Rwanda : Koffi Annan n’a pas la mémoire courte
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Rubrique : Actualité


Publié le 6 Nov 2012 par Gaspard Musabyimana

Dans un article publié dans Jeune Afrique et intitulé « Rwanda : Koffi Annan ou la mémoire courte » par le professeur Silas Lwakabamba, celui-ci parle d’une série de fax que Dallaire a envoyés  à ses supérieurs au siège de l’ONU, à New York, pour leur transmettre des informations urgentes sur l’imminence de l’extermination planifiée de la minorité tutsie. Il en veut à Koffi Annan alors chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU et donc patron de Dallaire.

Les informations actuelles montrent que la vérité est toute autre. Bon nombre de fonctionnaires onusiens étaient dans le coup pour laisser le FPR prendre le pouvoir, raison pour laquelle aucune réaction de l’ONU n’a eu lieu. De même certains de ces fax, dont le principal, celui du 11 janvier 1994 et sur lequel se fonde la planification du génocide des Tutsi, s’est révélé être un faux1.

Cette collusion entre certaines instances onusiennes et le régime du FPR est flagrante. Les éléments ci-après montrent qu’il y a eu, tout au long du conflit rwandais, une sorte de complicité entre le Front Patriotique Rwandais (FPR) et certains fonctionnaires nommés par l’ONU pour s’occuper de la tragédie rwandaise.

Silence de l’ONU sur une agression

En octobre 1990, des éléments de l’armée régulière ougandaise (NRA) attaquaient le Rwanda. L’ONU et plus spécialement le Conseil de sécurité, ne leva aucun petit doigt pour condamner l’Ouganda contre cet acte d’agression tel que défini par les Conventions internationales. 

En tant que militaires de la NRA (National Resistance Army), les agresseurs du Rwanda étaient sous le contrôle de l’État ougandais qui, par conséquent, est responsable des agressions commises par des militaires ou des groupes sous son contrôle. Les liens de subordination du haut commandement du FPR avec l’État ougandais sont évidents, puisqu’ils y exerçaient de hautes fonctions.

L’action nocive du Général Dallaire

Le 22 juin 1993, le Conseil de sécurité de l’ONU votait la résolution 846 instituant la Force des Nations-Unies pour le contrôle de la frontière rwando-ougandaise (MONUOR). Celle-ci était chargée de veiller à ce que le FPR n’utilise l’Ouganda comme base arrière, pour ses approvisionnements en ressources matérielles et humaines. Cette force, commandée par le général canadien Roméo Dallaire, ferma les yeux et la frontière rwando-ougandaise fut une passoire des approvisionnements du FPR dans son attaque contre le Rwanda. Roger Booh Booh, patron du général Roméo Dallaire au Rwanda, est affirmatif à ce sujet. Dans une interview accordée au journal belge Le Soir du 15 avril 2004, il déclare que l’Ouganda a continué à acheminer au Rwanda des armes destinées au FPR malgré la présence de la MONUOR à la frontière.

Dallaire sera muté à Kigali à la tête de la Force des Nations-Unies pour le Rwanda, la MINUAR. Là, il va carrément prendre partie pour le FPR. Ainsi comme le dit encore Roger Booh Booh, Dallaire a été vu plusieurs fois avec des militaires du FPR dans la salle d’état-major de la MINUAR, à l’hôtel Méridien de Kigali, en train de leur monter des cartes avec les positions des forces Armées rwandaises (FAR). Dans son livre, « Shake hands with the devil » [2004 :121], Dallaire ne cache pas qu’il fournissait des renseignements militaires sur l’armée rwandaise au chef militaire du FPR, Paul Kagame.

Un autre témoignage montrant le penchant du général Dallaire pour le FPR nous vient de Vénuste Nshimiyimana, attaché de presse de la MINUAR en 1994. Dans son livre, « Prélude du génocide rwandais » [1995 : 67], il révèle que les Nations unies ayant envisagé de muter le général Dallaire du Rwanda, en janvier 1994, celui-ci a déclaré qu’il allait demander à son successeur d’aider les jeunes combattants du FPR, si gentils, si disciplinés. Robin Philpot a raison quand il écrit dans son livre « Rwanda, crimes, mensonges et étouffement de la vérité » [2007] que Dallaire avait « une mission dans la mission ». Pour cet analyste politique canadien, la mission officielle du général Dallaire consistait au maintien de la paix en mettant en application les accords d’Arusha. Quant à sa mission non déclarée, lui confiée par les puissances anglo-saxonnes pour des intérêts géostratégiques, elle consistait à faciliter la prise du pouvoir par le FPR. Ce que Dallaire a fait avec succès. L’ONU ira même jusqu’à retirer ses Casques bleus pour ne pas gêner l’offensive finale du FPR pour la conquête du pouvoir au Rwanda.

