Crise à l’Est de la RDC : les véritables motivations de l’implication du Rwanda, d’après S. Hege
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Rubrique : Actualité


Publié le 25 Déc 2012 par Gaspard Musabyimana

Les implications du Rwanda dans la crise qui secoue son grand et riche voisin sont évidentes (elles remontent à 1996, avec la rébellion de l’alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila). Mais il n’en est pas de même de leur véritable motivation. Officiellement, le Rwanda revient souvent sur la menace – réelle ou supposée – que représentent des milices Hutu rwandaises actives dans la région frontalière du Kivu. Argument qui, en 2012, n’a plus le même poids que celui qu’il représentait il y a quinze ou dix ans. Le Rwanda lie volontiers cette "préoccupation principale" à d’autres telles que les droits des Tutsis congolais, dont quelques dizaines de milliers sont réfugiés sur son territoire, souvent depuis plusieurs années. 

Pourtant, au fil des ans et des évènements, il apparaît de plus en plus que le Rwanda pourrait avoir un agenda, occulte celui-là, et partant plus difficile à cerner, à déchiffrer. Et c’est fort probablement sur cet agenda-là que s’inscrivent ses actuelles manœuvres avec la nouvelle rébellion du M23, bien qu’il continue, contre moult évidences, à nier tout rapport avec ce mouvement. Car si l’on s’en tient aux seules choses apparentes, on trouvera difficilement une raison pour laquelle le Rwanda est à nouveau impliqué dans la déstabilisation de la RDC : les relations politiques et économiques entre les deux pays s’étaient nettement améliorées et stabilisées depuis 2009, avec la mise le retrait de Laurent Nkunda par le Rwanda et, plus tard, le rétablissement de leurs relations diplomatiques; des efforts militaires sans précédents ont été fournis pour combattre les FDLR, et le Rwanda, qui y a collaboré, s’est ouvertement félicité de ce que leur capacité de nuisance a été fortement diminuée; la RDC a arrêté et transféré des personnes recherchées par le Tribunal pénal international pour le Rwanda; la RDC est devenue en 2010 le premier pays d’exportation des produits rwandais dans la région; etc. 

Mais pourquoi donc le Rwanda persiste-t-il à déstabiliser la RDC ? A-t-il plus à gagner avec un Congo instable qu’en paix ? Qu’est-ce qu’il gagne(ra) justement ? Et pourquoi maintenant (2012) ? Ces questions et beaucoup d’autres, tout le monde se les pose, mais rares sont ceux qui peuvent y répondre, sans états d’âme, de manière raisonnable et objective. L’américain Steve Hege était, jusqu’au 30 novembre dernier, le Coordinateur du Groupe d’Experts sur la RDC, institué par le Conseil de Sécurité de l’ONU pour, entre autres, suivre l’application de l’embargo sur les armes aux acteurs non-étatiques en RDC; groupe qui a produit plusieurs rapports et documents sur, notamment, la rébellion du M23 et le soutien dont elle bénéficie de la part du Rwanda. 

Le 11 décembre dernier, il était invité par le Sous-comité pour l’Afrique, la santé mondiale et les droits de l’homme du Comité pour les Affaires africaines du Congrès américain, où il a fait un "témoignage" sur sa lecture et ses perspectives sur la "crise dévastatrice à l’Est de la RDC", au regard de son expérience personnelle sur le sujet. Sa présentation (un document de onze pages disponible en anglais sous format PDF sur http://foreignaffairs.house.gov/112/HHRG-112-FA16-WState-HegeS-20121211.pdf) est sans doute imparfaite – par exemple, il semble ramener entièrement la question de l’instabilité de la RDC aux velléités rwandaises, sans plus, en épinglant à peine les problèmes internes. Si bien que certains ont même trouvé son analyse "excessive". Néanmoins, elle a le mérite de répondre de manière assez cohérente et plausible à la plupart des interrogations sur les motivations de l’implication du Rwanda dans la déstabilisation de l’Est de la RDC depuis tant d’années. La "stratégie régionale" du Rwanda n’explique pas à elle seule le chaos congolais, mais si elle se confirme, il est évident qu’elle constitue l’une des "causes profondes" de l’instabilité de l’Est de la RDC. Steve Hege nous démontre que les crises répétitives dans le Kivu ne sont finalement pas un problème congolo-congolais comme on l’entend si souvent, et que le Rwanda a un rôle qui dépasse celui d’un simple sponsor des rébellions. C’est à mon avis une perspective qui doit être prise au sérieux par les congolais s’ils veulent régler la situation. 

