoire commune, des relations privilégiées, une langue en partage, des Africains formés en France, d’autres qui y vivent, des Français qui se sont investis totalement sur ce continent, partageant leurs efforts, leurs expériences, leurs espoirs, leurs peines et leurs déconvenues avec leurs amis africains. Je n’ai pas honte de cette "Françafrique"-là, dont je fais d’ailleurs un peu partie, après 23 années passées sur ce continent! Je ne suis pas certain que l’ « Américafrique », la « Chinafrique » ou la « Russafrique » aient jamais atteint un tel degré de fusion affective et culturelle entre leurs protagonistes respectifs. 
À Kinshasa, tant François Hollande qu’Abdou Diouf, dans leur discours, semblent avoir oublié que la Francophonie ne se limite pas à l’Afrique. La Francophonie américaine (Québec, Nouveau Brunswick, Acadie, Louisiane, Haïti, Antilles, Guyane) existe, elle est menacée et mérite que l’on s’intéresse à elle. Idem pour la Francophonie asiatique (Pondichéry, Indochine). La Francophonie est aussi présente dans le Pacifique. Pourquoi n’en ont-ils pas dit un mot? Pourquoi avoir invité des représentants du Laos, du Cambodge et du Viêt Nam s’il ne s’agissait que de s’intéresser aux problèmes africains ? Qu’est-ce que la revendication d’un siège permanent africain au Conseil de Sécurité des Nations Unies a à voir avec la Francophonie ? Abdou Diouf l’a pourtant réclamée avec force, dans son discours, et cette demande est incluse en bonne place dans le communiqué final du Sommet. Cette revendication, aussi légitime soit-elle, n’a rien à voir avec la Francophonie. Cette dernière n’existe pas seulement en Afrique, et un siège permanent du Conseil de sécurité est déjà occupé par un membre de la Francophonie: la France.
Enfin, il est un aspect du passage de François Hollande à Kinshasa qui m’a mis mal à l’aise et qui semble avoir également mis mal à l’aise nombre d’Africains. Il s’agit de son attitude pour le moins discourtoise vis-à-vis de son hôte, le président Joseph Kabila. On peut penser ce que l’on veut de ce dernier. On peut avoir des doutes au sujet de la manière dont il s’est fait « réélire » l’an passé. On peut s’indigner de l’assassinat du défenseur des droits de l’Homme Floribert Chibeya. On peut aussi souhaiter une amélioration de la situation en République Démocratique du Congo en matière de démocratie ou de respect des droits humains. Mais de là à se comporter comme l’a fait le président français, il y a un pas qui n’aurait jamais dû être franchi. François Hollande a snobé Joseph Kabila aux yeux du monde entier, faisant semblant d’être plongé dans la lecture de ses notes durant le discours d’ouverture du président congolais et se refusant à applaudir lorsque ce dernier eut fini de parler. Pourtant, l’allocution de Kabila était parfaitement consensuelle et ne contenait que l’expression de bonnes intentions. Dans son propre discours, François Hollande s’est montré élogieux à l’égard d’Abdou Diouf, mais il n’a jamais prononcé le nom du président du pays hôte. Certes, il a affirmé la solidarité de la France envers la RDC face aux agressions qu’elle subit et il a réclamé avec force le respect de l’intangibilité de ses frontières nationales. Il n’a pourtant pas eu le courage de dire d’où venait l’agression dont ce pays est victime. 
Avant l’ouverture du sommet, François Hollande s’est cependant entretenu avec Joseph Kabila, au palais présidentiel. Mais l’entretien n’a duré que 35 minutes et, à sa sortie, devant les journalistes qui l’attendaient et en présence d’un impassible président congolais, le chef de l’État français a cru bon de noter que des efforts avaient été faits, en matière de démocratie, depuis… quelques jours ! Qu’est-ce à dire ? Que l’on a attendu, en RDC, la venue de Yamina Benguigui, ministre française de la francophonie, pour s’intéresser à la démocratie ou aux droits de l’Homme ? Une telle déclaration ne s’apparente-t-elle pas à une manifestation d’arrogance digne d’une autre époque, que l’on croyait révolue ? François Hollande a manifesté davantage d’égards envers Etienne Tshisekedi, le vieux leader de l’opposition, qu’il a accepté de recevoir en tête-à-tête dans la soirée, pour un entretien qui dura plus longtemps que celui qu’il avait eu avec le président Kabila. Tshisekedi n’est pourtant pas une personnalité irréprochable et sa longue carrière politique a été émaillée de nombreuses compromissions et de renoncements. 