Couverture de massacres

En septembre 1994, le HCR mandate le consultant Robert Gersony, qui avec ses enquêteurs, sillonnent le Rwanda. Après avoir visité 41 communes, le constat est accablant pour les nouvelles autorités : les militaires du FPR se livraient à des massacres systématiques sur des civils Hutu et 30000 victimes avaient été identifiées. Le rapport fut mis sous scellé pour ne pas embarrasser le FPR.

La victoire du FPR a vu de millions de rwandais fuir son avancée vers les pays limitrophes dont la majorité vers l’ex-Zaïre. La personne de contact privilégiée de Dallaire au Département des Affaires humanitaires à l’ONU, le général Maurice Barril, fut chargé de conduire une mission humanitaire, en faveur de millions de réfugiés hutu de l’ex-Zaïre. Il fera en sorte que cette mission soit mort-née en prétendant que tous les réfugiés étaient rentrés. La solution fut de bombarder les camps à l’arme lourde par les militaires du FPR et ses coalisés. Plus de 300.000 morts et disparus ! Les camps étaient protégés par le HCR et des informations font état des fichiers des réfugiés transmis par des agents de cette organisation de l’ONU au FPR pour mieux les cibler dans ces bombardements.

L’ONU créera une mission d’enquête sur les massacres des réfugiés. Elle fut confiée au Chilien Roberto Garreton. Son rapport original aux autorités onusiennes parlait d’actes de génocide commis par les hommes de Paul Kagame et compagnie. Mais ce rapport sera censuré, subira par la suite plusieurs « opérations de chirurgie esthétique », bref vidé des éléments impliquant le FPR dans le génocide des Hutu. Il fut rendu « light » et à sa publication, il ne fut retenu que des « crimes odieux contre l’humanité ». Malgré tout, personne ne fut sanctionné pour ces massacres qui ont fait des centaines de milliers des populations civiles. Dans la suite, il y aura un autre rapport sur ces massacres « le rapport mapping ». Il précise que rien ne permet « en soi d’écarter totalement l’intention de certaines personnes de détruire en partie un groupe ethnique comme tel et ainsi de commettre un crime de génocide. Il appartiendra à un tribunal compétent d’en décider ». Ce rapport, réalisé le Haut commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a été enterré.

Au Rwanda, Dallaire fut remplacé par Guy Toussignant. En avril 1995, il va assister, impuissant (?), aux bombardements par le FPR des camps de déplacés internes de Kibeho qui contenaient plus de 150.000 personnes. Alors que le Général Guy Toussignant voulait évaluer les dégâts, son équipe médicale lui donna un rapport chiffrant les victimes à 3840. Son supérieur d’alors, Shaharyar Khan, successeur de Roger Booh Booh, lui demanda de réduire ce chiffre car les autorités du FPR avaient parlé de 300 morts. Terry Pickard, un militaire-médecin qui faisait partie des 32 soldats du contingent australien de maintien de la paix à Kibeho est catégorique : ils ont reçu l’instruction des Nations Unies de ne pas intervenir alors qu’il était clair que des civils allaient être massacrés [Combat Medic : An Australian’s eyewitness account of the Kibeho Massacre, Big Sky Publishing, 2008].

Le TPIR, un organe de l’ONU, a dit la politique et non le droit

En novembre 1994, l’ONU mit en place le TPIR afin de juger les personnes responsables d’actes de génocide et d’autres violations graves du droit international humanitaire commis sur le territoire du Rwanda, ou par des citoyens rwandais sur le territoire d’États voisins, entre le 1er janvier et le 31 décembre1994. Ce tribunal fera obstruction à ce que l’attentat contre l’avion du Président Habyarimana, qui est le déclencheur du génocide rwandais, soit diligenté. Le Premier Procureur du TPIR, le sud-africain Richard Goldstone (1994-1996) y était acquis. Il va partir en laissant le chantier aux enquêteurs. Parmi ceux-ci, l’avocat australien Michael Hourigan. Celui-ci avait eu des témoignages comme quoi le FPR était l’auteur de cet acte terroriste et d’autres massacres de la population civile, à grande échelle. Mais le successeur de Richard Goldstone, la canadienne Louise Arbour, écarta le rapport d’un revers de la main, prétextant que cela ne rentrait pas dans le mandat du Tribunal.  Le rapport Hourigan fut mis sous embargo.

Louise Arbor sera remplacée par la suissesse Carla Del Ponte qui s’est faite taper sur les doigts quand elle a voulu rouvrir le dossier. En août 2003, elle fut vite dessaisie du dossier Rwanda par le Conseil de sécurité de l’ONU, pour ne s’occuper que de l’ex-Yougoslavie. Son porte-parole, Florence Hartmann [Paix et Châtiment, 2007] explique « comment, sur pression des Etats-Unis, les enquêtes spéciales visant les suspects de l’Armée patriotique rwandaise (APR) ont été enterrées, entachant à jamais le bilan du TPIR» [Fondation Hirondelle : 7/9/2007].