Quant à la théorie d’un Etat fédéral, l’idée n’est pas mauvaise, au contraire. Steve Hege le rappelle : la constitution de février 2006 a consacré un Etat quasi-fédéral (fortement décentralisé), avec un nombre accru de provinces et d’importantes compétences laissées aux provinces et aux autres entités territoriales décentralisées. Mais le problème réside dans la mise en œuvre de cette constitution, du fait de l’incompétence et/ou de la mauvaise volonté des dirigeants à Kinshasa, ainsi que du laxisme de la population. Ce qui est inacceptable, c’est une "cooptation" par le Rwanda d’un tel système d’Etat. Et les congolais doivent à tout prix défaire ce piège. Décentralisation, fédéralisme ou autre, ce doit avant tout être une affaire des Congolais eux-mêmes, au gré de leurs intérêts et de leurs aspirations, et non pas une entreprise étrangère. La question reste : est-ce parce que le Rwanda aurait une préférence pour le fédéralisme au Congo que les Congolais doivent le rejeter automatiquement ? Je ne le pense pas. Ce qui est important, c’est que tout ce qui sera fait le soit dans l’intérêt supérieur du Congo et des Congolais, que cela plaise ou déplaise au Rwanda ou à d’autres pays. 

Etant donné la propagande que le Rwanda a conduite à son encontre en vue de discréditer les conclusions du Groupe d’Experts, il est fort à parier que certains trouvent dans cette analyse une raison de plus de croire que Steve Hege est un anti-rwandais, un anti-tutsi invétéré, sans nullement essayer de lire objectivement son analyse. C’est trop facile, les préjugés. Je pense pour ma part que l’on devrait s’efforcer de comprendre l’analyse et non l’analyste. Si objectivement on lui trouve quelque reproche, il vaut mieux formuler une antithèse. Autrement dit, donner d’autres réponses, au moins équivalentes en termes de cohérence et de vraisemblance, aux questions auxquelles lui s’est efforcé de répondre. 

Jean-Mobert N’Senga
24/12/2012

EXTRAITS : 

La stratégie régionale du Rwanda

Maintenant, si ce ne sont pas vraiment les réclamations et les demandes liées à l’accord du 23 mars 2009 ou la bonne gouvernance véritable, au développement, aux droits de l’homme, aux FDLR, aux réfugiés, etc., alors que veut vraiment le Rwanda ?

Malgré la paranoïa extrémiste de la « balkanisation » qui a été si répandue durant beaucoup d’années parmi les Congolais traumatisés par des invasions étrangères multiples, l’une seulement des demandes des rebelles est susceptible de donner une explication consistance : c’est le fédéralisme.

L’implication et l’orchestration rwandaises de la rébellion du M23 devient plus compréhensible quand elles sont comprises comme une démarche déterminée et calculée pour engendrer la création d’un Etat fédéral autonome à l’Est de la RDC.

Il y a eu des spéculations pour savoir si l’implication rwandaise était justifiée par des intérêts d’ordre sécuritaire, ou ses intérêts économiques, ou des liens ethniques et culturels, mais un Etat fédéral à l’Est de la RDC résumerait à lui seul toutes ces questions.

