Mali: lettre ouverte à Dominique de Villepin
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Rubrique : Actualité


Publié le 16 Jan 2013 par Gaspard Musabyimana

Cher Dominique de Villepin,

Le 12 janvier dernier, vous avez publié une tribune dans le « Journal du Dimanche », intitulée « Non, la guerre, ce n’est pas la France ». Le même jour, alors que je n’avais pas encore eu connaissance de votre papier, j’avais moi-même rédigé « Une décision courageuse, mais périlleuse », article que j’avais posté sur mon modeste site. Le moins que l’on puisse dire est que nos analyses de l’intervention française au Mali divergent !

Comment l’ancien ministre des affaires étrangères que vous êtes peut-il faire un parallèle entre l’agression étasunienne contre l’Irak, en 2003, et l’intervention de la France au Mali dix ans plus tard ? Au Mali, pays ami, la France intervient à la demande des autorités de ce pays.  Cette intervention a suscité l’enthousiasme des Maliens, qui se sentaient abandonnés, et l’espoir des populations vivant depuis huit long mois sous le joug de barbares moyenâgeux prétendant  combattre au nom d’une religion. Comment pouvez-vous, Monsieur de Villepin, affirmer qu’il eut mieux valu négocier afin d’engager un « processus politique », dans cette crise malienne ? En trente années d’activités à travers le monde, de l’Asie du Sud-Est à l’Afrique, j’ai eu affaire à nombre de groupes rebelles, combattant pour les causes les plus diverses. Je me suis toujours fait l’avocat de solutions politiques, persuadé qu’il valait mieux négocier et tenter d’arriver à un compromis plutôt que de prolonger inutilement les souffrances des plus démunis. Cependant, dans le cas du Mali, je suis convaincu qu’il serait illusoire de rechercher un accord avec les seigneurs de la guerre qui tiennent le nord du pays. Non seulement un tel accord serait impossible, mais il ne serait pas souhaitable.

Savez-vous, Monsieur de Villepin, à qui nous avons affaire, au Nord-Mali ? Tout d’abord, il convient de souligner ici que nous n’avons pas affaire à des Maliens, tout du moins en ce qui concerne les responsables de ces groupes armés. Il s’agit de salafistes algériens, qui semèrent l’horreur et la désolation  dans leur propre pays dans les années 90. En difficultés chez eux, ils ont dû fuir afin de trouver des sanctuaires les mettant à l’abri des coups qui leur étaient portés par les forces de sécurité algériennes. Nous avons aussi affaire à des Nigérians, adeptes de la meurtrière secte « Boko Haram », responsable d’attentats contre des églises et d’assassinats de milliers de leurs compatriotes, chrétiens et autres. Comme leurs « collègues » algériens, ils ont cru trouver dans les étendues désertiques du septentrion malien un refuge les mettant hors de portée de l’armée de leur pays. Les Maliens sont peu nombreux parmi les responsables de ces groupes armés, même si tous ont recruté au sein de la population locale. Les dirigeants indépendantistes touaregs ont eu tôt fait de se démarquer de ces groupes, dont ils avaient un temps cru pouvoir se servir afin de faire avancer la cause de leur « Azawad ». Ils ont même accueilli favorablement l’intervention française et se disent prêts à collaborer avec nos forces.

Ces groupes armés divers et variés ont prospéré grâce à leurs trafics en tous genres : cigarettes, drogue, armes et même êtres humains. Depuis qu’ils se sont emparés des deux tiers nord du Mali, ils y ont imposé leur vision rétrograde de l’islam. Ils ont multiplié les châtiments d’un autre âge : flagellations, amputations et même lapidations, le tout publiquement et pour des motifs souvent dérisoires. Ils ont osé détruire les sanctuaires les plus sacrés de l’islam malien, uniques témoignages d’une brillante civilisation du passé, sous prétexte qu’ils constituaient des blasphèmes envers leur interprétation discutable de la religion. Ils ont marginalisé les femmes maliennes, les contraignant à demeurer chez elles ou à porter des vêtements les couvrant de la tête aux pieds, visages compris. Cet islam-là est non seulement rétrograde, mais il n’a rien à voir avec l’islam pratiqué depuis plus d’un millénaire par les Maliens. Est-ce avec les responsables de ces horreurs que vous souhaiteriez dialoguer, Monsieur de Villepin, afin d’engager un « processus politique » ? Pensez-vous réellement qu’il soit possible, souhaitable ou même moral de discuter avec la nébuleuse Al Qaïda, avec AQMI ou avec les « clients » de ces derniers ? Pour ma part, la réponse ne fait aucun doute, c’est NON !