François Hollande aurait pu ne pas aller à Kinshasa. Il aurait pu aussi faire en sorte que le XIVe Sommet de la Francophonie se tienne ailleurs qu’au Congo. Il a préféré faire ce déplacement. Ayant pris cette décision, il aurait dû davantage respecter les usages diplomatiques et la plus élémentaire courtoisie. Car en se comportant ainsi avec le président Kabila, c’est le pays hôte qu’il a insulté. 
Kabila n’est certes pas un saint, mais il faut se souvenir des circonstances qui l’on porté au pouvoir et du rôle joué alors par les pays occidentaux, au premier rang desquels figuraient les États-Unis et la France. Il convient aussi de prendre en compte la situation dans laquelle se trouve la République Démocratique du Congo. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les conditions ne sont pas idéales pour construire un État de droit dans ce pays pas encore vraiment sorti d’années de guerres et d’invasions imposées par ses voisins de l’est. Oui, il faut continuer à plaider pour davantage de démocratie et de respect des droits de l’Homme, au Congo comme ailleurs dans le monde. Mais il convient de le faire avec tact et avec respect. Ce n’est pas ce qu’a fait François Hollande, durant les quelques heures de son séjour à Kinshasa.
Je noterais aussi la rencontre de Madame Trierweiler avec des jeunes filles congolaises, victimes d’agressions ou d’abus dont les télévisions françaises ne nous ont d’ailleurs rien dit. Elles ont préféré nous parler de la « première dame » et des controverses qui l’entourent plutôt que des malheureuses Congolaises rencontrées. S’agissait-il d’enfants accusés de sorcellerie, d’anciens enfants de la rue ou d’ex-enfants soldats, on ne le saura jamais ! On peut d’ailleurs regretter que cette rencontre se soit déroulée dans le jardin de la résidence de l’ambassadeur de France. N’eut-il pas mieux valu que Madame Trieweiler se rende dans l’un des centres qui accueillent ces enfants défavorisés ? N’eut-elle pas ainsi fait davantage pour promouvoir la cause à laquelle elle a semblé s’intéresser ? Mieux encore, n’aurait-elle pas pu accompagner Madame Benguigui, le lendemain, lors de la courte visite que cette dernière a effectué au Kivu ? Sa présence auprès des déplacés de la guerre qui est imposée au Congo aurait été un geste fort, une affirmation claire de l’engagement de la France aux côtés des victimes de l’agression que subit la population de cette région trop longtemps martyrisée.
Dans un précédent article, j’avais émis le vœu que le président Hollande lui-même se rende à l’est du Congo-Zaïre, après son passage au Sommet de la Francophonie. Le chef de l’État français a préféré reprendre l’avion pour Paris le soir-même, après son séjour de quelques heures dans la capitale congolaise. Dommage. Dommage surtout pour le Congo, dommage également pour la France. Mais dommage aussi pour François Hollande lui-même, dont le prestige tant national qu’international se serait accru en accomplissant une telle visite.
Nul doute que François Hollande ait encore beaucoup à faire pour se familiariser pleinement avec l’Afrique afin de pouvoir promouvoir le rôle de la France sur ce continent, sans répéter les erreurs du passé tout en évitant courageusement l’arrogance et le paternalisme. 
Hervé Cheuzeville   

(Auteur de trois livres: "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale", l’Harmattan, 2003; "Chroniques africaines de guerres et d’espérance", Editions Persée, 2006; "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé", Editions Persée, 2010)
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