Avant les élections de novembre 2011, un des plus hauts officiers de renseignement dans le gouvernement rwandais discutait avec moi plusieurs scénarios possibles pour la sécession de l’Est du Congo. En reflétant la pensée de beaucoup de ses collègues, il a affirmé que parce que le Congo était trop grand pour être dirigé par Kinshasa, le Rwanda devrait soutenir l’apparition d’un Etat fédéral à l’Est du Congo. « Goma devrait être lié à Kinshasa de la même façon que Juba a été lié à Khartoum avant l’indépendance de Sud-Soudan », disait-il.

Il apparaît que ce n’est pas un prétexte ou une justification inventée postérieurement aux faits qui a causé cette guerre, mais plutôt les objectifs stratégiques régionaux du Rwanda qui motivent son implication. Toutes négociations devraient éviter d’autres questions distrayantes, et mettre l’accent sur cet élément extrêmement important.

Pendant nos réunions officielles avec le gouvernement rwandais à Kigali en juillet, la délégation rwandaise a constamment déclaré que notre rapport était simplement une distraction qui aurait pour effet de ralentir le processus permettant d’atteindre la solution définitive aux problèmes infinis du Congo. Poussant plus loin, plusieurs représentants n’ont pas caché le fait que la seule solution qu’ils avaient à l’esprit était en effet le fédéralisme. Ce n’est pas étonnant car le Rwanda a ouvertement incité et aidé des sécessionnistes congolais auto-déclarés comme Jules Mutebutsi, Akim Muhoza et Xavier Ciribanya afin de placer la barre assez haut dans la démonstration que le fédéralisme est finalement un compromis acceptable. Le jour où le M23 a pris Goma, les médias rwandais pro-gouvernementaux ont immédiatement commencé à exiger le « droit à l’autodétermination ».

Pendant plusieurs réunions internes du M23 pour la mobilisation, de hauts représentants gouvernementaux, y compris l’assistant spécial du Ministre de la Défense du Rwanda, ont ouvertement affirmé que l’établissement de cet Etat autonome était réalité le but fondamental de la rébellion. Plusieurs commandants M23 et alliés me l’ont aussi confirmé ouvertement, dans les entretiens que j’ai conduits avec eux en ma qualité de membre du Groupe d’Experts. De nombreux journalistes ont aussi confirmé que des commandants M23 mettent de plus en plus cet objectif au sommet de leur ordre du jour. Un porte-parole a récemment exposé à New York Times : « Nous voulons plus que la décentralisation ; nous voulons le fédéralisme », ajoutant : « les intérêts de l’Est de la RDC sont tournés vers l’Afrique de l’Est ».

Même de hauts responsables de la sécurité ougandais ont reconnu que ceci était le but des rwandais dans cette guerre du M23. Un officier qui a été impliqué dans le soutien au M23 en coopération avec les rwandais a déclaré : « Ils visent grand… Vous n’avez qu’à regarder le Sud-Soudan !». Le fédéralisme comme objectif permet aussi d’expliquer en partie l’implication de certains individus au sein du gouvernement ougandais. Si jamais le Rwanda atteignait son but, alors les ougandais voudraient s’assurer que leurs propres intérêts culturels, sécuritaires et économiques à l’Est de la RDC ne seront pas menacés.

La vision fédéraliste profondément enracinée de la part du Rwanda fait partie de la stratégie géopolitique régionale adoptée par les dirigeants à Kigali. Un Etat fédéral autonome fédéral à l’Est du Congo cimenterait et garantirait l’influence déjà vaste du Rwanda sur l’armée, ainsi que dans les aspects d’ordre politique, économique et culturel, influence semblable à celle qu’exerce la Syrie sur la partie Sud du Liban. A son grand avantage, depuis les terribles événements du génocide de 1994, le gouvernement du Rwanda a démontré une ambition inégalée et beaucoup de détermination à reconstruire son pays, et il a réalisé des avancées remarquables en matière de développement humain. Cependant, cette même ambition et cette détermination ont poussé les dirigeants rwandais à adopter une stratégie géopolitique basée sur la déstabilisation sur le long terme de l’Est du Congo, en sapant tous les efforts de reconstruction et de stabilisation de cette région dans l’espoir qu’une instabilité perpétuelle y engendrerait des réformes radicales de gouvernance.