Carle Del Ponte sera remplacée par le gambien Hassan Bubacar Jallow. Pierre Richard Prosper,  procureur américain au TPIR jusqu’en 1998 qui deviendra en 2001 ambassadeur américain pour les crimes de guerre, rassure le président Kagame de son impunité car Hassan Bubacar Jallow « a entériné la promesse des Etats-Unis aux autorités rwandaises sur l’abandon des poursuites contre les militaires tutsis par le TPIR» [Fondation Hirondelle : 7/9/2007].

Cette promesse d’enterrer les crimes de Paul Kagame et de ses militaires ne tarderont pas à se concrétiser. Quatre officiers de l’armée patriotique rwandaise furent arrêtés au Rwanda pour le meurtre, le 5 juin 1994 à Gitarama, de 13 responsables de l’église catholique rwandaise dont trois évêques. Les enquêtes avaient été menées conjointement par le Parquet rwandais et le Procureur du TPIR. Mais ce dernier s’empressant de se dessaisir du dossier en faveur de la justice militaire rwandaise. Non seulement, seuls les seconds couteaux furent inculpés.  

Au vue de ce qui précède, il est légitime de se poser la question suivante : pour qui roulaient les fonctionnaires onusiens chargés de la question rwandaise, dont Koffi Annan ?

La réponse à la question est empruntée au Colonel Jacques Hogard, dans son article « Désinformation : le cas rwandais » [Cahiers du CESAT n° 13 Septembre 2008]. Il est d’avis que de « grandes manœuvres permanentes » sont menées par les grandes puissances mondiales pour le contrôle des richesses de la RD Congo notamment dans le Kivu et le Katanga et que Kagame est le fidèle allié et le produit des États-Unis. « Il est le premier acteur aujourd’hui de cette mainmise militaire sur les fabuleuses richesses minières de la région ». Tous les fonctionnaires internationaux dans la région, qui veulent continuer à gagner leur pain, ne peuvent que s’inscrire dans cette logique.

Le rejet de l’intervention de l’ONU par le FPR

Le colonel Luc Marchal, ancien commandant du secteur Kigali de la MINUAR et adjoint du général Dallaire rapporte ce qui suit dans son témoignage de 2008 :  «  …la pugnacité avec laquelle ces mêmes autorités du FPR ont exigé le départ des troupes étrangères venues évacuer les expatriés, plutôt que de requérir leur collaboration pour stopper net le carnage, est éminemment suspecte ; comme si le FPR craignait de se voir contrer, par la communauté internationale, dans ses plans de conquête du pouvoir. C’est ce qui fait dire au général Dallaire dans les conclusions de son livre « J’ai serré la main du diable » : "Mais les morts rwandais peuvent aussi être attribués à Paul Kagame, ce génie militaire qui n’a pas accéléré sa campagne quand l’envergure du génocide fut manifeste et qui, en quelques occasions, m’a même entretenu avec candeur du prix que ses camarades tutsis auraient peut-être à payer pour la cause".

Non seulement à aucun moment le FPR n’a sollicité l’appui de la MINUAR pour juguler le chaos qui s’installait, mais au contraire il l’alimenta. Le 9 avril, il lança un ultimatum à la MINUAR, lui signifiant que si le bataillon ghanéen déployé dans la zone démilitarisée n’avait pas quitté ses positions dans le 24 heures, il serait pris sous ses tirs d’artillerie. Dieu sait si un cessez-le-feu aurait permis de mettre un terme au martyre de la population. Je ne peux que témoigner que toutes les demandes de cessez-le-feu exprimées par le général Dallaire ou par les FAR essuyèrent une fin de non recevoir du FPR. Ceci n’est pas une interprétation tendancieuse de la réalité, c’est un fait ».

Conclusion

Ce qui précède devrait éclairer la lanterne du professeur Lwakabamba, recteur de l’université nationale du Rwanda. Koffi Annan, Roméo Dallaire et ses successeurs, Maurice Barril, etc. étaient tous dans un système : celui de laisser le FPR prendre le pouvoir au Rwanda et de procéder ensuite au démembrement de la région des Grands Lacs2 en commençant par la République Démocratique du Congo, comme l’actualité le montre.

Gaspard Musabyimana
06/11/2012

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1. Le lecteur intéressé par les différentes manipulations subies par ce fax lira avec intérêt le livre d’Edouard Karemera, Le drame rwandais. les aveux accablants des chefs de la Mission des Nations-Unies pour l’Assistance au Rwanda, Editions Sources du Nil, 2006.
2. A ce sujet, lire : Pierre Péan, Carnages. les guerres secrètes en Afrique, Editions Fayard, 2010.

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