Est de la RDc : que cache l’éclatement du M23?
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Rubrique : Actualité


Publié le 20 Mar 2013 par Gaspard Musabyimana

En mars 2012, une mutinerie de certains éléments tutsi des Forces Armées de la République démocratique du Congo (FRDC) a éclatée et s’est vite transformée en une rébellion avec des revendications politiques. Ces mutins avaient été intégrés au sein des FRDC en 2009 après que la rébellion à laquelle ils appartenaient, le CDNP (Conseil national pour la Défense du peuple), ait signé un accord, dans la ville de Goma, avec le gouvernement congolais le 23 mars 2012. C’est pourquoi la nouvelle rébellion a pris le nom de M23 (pour le 23 mars, date de la signature de l’accord de 2009). Cet accord, concocté pour mettre fin à la rébellion conduite par le général « tutsi congolais » Laurent Nkunda, avait été possible après l’éclatement du CNDP et l’intervention de Paul Kagame qui a neutralisé une des deux factions, à savoir celle de Laurent Nkunda lui-même maintenu en « résidence surveillée » au Rwanda, et en ordonnant aussi à l’autre aile, celle de Bosco Ntaganda, de signer l’accord avec Kinshasa.

Aujourd’hui, après une année de cache-cache mais aussi de contrôle d’une partie du Nord-Kivu par la rébellion tutsi qui est même parvenue à occuper la capitale provinciale Goma pendant une semaine, un temps plus que suffisant pour piller jusqu’aux pavés de la chaussée, le « Deus ex-Machina » Paul Kagame vient encore de démontrer que toute solution, même partielle au Kivu, doit passer par lui.

Avec le lancement du M23, les voix s’étaient élevées pour dénoncer cette nième agression de la RDC par le Rwanda sous couvert de rébellions internes. Le Groupe des Experts des Nations Unies a démontré, dans ses rapports, que le M23 est commandé de Kigali et qu’il recevait des appuis en hommes et en matériel du Rwanda. Certaines puissances occidentales, même parmi les inconditionnels soutiens au régime de Kagame, ont envoyé un signal fort au dictateur de Kigali en suspendant – certes symboliquement si l’on tient compte des montants dérisoires – leurs aides au budget direct de Kigali. Entretemps, le M23, après son forcing sur Goma, avait réussi à imposer à Kinshasa une négociation directe à Kampala sous la médiation de l’Ouganda, un autre pays accusé par le Groupe des Experts de l’Onu de soutenir la même rébellion.

A la veille de la signature d’un accord, le M23 se scinde en deux factions exactement comme en 2009. Après une semaine d’affrontements, la faction fidèle au chef politique Jean Marie Runiga, celle-là même qui, semble-t-il, était en réalité dirigée militairement par Bosco Ntaganda inculpé par la CPI et obligé de vivre en clandestinité, se replia au Rwanda dans la nuit de vendredi 15 et la journée du 16 mars 2013. Le gouvernement rwandais affirme que les militaires ont été désarmés mais ne précise pas le sort des officiers supérieurs qui commandaient ces militaires et parmi lesquels plusieurs sont recherchés par la CPI ou la justice congolaise. Ainsi la faction « victorieuse », celle qui a les faveurs de Kagame et dirigée par Sultan Makenga, s’apprête à signer un accord avec le gouvernement de Kinshasa qui, entre autres, prévoit l’intégration des rebelles du M23 dans les FRDC comme en 2009 quand les soldats du CNDP de Bosco Ntaganda furent intégrés au sein des FRDC après l’éloignement de Laurent Nkunda. Ainsi donc : « Bis Repetita… » ! On revient à la case départ.

Après une campagne de communication digne de Hollywood, le général renégat Bosco Ntaganda, vient d’être découvert «  comme par hasard » dans les enceintes de l’Ambassade des Etats-Unis à Kigali. Après moult démentis , dans la matinée du 18 mars 20013, la valeureuse Louise Mushikiwabo, la ministre des Affaires Etrangères du Rwanda, a annoncé au monde qu’elle venait d’apprendre que Bosco Ntaganda se trouvait à Kigali et plus précisément dans l’ambassade des USA.  