Cet objectif explique aussi pourquoi le Rwanda a cherché systématiquement à dépeindre tous les groupes armés à l’Est de la RDC comme un front uni contre Kinshasa. Bien que la construction de cette coalition soit beaucoup plus difficile en pratique, dans nos réunions avec eux, le Ministre rwandais de la Défense et le responsable de l’armée, ils tous les deux défendu et plaidé pour tous les groupes armés actifs à l’Est de la RDC, y compris l’extrêmement brutal Raia Mutomboki.

En outre, les rwandais ont entrepris des efforts tous azimuts pour dépeindre le Congo comme « un grand trou noir », jouant sur les représentations coloniales reprises dans Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad, qui traitait l’État congolais de « factice ». Des diplomates rwandais ont incessamment déclaré que « le Congo était toujours un désordre, une cause perdue », et insinué qu’un changement structurel radical était indispensable pour le sauver.

Le choix du moment de la rébellion

La question suivante serait alors : pourquoi maintenant ?

En effet, le début de l’année 2012 était un moment propice pour faire une poussée définitive vers l’objectif stratégique du Rwanda, et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, presque tout le monde, y compris les rwandais, s’attendait à ce qu’après le processus électoral discrédité de 2011, le chaos et la protestation se répandraient, non seulement à Kinshasa, mais aussi dans d’autres parties de la RDC, présentant ainsi une brèche pour l’apparition d’un soulèvement de l’Est contre Kinshasa.

Comme Kabila avait tissé des liens avec le Rwanda dans l’intérêt de la paix, il était devenu dramatiquement impopulaire à l’Est de la RDC, sa base d’autrefois. Le défi était pour le Rwanda de trouver un moyen de retourner vers Kinshasa l’animosité envers Kigali, en jouant sur des décennies d’un leadership gouvernemental faible à l’Est de la RDC. Par-dessus ceci, il y avait un rival politique sérieux en la personne de Vital Kamerhe, le premier véritable leader d’opposition encré à l’Est. Kabila faisait maintenant face à deux fronts d’opposition, du fait que l’ouest lingalaphone qui s’était déjà montré extrêmement hostile à lui, le traitant d’ « imposteur rwandais ». Même dans ce qui restait de bastion de Kabila, le soutien populaire, dans la période préélectorale, à des mouvements sécessionnistes, avait augmenté dans la province riche en ressources minières du Katanga ainsi que dans le Sud-Kivu.

Deuxièmement, une plus grande stabilité de l’Est de la RDC, après un deuxième mandat présidentiel, pourrait accélérer le développement des capacités de l’Etat et des institutions à l’Est du Congo, ce qui aurait pour effet de diminuer progressivement les chances d’une poussée dans le sens de la réforme radicale de la gouvernance. En outre, les rwandais redoutent que les Congolais n’adoptent des mesures d’indépendance économique de l’Est de la RDC par, par exemple, l’établissement d’une fonderie de minerais à Kisangani, qui orienterait radicalement loin du Rwanda le commerce des minerais du Kivu.

"La lassitude vis-à-vis du Congo" parmi la communauté des donateurs, qui paient annuellement une lourde facture pour MONUSCO, est aussi l’une des raisons pouvant justifier la proposition de solutions radicales et définitives pour l’Est du Congo. En reflétant ce sentiment, un diplomate occidental m’a demandé sincèrement, au milieu de la crise : « Après tant d’années de violence, l’Est du Congo est-il vraiment une entité viable ? Peut-être devrions-nous commencer à penser à des solutions plus radicales et durables pour cette région ». Ce sentiment de désespoir pour le Congo atteint de tels niveaux que récemment, le New York Times a publié une libre tribune préconisant de « laisser ce pays se disloquer ».

