Crise à l’Est de la RDC : le M23 retarde le début des pourparlers
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Rubrique : Actualité


Publié le 5 Déc 2012 par Gaspard Musabyimana

Les pourparlers directs avec le gouvernement congolais exigés par le M23 devaient commencer ce mercredi 5 décembre à Munyonyo, douze kilomètres au sud de Kampala. Ces pourparlers (ou négociations, ou dialogue, chacun choisira le terme qui lui conviendra) constituent une exigence constante du M23. Le gouvernement congolais les avaient toujours rejetés, jusqu’à ce que la pression s’accroisse sur elle avec les évènements de ces dernières semaines et la chute entre les mains des rebelles de la ville de Goma, le 20 novembre. Le M23 a accepté de se retirer de ses nouvelles positions, à la demande de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (en réalité, il semble que ce soit sur injonction de l’Ouganda et surtout de Kigali), et en contrepartie il a été enjoint au gouvernement congolais d’écouter et d’adresser les "doléances légitimes" du M23. En quittant Goma, samedi dernier, le colonel Sultani Makenga, commandant officiel du M23, a pris le soin d’indiquer que si des négociations directes n’étaient pas entreprises dans les quarante-huit heures son mouvement allait "terminer le travail" qu’il avait commencé, laissant croire qu’ils reprendraient Goma.

Mais, alors que la délégation officielle congolaise a commencé à arriver à Munyonyo (Kampala) depuis ce lundi, et qu’elle était fin prête pour commencer le dialongue mercredi matin (une feuille de route serait même déjà élaborée à cette fin), le M23 vient d’annoncer qu’il ne pourra arriver sur place que jeudi. Ce qui signifie que les réunions officielles ne pourront débuter que jeudi soir, voire vendredi. Comment expliquer ce manque soudain d’empressement de la part du M23, pour un rendez-vous qui a pourtant constitué son credo depuis sa création en mars-avril 2012 ?
A mon avis, le M23 est confronté à des difficultés d’ordre à la fois formel et matériel. Il se pose la question de savoir qui va valablement représenter le M23 à ces pourparlers, ce qui ne manque pas de lien avec cette autre question, substentielle, elle : sur quels points précis vont porter les pourparlers; quels sont les points sur lesquels le M23 peut faire des concessions, et dans quelle mesure ? Les réponses ne sont pas aussi évidentes qu’il y paraît, surtout qu’elles ne dépendent pas des seuls acteurs "apparents" du M23. Son spéctaculaire retrait des importantes entités de Goma et Sake, à la fin de la semaine dernière cache mal un changement de donne dans la crise : les maîtres ougandais et surtout rwandais étant plus que jamais sur la scellette, la "position" du M23 sur la table des négociations risque de ne pas être aussi forte que les concepteurs et réalisateurs du plan d’occupation de Goma l’avaient espérée.

Avant de tenter de répondre à ces deux questions, il n’est pas inutile de rappeler que le M23 fait référence à un accord de paix signé le 23mars 2009 entre le gouvernement congolais et le CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple) de Laurent Nkunda, qui est devenu un parti politique depuis, et qui s’engageait entre autres, à ne plus jamais recourir aux armes pour obtenir des réponses à ses préoccupations. Le jeu est donc compliqué à l’avance : le M23, qui dit être un  nouveau mouvement, différent du CNDP, est-il habilité à demander l’application des accords auxquels il n’était pas partie, aux lieu et place de leurs protagonistes ? La question n’est pas pertinente, en politique, puisqu’il est certain que le M23 n’est que le CNDP camoufflé, à bien des égards en tout cas. Par contre, l’on peut se demander si un Jean-Marie Runiga (président "apparent" du M23) maîtrise le contenu, le contexte et les contours de cet accord pour en négocier l’application. C’est peut-être même pour toutes ces raisons que le M23 a, au fur et à mesure qu’il gagnait de l’importance sur le plan politique et militaire, tenté d’élargir l’assiètte de ses revendications à des questions d’ordre plus général comme la démocratie (la vérité des urnes…), la bonne gouvernance et le développement. Il doit regretter aujourd’hui d’avoir été si mal inspiré de se nommer "M23" !