Ainsi donc, la boucle est (provisoirement) bouclée, comme en 2009 quand l’épisode Laurent Nkunda prit fin avec sa « neutralisation » par le même Kagame pour mettre à sa place Bosco Ntaganda. Contrairement à Laurent Nkunda, Ntaganda est définitivement mis hors-jeu car recherché par la CPI et la justice congolaise. Même s’il n’était pas livré à l’une de ces juridictions, il restera désormais dans l’ombre et ne servira plus Kagame.

Les enjeux colossaux

Pour essayer de comprendre l’énergie et l’acharnement que met le régime de Paul Kagame pour déstabiliser l’Est de la RDC, il faut d’abord se rendre compte que les enjeux sont énormes et même vitaux pour le régime qui règne au Rwanda depuis 1994. Ces enjeux sont politiques, sociologiques, économiques et géostratégiques.

Enjeux politiques : Le régime du FPR incarné par Paul Kagame tire sa légitimité sur le fait qu’il aurait arrêté le génocide en 1994. Dès lors, il a eu les coudées franches et a reçu un chèque en blanc de la Communauté Internationale pour poursuivre militairement et juridiquement ceux qui sont supposés avoir l’intention de vouloir encore commettre un génocide contre les Tutsi. Partant de là, il a assimilé toute opposition armée à une excroissance des génocidaires de 1994 qui voudraient « achever le travail ». Sachant qu’un mouvement politico-militaire, les FDLR, a reconnu avoir ses bases à l’Est de la RDC, Kagame aura toujours un prétexte en or pour y intervenir au motif d’attaque préventive ou de riposte. Kagame agitera cet épouvantail même quand ces FDLR auront perdu toute capacité de nuisance et même les maintiendra « artificiellement » en vie avec ses « Forces spéciales » déployées à l’Est de la RDC et au besoin il entreprendra des actions en leurs noms pour justifier ses interventions en RDC. Ainsi l’existence des FDLR sert grandement le régime de Kagame de façon que même si ce mouvement s’éteignait, Kagame ferait tout pour le recréer ou créer son supplétif dans le Kivu. Il y va de la survie d’un régime dictatorial où une oligarchie militaire fait la pluie et le beau temps au Rwanda.

Enjeux sociologiques : Le régime du FPR qui règne sur le Rwanda depuis 1994 est largement tributaire de tous les émigrés tutsi qui étaient éparpillés dans les pays de la région avant l’invasion du 01 octobre1990. Le FPR qui, au lancement de sa guerre de conquête, était essentiellement composés d’éléments tutsi de l’armée ougandaise et donc d’anciens réfugiés rwandais en Ouganda, a vite été rejoint par d’autres combattants venant des pays voisins du Rwanda. Presque chaque famille qui était réfugiée au Burundi peut se prévaloir d’avoir au moins un de ses fils qui a rejoint le FPR. Idem en Tanzanie, au Kenya. Au Zaïre, ce fut encore plus marqué. Non seulement les réfugiés tutsi arrivés dans les années 1959-1963 ont envoyé leur enfants sur le front, mais aussi les familles tutsi qui étaient installées depuis longtemps ont contribué à l’effort de guerre pour « libérer » le Rwanda de leur ancêtres.

Cette situation met Kagame et le cercle restreint qui dirige le pays dans une situation d’avoir une dette morale qui les oblige à toujours veiller aux Tutsi disséminés dans la région des Grands Lacs et qui, forcément, ne peuvent pas tous rentrer au Rwanda, mais qui ont contribué à la reconquête du pays. Le problème, c’est qu’il devrait intervenir non seulement au Congo mais aussi Burundi, en Ouganda, en Tanzanie, au Kenya, etc. si chaque fois que ceux qui ont fourni des bras au FPR-Inkotanyi devaient être défendus même dans des pays où ils vivent. C’est la déstabilisation de la région assurée et c’est à quoi on assiste depuis des années.