Quatrièmement, avant le M23, il y avait eu de plus en plus de volonté de ne plus tolérer les abus et l’impunité de Bosco Ntaganda, ainsi qu’une pression plus grande pour limiter la chaîne de commandement parallèle des ex-CNDP. Si Ntaganda venait jamais à être arrêté, comme l’exigé par des organisations de défense des droits de l’homme, cela aurait significativement diminué l’influence rwandaise et sa puissance militaire à l’Est de la RDC. En outre, après que quinze ans, les cycles infinis d’intégration d’anciens rebelles sont de moins en moins acceptables, rendant ainsi plus essentiel la réalisation plus tôt que plus tard, de l’ultime objectif.

De plus, beaucoup d’anciens officiers CNDP résistent avec véhémence à tout effort de la part gouvernement congolais à les redéployer en dehors du Kivu, et règnent sur des mafias et des réseaux de rançonnage. Ceci a inévitablement concilié les divisions latentes parmi les commandants Tutsi formant un front commun désirant marcher avec le Rwanda pour protéger leurs propres intérêts personnels d’affaires, malgré les dispositions précédentes de certains d’entre eux à soutenir des dissidents rwandais comme le Général Kayumba Nyamwasa.

Finalement, le rôle des Rwandais dans le processus d’intégration de l’ex-CNDP leur a fourni une occasion particulière de se placer comme des faiseurs de paix dans une telle crise, de sorte qu’ils pourraient insister pour l’adoption d’une solution préconçue, comme le fédéralisme. Dès le début de cette crise, le Rwanda a réclamé à cor et à cri « des négociations politiques sur la gouvernance », je pense pour ces raisons-ci.

Implications sur les négociations

Alors, qu’est-ce que tout ceci peut bien signifier pour les négociations en cours ?  Si les aspirations géopolitiques du Rwanda sont si ambitieuses, que peut-on donc attendre des négociations, particulièrement quand il a manifesté ces dernières semaines qu’il avait le dessus sur le champ de bataille ? Si l’on aborde pas la question du fédéralisme, toutes les autres questions pourraient être résolues, mais la probabilité que la guerre baisserait semble être très insignifiante, si le fédéralisme est réellement l’objectif principal du Rwanda. Beaucoup d’observateurs n’ont de cesse d’appeler à identifier et résoudre les causes profondes des cycles de violence à l’Est de la RDC, mais font peu mention des objectifs stratégiques du Rwanda à l’Est de la RDC, en eux-mêmes, comme constituant une cause première. Pour sa part, Kabila se sent en position de force s’il s’agit de négocier juste l’accord du 23 mars, mais les pourparlers vont inévitablement échouer tant que la question du fédéralisme n’est pas placée au centre de l’agenda.

Le Rwanda a soutenu que ses intérêts nationaux sont mieux servis par la stabilité régionale et à travers le commerce frontalier avec l’Est de la RDC. C’est certainement le cas à long terme, mais s’ils parviennent vraiment à réaliser un Etat fédéral autonome à l’Est du Congo à court terme, malgré la grande instabilité, d’un point de vue stratégique, ceci vaudra plus qu’une indemnisation pour la perte d’un peu d’aide de la part de donateurs.

Cette conclusion suscite plusieurs questions. Le fédéralisme sera-t-il vraiment négociable à Kampala, ou jamais ? Les Etats-Unis d’Amérique et d’autres Etats au sein de la communauté internationale vont-ils soutenir la solution du fédéralisme pour l’Est de la RDC, sachant bien que cela est en premier lieu l’objectif du Rwanda ?