Le gouvernement n’entend pas tout concéder aux rebelles…
 
Ces éléments font dire à certains officiels congolais, présents à Kampala, que "l’abcès va enfin être crevé", et que les vrais meneurs du M23 vont devoir se montrer, parce qu’ils sont seuls à savoir ce qu’ils veulent réellement. Je n’en suis pas si sûr… Et ça, ce n’est encore que la forme. Sur le fond, le M23 étant une réalité incontestable (il n’est qu’aux portes de Goma, et occupe depuis plusieurs mois une importante partie du territoire de Rutshuru), on va devoir l’écouter, quelles ques soient ses revendications ou les hommes qui vont les porter.

Néanmoins, il y a des points sur lesquels le gouvernement assure qu’il ne peut transiger, quelles qu’en soient les conséquences. C’est notamment l’éventualité d’une re-intégration d’un Sultani Makenga et d’un certain nombre d’autres officiers du M23 au sein de l’armée nationale. "Makenga en est à sa cinquième insurrection, il a suffisamment prouvé son inaptitude à être loyal à la République ; avec un peu de chance il peut aller faire autre chose, il n’est pas question de le re-intégrer au sein des FARDC", m’a assuré un membre important de la délégation officielle congolaise. Et d’ajouter : "de toutes façons, il est inutile de se montrer large envers des gens comme ce Monsieur. Vous avez beau lui tendre la main, vous ne savez pas quand il va la poignarder". Mais dans ce cas, que vont devenir ces officiers ? Vont-ils se retirer au Rwanda comme leurs prédécesseurs Nkunda, Mutebusti, Ntaganda et les autres ? Sont-ils prêts à accepter cela?  

Quant aux autres questions, comme celles liées à la démocratie, à la bonne gouvernance et aux droits de l’homme, il n’est pas non plus certain que le M23 fasse un grand succès. Le Congo voudra se limiter à l’évaluation du contenu de l’accord du 23 mars, sans plus, et poser des actes dans le sens d’accomplir ceux de ses engagements qui n’avaient pas été tenus : rapatriement des réfugiés Tutsi du Rwanda, peut-être reconnaîssance des grades, … Il pourrait aussi étendre l’amnistie de 2009 à certains faits de guerre qui remontent à cette année, ajourner l’arrestation de Bosco Ntaganda (encore qu’il ne l’a plus à sa disposition), assurer l’impunité de Sultani Makenga et ses compagnons, tolérer que les militaires Tutsi restent encore déployés au Kivu exclusivement, etc. A mon avis, le gouvernent congolais a raison de ne pas se montrer trop affaibli par les événements; de ne pas marcher à genou à Kampala. Mais il ne devrait pas non plus perdre de vue que si les pressions exercées sur le Rwanda peuvent bien le pousser à lâcher du leste et à cesser ou diminuer son soutien au M23, ce dernier a gagné dans ses dernières conquêtes des moyens financiers et surtout matériels assez importants qui pourraient le pousser à l’orgueil de poursuivre la lutte armée sans le Rwanda, au cas où on tentait de trop lui refuser. La meilleure issue sera de faire des concessions raisonnables. S’il était si malin que cela, le gouvernement aurait dû déjà trouver un autre endroit que l’Ouganda, et d’autres médiateurs que Kagame et Museveni, dont il est clair qu’ils jouent un double jeu dans cette crise…

On ne peut pas être incapable de gagner une guerre, et se montrer en même temp sintransigeant, sinon on vous y force. Faire quelques concessions donc, pourvu qu’une fois que les armes se seront bien tues et que l’intégrité du pays aura été recouvrée, engager des actions et des réformes tous azimuts susceptibles de couper définitivement les racines de la conflictualité dans le Kivu, de restaurer l’Etat (ses services de sécurité, son administration, la justice, …), et d’induire la bonne gouvernance et le développement du pays. Cela devrait passer, à mon avis, par une Conférence Souveraine II de toutes les forces vives de la nation, pour se remettre en question et repenser l’Etat. 

Jean-Mobert N’Senga
04/12/2012

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