RDC / « Pourparlers » de Kampala : la farce au million de dollars
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Rubrique : Actualité


Publié le 13 Fév 2013 par Gaspard Musabyimana

9 décembre 2012 – 9 février 2013 : deux mois jour pour jour depuis que les « pourparlers » ou le « dialogue » (l’expression varie selon les autorités et les humeurs) entre le gouvernement congolais et la « force négative » (!) du M23 ont officiellement débuté à Munyonyo près de Kampala, la capitale ougandaise. Menés sous l’égide de la Conférence internationale sur la Région des grands Lacset sous la médiation de l’Ouganda, représenté par son ministre de la défense, Crispus Kiyonga, ces « pourparlers » connaissent la participation d’une trentaine de délégués de part et d’autre, en plus de plusieurs observateurs  régionaux et internationaux.

Au moins 1, 5 million de dollars du Trésor public pour deux mois de villégiature en terre ougandaise

Selon nos informations, chaque délégué à ces « pourparlers » a droit à un per diem de 250 dollars américains, en plus d’un logement (la chambre la moins chère à Munyonyo Commonwealth Resorts se facture 150 dollars la nuitée) et de deux repas quotidiens (pas moins de 50 dollars). Le gouvernement compte une trentaine de délégués officiels (ministres, parlementaires, représentants des communautés tribales du Kivu, « représentants de la société civile »), auxquels s’ajoutent des agents d’un service technique d’appui et quelques journalistes, tous à sa charge. Je ne veux pas m’attarder sur le fait que de prétendus membres de l’opposition congolaise et de la société civile sont pris en charge par le gouvernement, ce qui les rend inexorablement tributaires de ce dernier, car il y a encore pire : c’est le gouvernement congolais qui prend en charge la délégation de la rébellion du M23, composée elle aussi d’une trentaine de membres.

En tout, plus de soixante personnes. Ce qui amène le compte autour de 1, 5 million de dollars, en considérant les cinquante jours qu’ils viennent de passer dans le prestigieux complexe hôtelier ougandais. (Qui sait si même la dizaine de jours de congé autour des fêtes de fin d’année n’étaient pas « chômés » mais payés !). Et c’est sans compter les billets d’avion (certains ministres et députés ont effectués plusieurs navettes entre Entebbe et Kinshasa, Addis-Abeba, Dar-es-Salam, New York,…), les inévitables commissions, les frais versés à des journalistes pour la couverture médiatique de ce (non)événement, etc. L’argentier du gouvernement à Kampala, qui est aussi « l’expert » et, avec le ministre des affaires étrangères, le principal négociateur, l’illustre révérend Apollinaire Malu-Malu, peut-il manquer sa « marge de manœuvre » entre les chiffres ? Ah ! Ce ne serait pas catholique pour un Congolais « normal »…

Quel résultat ?

Mauvaise question, dirais un Congolais…pragmatique ! Avec raison, car il est fort à parier qu’il n’y pas un seul Congolais, le chef de la délégation Raymond Tshibanda en premier, qui semble être allé à Kampala avec un résultat politique en vue. Résultat suppose objet, or justement chacun donne à ces « pourparlers » un objet selon son propre entendement. D’où une véritable cacophonie parmi les officiels congolais.

Pour le président Joseph Kabila, Kampala devrait mettre à jour les « causes profondes » des guerres dans l’est de la RDC. Pour le ministre Raymond Tshibanda, il faut en attendre une paix durable pour les Kivus. Pour Lambert Mende, Kampala doit permettre d’évaluer l’accord du 23 mars 2009 et de démontrer la mauvaise foi des rebelles. Etc. En coulisse, tout le monde avoue que c’est, pas plus ni moins, une distraction, une manœuvre destinée à calmer l’ardeur des rebelles, une simple formalité découlant de la déclaration des chefs d’Etat de la CIRGL du 26 novembre 2012 enjoignant le gouvernement à « entendre les revendications légitimes du M23 », ou encore un moyen de gagner du temps en attendant le déploiement d’une hypothétique « force neutre ». Le M23, lui, voudrait probablement négocier. Mais bien sûr ce n’est pas tant l’accord du 23 mars 2009 qui l’intéresse, que des revendications d’ordre politique et militaire, qui ne sont pas forcément celles d’il y a trois ans. Des questions sur lesquelles le gouvernement ne veut ou ne peut faire de concession, en tout cas pas autant que le M23 le souhaiterait. Dans ce contexte, quel autre résultat peut-on attendre d’un tel dialogue auquel personne n’accorde le moindre crédit, à part un gaspillage de temps, de ressources et d’énergie ?

Le premier résultat le plus certain, c’est l’impasse dans le processus politique. Car tout le monde à Goma, Kinshasa ou New York a depuis deux mois les yeux braqués sur ces « pourparlers », et depuis deux mois rien n’en rejaillit. Par ailleurs, comment la communauté internationale, qui a qualifié le M23 de force négative et l’a enjoint de libérer le territoire qu’il occupe peut-il continuer de faire prévaloir cette position politiquement importante, alors que le gouvernement de l’Etat sensé agressé est en négociations officielles avec lui ?

Kampala aura été plus une imposture qu’un véritable rendez-vous de la paix. Un rendez-vous sérieux, cela était d’autant plus improbable qu’il y a trop d’anomalies et d’absurdités dans l’affaire : traiter un groupe armé de « satellite » d’un agresseur et de force négative, et ensuite avoir à négocier avec lui ; discuter de l’exécution d’un accord avec une partie qui, juridiquement, n’en est pas signataire ; accuser publiquement le Rwanda d’être le véritable meneur de « l’agression », et accepter de discuter avec ses supplétifs supposés ; prendre pour médiateur le ministre de la défense de l’un des pays agresseurs, et y tenir les négociations ; etc.

Quant au second résultat le plus certain, c’est l’emploi à durée indéterminée et au salaire juteux de 250 dollars par jour, logement de luxe, copieux repas et boisson assurés, pour certains délégués (notamment ceux de la soi-disant société civile). Comparé à ce que gagne le Congolais moyen qu’ils prétendent représenter, ou comparé à la vie que mène un déplacé lambda dans un camp d’infortune à Mugunga, c’est un luxe dont peu de congolais dans l’air du temps peuvent se passer. Un luxe gratuit, car 99% des délégués (des deux parts) ne sont que des « observateurs » passifs, l’ensemble des actes de la farce étant dévolus aux chefs de délégation. Ils n’ont d’autre charge que de supporter les quelques grammes du large badge « CIRGL » suspendu à leur cou durant les longues heures qu’ils passent à la terrasse de l’hôtel (à boire, manger, discuter entre eux ou avec des journalistes et des diplomates étrangers), au jardin entrain de se faire interviewer ou de se faire prendre des posters, ou encore les rares fois qu’une « plénière » est convoquée, pour applaudir à la moindre gesticulation des acteurs ou leur metteur en scène de médiateur ougandais. Il faut être irréfléchi pour attendre de ces « représentants du peuple », « de l’opposition », ou « de la société civile » donnent un autre son de cloche que celui du très généreux gouvernement. Ils acquiescent, appuient, soutiennent, applaudissent, … La slogan « représentant » n’est en fait qu’un visa d’accès à de telles « opportunités », et le reste n’a aucune importance.  

Dommage qu’à Kinshasa, un « jaloux saboteur » ait eu la sinistre idée de congédier, sans préavis, une bonne partie de ces vacanciers de la patrie au motif (valable ?) que la facture commençait à devenir trop lourde !   

J-M. Nsenga
12/02/2013

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