Le Rwanda sera-t-il récompensé pour sa persistance ? Comment la naissance d’un Etat fédéral conduite de l’étranger, s’arrêtant juste au bord d’une sécession pure et simple, pourrait-elle être considérée internationalement comme légitime ? Des négociations objectives peuvent-elles se pencher sur pareille question, pendant qu’elles sont conduites par le Rwanda et l’Ouganda ? Les exemples du Sud-Soudan et du nord du Mali peuvent-ils avoir un impact sur les discussions ? En général, des diplomates soutiennent que le Rwanda peut et doit faire partie d’une solution. Les rwandais aussi se plaignent incessamment d’être pointés du doigt et soutiennent qu’ils font partie, non pas du problème, mais de la solution à la crise actuelle. Encore faut-il connaître la solution en question !

"La solution" à cette crise semble avoir été identifiée avant que les premières balles n’aient été tirées. Le Rwanda savait quelle solution il voulait proposer et avait besoin pour cela d’orchestrer une crise qui serait assez étendue pour justifier une telle solution. Lorsque l’Etat congolais et ses forces de sécurité se sont bien défendus et ont battu l’originel ex-CNDP, les rwandais ont dû intervenir ouvertement pour conduire plus directement la crise, défiant la pression internationale au moment où leur implication devenait extrêmement évidente.

En prenant un peu de recul par rapport aux dynamiques actuelles, le fédéralisme en lui-même est plutôt une bonne proposition, mais lorsqu’il est téléguidé par un Etat voisin qui devrait en profiter énormément, le moins qu’on puisse dire c’est que le fédéralisme peut être problématique. Il devrait naître à partir d’un débat politique démocratique à l’intérieur de la RDC et exclusivement entre les Congolais, et non pas à travers des négociations politiques orchestrées et facilitées par le Rwanda et certains de ses alliés en Ouganda.

La communauté internationale semble vouloir escamoter l’implication du Rwanda et les terribles charges de violation de droits de l’homme de la part de certains de commandants du M23 en vue d’aider à l’obtention d’une solution hâtive de « cessez-le-feu » et interrompre immédiatement l’énorme coût humanitaire de cette guerre. Surtout maintenant que le Rwanda a montré qu’il déploiera constamment ses troupes de l’autre côté de sa frontière pour s’assurer que le M23 garde un avantage militaire sur le front. Sur le plan militaire, l’armée congolaise a prouvé être plus que capable de défaire les véritables mutins, mais depuis que le Rwanda a établi le M23 et a déployé de façon répétitive sa propre armée aux côtés des mutins, la solution militaire semble être exclue. Bien plus, la MONUSCO a montré qu’elle ne voulait pas déployer ses troupes pour affronter des armées étrangères.

Maintenant que le M23 s’est repositionné au nord de Goma dans le but de peser sur les négociations, il est à douter que le Rwanda acceptera à nouveau une stratégie du genre « sortir pour sauver la face » comme en 2009. Le Rwanda est déterminé à gagner. Ils sont conscients que ceci pourrait bien être leur dernière chance. Ainsi, le Rwanda pourrait poursuivre sa guerre jusqu’à ce qu’il ait obtenu ce qu’il désire réaliser. Les coûts sont déjà trop importants pour le Rwanda pour qu’aujourd’hui il se contente de quoi que ce soit d’inférieur à son ultime objectif.

CONCLUSION

Au tournant actuel, la question clé devrait être ce que sera la solution que le Rwanda considérera comme suffisante pour accomplir son objectif stratégique, et qui pourrait laisser une fenêtre ouverte pour renverser progressivement ses progrès vers ledit objectif qui passent par le renforcement de l’indépendance de l’Etat à l’Est de la RDC.

