Masisi, Nord-Kivu : Pacte pour la paix, ou alliance contre les Tutsi ?
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Rubrique : Actualité


Publié le 12 Fév 2013 par Gaspard Musabyimana

Un pacte de non-agression mutuelle a été signé, mardi 5 février 2013, entre plusieurs groupes armés opérant dans le territoire de Masisi, dans la région du Nord-Kivu. Ce pacte vise à mettre un terme aux affrontements meurtriers et aux rivalités récurrentes entre les principaux groupes tribaux de Masisi, notamment les Hutu, les Hunde, les Nyanga et les Tembo (à l’exception notable des Tutsi). Le territoire de Masisi est l’une des parties les plus affectées par les conflits ethniques et identitaires dans l’Est de la République Démocratique du Congo, et cela depuis les années 1990, bien avant l’embrasement généralisé de la région. Que ce soient les leaders des groupes armés concernés, les autorités provinciales et les notables locaux, ou encore les différentes organisations impliquées dans la recherche de la paix dans ce territoire, tout le monde a salué la signature de cet accord sans précédent. 

Le général Janvier Kalairi, chef de l’Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS, d’obédience Hunde) a déclaré à l’Agence France Presse : "Nous demandons à la population d’oublier les erreurs du passé. Il n’y a plus de Nyatura ou d’APCLS, ni de Hutus et de Hundes. Pour l’instant, nous sommes tous membres d’une même famille". Avec le même enthousiasme, le chef du groupe Nyatura (d’obédience Hutu), a affirmé à la même Agence que ce jour "marquait la fin du tribalisme dans le Masisi", avant d’agrémenter : "Nous devons apporter la paix à la région et nous aimer comme des frères et sœurs". Y a-t-il des raisons d’espérer que ce pacte inaugure véritablement l’ère d’une paix durable dans cette magnifique et riche contrée, ensanglantée par des décennies de conflits et de violences ? Mais curieusement, ces groupes ont crée un nouveau groupe qu’ils ont dénommé Alliance des Patriotes contre la balkanisation du Congo (APCBCO), dont on ne connaît pas encore les contours réels. 

Hunde, Hutu Tembo, Nyanga, à l’unisson

L’histoire entre les communautés tribales du Masisi est très tumultueuse : entre les Hunde et les Hutu, entre ces derniers et les Tutsi, les Nyanga ou les Tembo, entre les Banyarwanda (Hutu et Tutsi) et tous les autres, etc. Les causes sont aussi nombreuses : conflits fonciers entre les « autochtones » et les « immigrés », les propriétaires coutumiers et les cessionnaires, entre les agriculteurs et les éleveurs, entre les propriétaires, etc. ; conflits identitaires ; luttes de pouvoir ou d’influence ; … Ensuite il y a eu des événements qui n’ont pas arrangé les choses, bien au contraire : La « guerre de libération du Rwanda » au début des années 1990 et l’effort de guerre (financier, mais surtout humain) consenti par les Tutsi du Masisi à leurs frères ; l’arrivée massive dans ce territoire des réfugiés Hutu rwandais à partir de 1994 ; les expéditions meurtrières de l’armée rwandaise entre 1996 et 2003 ; et enfin les rébellions Tutsi du CNDP (2004-2009) et, actuellement, du M23. A cela s’ajoute le boom du Coltan ces dernières années ; un minerai dont regorgent en abondance les collines verdoyantes de cette « Suisse d’Afrique », et dont les luttes souvent déloyales pour l’exploitation n’ont pas manqué d’ajouter de la poudre au feu.   

De nombreuses tentatives de concilier les communautés tribales du Masisi ont échoué par le passé. Soit parce que la méfiance était trop importante entre elles, soit parce que les pouvoirs publics ne s’y étaient pas suffisamment impliqués, soit encore à cause des interférences pour des fins politiciennes ou économiques. A cet égard, l’accord qui vient d’être signé est historique. En effet, outre qu’il donne désormais un semblant d’entente entre les principaux groupes armés, correspondant aux principaux groupes tribaux de Masisi (APCLS, FDDH/Nyatura, Rahiyaa-Mutomboki, FDC-Guides, et une faction de déserteurs des FARDC), il arrive à un moment où les autorités congolaises ont plus que jamais besoin de cohésion des forces pour faire face à aux forces étrangères ou réputées telles, en l’occurrence les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR) et surtout le M23. Déjà, dans ce but précis, les autorités congolaises essayaient depuis plusieurs mois de convaincre Janvier Karairi et ses hommes ainsi que les combattants Nyatura de rejoindre les Forces armées de la RD Congo. Selon plusieurs informations, les combattants de ces deux groupes avaient pris part aux combats ayant opposé les FARDC au M23 au mois de novembre 2012 à Goma et ses environs. Peu avant l’offensive du M23 sur Goma et Sake dans cette période, ce sont des milliers de combattants de ces deux groupes armés qui avaient été rassemblés à Ngungu et Mushaki en prévision d’une intégration formelle au sein de l’armée congolaise. L’offensive du M23 avait eu pour effet de les disperser de nouveau, chaque combattant rejoignant ainsi son groupe ou son fief, mais, de toute vraisemblance, cela n’avait en rien entamé leur rapprochement avec les FARDC. Cet accord est ainsi d’autant plus significatif pour les autorités congolaises qu’elles ont tout intérêt à réduire autant que faire se peut le nombre de brasiers dans l’Est.