J’ai beaucoup d’admiration pour l’écrivain et l’historien que vous êtes, Monsieur de Villepin. Vos « Cents-Jours » restent pour moi un livre inoubliable. En lisant cet ouvrage, votre style et votre érudition historique m’avaient définitivement conquis.

En 2003, comme des millions d’autres Français, j’avais vibré en vous entendant exprimer avec éloquence et conviction l’opposition de la France à la guerre que les Etats-Unis projetaient contre l’Irak. Jusqu’à ce jour, je vous suis très reconnaissant pour ce discours courageux.

En 2009 et 2010, je me suis indigné de « l’acharnement d’un homme » contre vous, et je vous ai exprimé ma solidarité. J’ai même, un temps, fréquenté votre réseau social, « Villepincom », ayant eu la naïveté de penser que vous pourriez représenter une alternative crédible face aux dérives du sarkozysme. Je dois vous avouer, Monsieur de Villepin, que je conserve un très mauvais souvenir de cette période. En effet, je fus horrifié par les propos racistes, antisémites (antijudaïques serait un terme plus approprié) tenus par nombre de vos fidèles, sur Villepincom. Nombre d’intervenants n’avaient de cesse que de déverser leur haine de la France et de son passé, exigeant toujours davantage de « repentance ». D’autres, souvent les mêmes d’ailleurs, éructaient leur haine d’Israël et leur admiration pour le Hamas, pour le Hezbollah et même pour l’Iran des ayatollahs. Je me suis indigné de cet état de chose auprès des responsables de « Villepincom ». Les commentateurs ont cependant continué à vomir leurs haines et leurs insultes, et j’ai dû quitter votre réseau social. Ce qui m’avait surtout attristé, à l’époque, c’était votre silence. Jamais vous n’avez cru bon de dénoncer ces dérives, ces excès.

En 2012, vous n’avez pas été au rendez-vous. Cela ne m’a aucunement surpris. Par contre, je suis déçu que vous commenciez l’année 2013 en vous retrouvant aux côtés de M. Mélenchon et de l’extrême-gauche pour condamner l’intervention française au Mali. Autant l’action de la France en Côte d’Ivoire ne fut pas comprise par de très nombreux Africains, autant l’opération contre Kadhafi fut à juste titre critiquée comme étant l’ouverture d’une dangereuse boîte de pandore, autant la décision du président Hollande a été saluée par la plupart des Africains.

J’ai bien conscience des périls qui guettent la France dans les jours, les semaines et les mois à venir. Mais je suis aussi persuadé que l’opération « Serval » est une occasion unique pour la France de redorer son blason en Afrique et dans le monde. Puissiez-vous, Monsieur de Villepin, former comme moi les vœux pour que la France soit à la hauteur des défis qui s’annoncent !

J’ajoute, pour conclure, une dernière précision : je n’écris pas ces lignes depuis un confortable salon parisien. Non, je les écris depuis le terrain, quelque part au Sahel, où je vis et travaille, au milieu de nos amis musulmans qui, comme moi, se réjouissent de voir la France enfin relever le défi des terroristes qui salissent depuis trop longtemps le nom leur religion.  

Hervé Cheuzeville, 14 janvier 2013

(Auteur de trois livres: "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale", l’Harmattan, 2003; "Chroniques africaines de guerres et d’espérance", Editions Persée, 2006; "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé", Editions Persée, 2010 ; Son quatrième ouvrage sera publié dans quelques semaines)

Site : http://cheuzeville.net

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