Enjeux économiques : ce sont les plus déterminants quant à l’obstination du régime de Paul Kagame à déstabiliser l’Est de la RDC. Depuis sa première invasion de 1996 et surtout son occupation de longue durée d’une partie de la RDC depuis 1998, Kagame a bâti l’économie du Rwanda sur les bases du pillage des richesses des la RDC. Les groupes armés à sa solde ont pour mission, et sous la supervision des ses « Special Forces » déployées en force au Kivu, au Manieme et au Katanga, de d’abord s’accaparer des réserves de minerais dans les zones sous leur contrôle ou qu’ils visent et de les acheminer au Rwanda, avant toute revendication politique. On l’a vu avec la prise de Goma en décembre 2012 par le M23 quand le dépôt des minerais qui attendaient à être évacués, fut un des premiers objectifs. Des camions bondés de coltan, d’or, …, traversèrent la frontière entre Goma et Gisenyi nuitamment avant que la ville ne fut « officiellement » déclarée prise par le M23. 

Comme pour rendre compte au monde de cet état de choses et couper l’herbe sous les pieds de ceux qui penseraient que le Rwanda n’a pas de minerais dans son sous sol, le gouvernement vient de rendre public un projet visant à doubler, d’ici un an, sa production de minerais rares comme le coltan et l’or. D’où viendront ces minéraux sachant que le sous-sol rwandais – jusqu’à ce jour – en est dépourvu ou en dispose à des quantités infinitésimales comme peuvent le vérifier les recherches scientifiques ? Cerise sur le gâteau, le même gouvernement rwandais vient de déclarer qu’il compte désormais ne plus exporter des minéraux bruts, et qu’il n’exportera que des minerais « finis», c’est-à-dire d’abord traités au Rwanda. Cette mesure vise évidemment à contourner les mesures qui imposent la traçabilité de ces minerais. Des tonnes de stocks pillés en RDC seront ainsi traités et recevront l’étiquette « Made in Rwanda » et le tour sera joué. Actuellement, l’économie du Rwanda est fondée sur cette hypothèse que le pillage du Congo sera permanent et c’est pourquoi les «  anciens enfants-soldats » de l’ougandais Yoweri Kaguta Museveni qui l’avaient aidé à s’emparer de Kampala en 1986 et que lui-même a plus que aidé à s’emparer de Kigali en 1994, n’ont d’autre choix que de rester à l’Est de la RDC sous une forme ou une autre.

Enfin les enjeux géostratégiques expliquent pourquoi Paul Kagame ne se soucie pas des « quand dira-t-on » car il sait par avance que le Congo est voué à la balkanisation et que l’un des états qui en sortiront sera de son obédience comme lors du démembrement de la Yougoslavie puis de la Serbie. Le Kosovo est devenu indépendant sous le prétexte que les habitants de cette province de la Serbie historique étaient « albanophones ». On se rappellera qu’en 1996, l’offensive pour démanteler les camps des réfugiés hutu de l’Est du Zaïre et par la suite chasser le maréchal Mobutu du pouvoir avait été présenté comme une initiative des « Banyamulenge, des Tutsi congolais », une tribu jusque là inconnue dans la région. Aujourd’hui, la propagande de Kagame ne parle plus de « Tutsi congolais » mais de « Congolais rwandophones ». Allez comprendre !

L’épisode Ntaganda illustre clairement le jeu des USA dans la région et leur main agissante qu’est le Rwanda de Paul Kagame. Dès lors, l’on comprend pourquoi  la conquête du Rwanda en 1994 par les éléments de l’armée ougandaise conduits par le même Paul Kagame devait impérativement se faire même au prix des millions de morts qui ne pèsent, hélas !, pas grand chose au vu des intérêts des superpuissances face à Paul Kagame et à sa clique, qui sont appelés à défendre (à leur corps défendant aussi ), les intérêts de ceux qui les ont, contre toute logique, faits « maîtres » de la Région des Grands- Lacs.

Mike Kinyonge
20/03/2013

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