Plus d’intégration économique régionale pourrait-elle satisfaire le Rwanda à court terme ? L’intégration régionale est objectivement très positive, mais il doit être basé sur des États en position égale et se respectant mutuellement. L’histoire récente prouve que tenir compte de l’intégration économique sans commencer par construire l’Etat congolais, dont les dirigeants ont la première responsabilité, ne dissuadera pas le Rwanda de poursuivre son but stratégique. Le "rapprochement" en 2009 entre la RDC et le Rwanda a été internationalement loué parce qu’il a ouvertement reconnu et accepté la réalité de l’influence rwandaise dans les Kivus. La logique était que si le Rwanda était autorisé d’établir, à travers la frontière, des projets économiques de manière ouverte et transparente (au-dessus de la table), il ne devrait plus manœuvrer dans l’ombre (sous la table). Cependant, les stratèges rwandais ont probablement vu ces initiatives comme des tremplins vers l’accomplissement de leur objectif ultime et non comme son aboutissent.

Par conséquent, si le fédéralisme est en effet l’enjeu majeur, alors il y a un besoin clair d’un processus qui examine la décentralisation comme une alternative. La décentralisation est prévue dans la Constitution congolaise, qui prévoit aussi l’extension du nombre des provinces. Potentiellement, un accord négocié qui accélérait le processus de décentralisation en faisant apparaître cette dernière comme menant au vrai fédéralisme pourrait constituer un compromis raisonnable. C’est cela, si nous sommes enclins à accepter qu’il n’y a aucune option réelle militaire qui dissuadera définitivement la détermination du Rwanda à parvenir à ses buts. Cependant, un processus par lequel l’État congolais n’est pas créé d’abord et ensuite déconcentré en ses diverses provinces avec des institutions autonomes pourrait produire des résultats désastreux. Ainsi, le défi majeur, dans un tel compromis serait l’accompagnement proche d’un tel processus de décentralisation par les donateurs, en vue d’isoler des institutions locales initialement faibles d’une quelconque influence externe ou d’une cooptation.

En outre, en RDC n’importe quel processus de décentralisation doit également prioriser le renforcement de l’effectivité du gouvernement dans tout le pays. La grande majorité des Congolais à l’Est de la RDC s’identifient fortement au Congo comme seule nation. La plupart ne veulent pas que leur propre gouvernance soit une affaire des Etats voisins. Ils veulent que Kinshasa dirige l’Est du Congo de façon proactif, impartiale, efficace et avec un équilibre respectueux.

Un autre aspect important de la dissuasion contre la cooptation rwandaise d’un processus congolais de décentralisation serait de mettre progressivement en place à grande échelle des projets d’infrastructures et des projets industriels devant, à court terme, améliorer à l’indépendance économique de la RDC vis-à-vis de ses voisins. Un exemple de ce type de projets serait la rénovation de l’aéroport de Goma et sa mise aux standards internationaux, de sorte à permettre un mouvement libre et direct des marchandises et des personnes de l’Est de la RDC vers les principaux centres commerciaux du globe.

Avec le temps, le Rwanda pourrait atteindre un point de basculement où ses motivations économiques commenceraient à favoriser un traitement de la RDC sur un même pied d’égalité, comme c’est le cas avec ses autres voisins tels que le Kenya ou la Tanzanie. Bien que cela ne résoudrait pas les préoccupations du Rwanda sur les aspects culturels et sécuritaires, aborder le problème d’un point de vue économique pourrait permettre, à terme, de remodeler la stratégie géopolitique du Rwanda dans la région des grands-lacs.  

En somme, le meilleur scénario possible pour la situation délétère actuelle c’est, pour la RDC, de saisir les négociations en cours pour adresser de front le désir du Rwanda d’un Etat fédéral à l’Est du Congo en convainquant Kigali qu’il peut réaliser cela en se servant de la législation congolaise préexistence en matière de décentralisation. Alors, la communauté internationale doit soutenir solidement les institutions centrales et provinciales et l’infrastructure économique de la RDC en vue d’atténuer lentement l’encombrant contrôle et l’intervention externes. Les élections locales, qui avaient été prévues pour cette année, pourraient fournir le cadre pour de telles discussions (…)". 

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