Historique comme fragile ! 

S’il peut être qualifié avec raison d’historique, cet accord demeure hélas très fragile à bien des égards.

–          La communauté Tusti à l’écart : ils constituent l’une des communautés tribales de Masisi, et leur rôle (positif ou négatif) sur les plans militaire et politique, aussi bien que leur importance démographique ne sauraient être ignorés. Il faut encore savoir si cette communauté a été mise à l’écart par les négociateurs de cet accord, ou si c’est elle-même qui n’a pas voulu être de la partie. Quoiqu’il en soit, le fait qu’elle ne figure pas parmi les signataires n’est pas rassurant du tout. L’on se rappellera que la guerre actuelle du M23 est officiellement justifiée, entre autres, par la prétendue marginalisation des Tutsi, les menaces que feraient peser sur eux leur communauté la présence des Hutu rwandais dans l’Est de la RDC et la situation des dizaines de milliers deTutsi congolais réfugiés au Rwanda. Certes le M23 n’est pas jusqu’ici parvenu à s’installer dans le Masisi, mais il y a des groupes qui lui sont inféodés et qui servent ses intérêts politiques, stratégiques, voire militaires. Les Rahiya-Mutomboki et les FDC-Guides sont de ceux-là, selon les rapports du Groupe des Experts de l’ONU. Et pour couronner le tout, il y a ce mouvement continu de femmes et d’enfants Tutsi quittant en masse le territoire de Masisi pour se réfugier au Rwanda depuis le début du mois de décembre 2012. Leur raison officielle : fuir les exactions et les attaques ciblées commises contre eux par les FDLR et par les autres miliciens congolais (Hutu, Hunde, Nyanga, …). Ce dont on peut déduire aisément que tous les groupes ethniques de Masisi se seraient ligués ensemble contre les seuls Tutsi. Il est même à craindre que les Tutsi ne voient dans cet accord une alliance hostile à leur égard entre le gouvernement congolais et des groupes « anti-Tutsi ». Encore que les Nyatura sont souvent assimilés de façon systématique aux FDLR, donc aux « génocidaires » par certains, confortant ou corroborant ainsi la propagande officielle rwandaise. Il est donc superflu de penser mener un processus de paix durable dans le Masisi sans eux. A moins que cet accord ne soit qu’un premier pas, et que d’autres pas suivent…

–          L’incertitude d’une unité de leadership, de vues et d’intérêts à l’intérieur des groupes engagés :     Ceci constitue un autre problème sérieux. En effet, on sait qu’au sein d’un groupe comme Rahoya Mutomboki ou les Guides, il y a des factions qui obéissent à des intérêts et des commandements différents, et dont les obédiences ont un caractère variable. Dès lors, l’on peut douter que l’engagement d’un Bwira pour le compte des Rahiya Mutomboki fasse l’unanimité au sein de ce groupe. Pareil pour les Nyatura et les Guides. Quant à l’APCLS, l’optimisme est permis, pour autant que sa communauté ne trouve pas dans cette alliance une trahison…

–          L’incertitude d’une volonté politique et de mesures sérieuses d’accompagnement : l’autre problème est celui de la politique des autorités civiles et militaires aux niveaux national et provincial. Sont-elles à mesure de capitaliser cette opportunité de mettre ensemble les principaux groupes armés de Masisi, afin qu’ils cessent réellement de se faire la guerre ? On peut en douter. D’un côté il y a le laxisme habituel de ces autorités, leur manque de stratégie et de cohérence. De l’autre, il y a les jeux politiciens et les calculs affairistes qui accompagnent toujours les conflits et les violences communautaires dans les Kivu. 

En somme, la signature de ce pacte est un pas important que les autorités et les autres acteurs devraient chercher à capitaliser et à orienter pour que l’Alliance qui s’est créée ne devienne pas une alliance du genre « tous contre les Tutsi », et pour que ce semblant de cohésion retrouvée autour d’un intérêt commun ne vole pas trop vite en éclats. Par ailleurs, il est important de trouver des mesures d’encadrement des miliciens issus de ces groupes (l’on ne sait pas encore si ceux-ci vont rentrer dans l’APCBCO), mesures qui ne doivent surtout pas consister en une intégration systématique au sein des FARDC. Enfin, l’armée et la police doivent être effectivement déployées dans cette contrée, en vue d’y assurer la sécurité. Encore faut-il que ces dernières se comportent et soient traitées différemment que d’habitude…

On verra, au cours de semaines et des mois à venir, les retombées de ce pacte. En attendant, prudence et méfiance !

J-M. N’Senga
12/02/2013

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