Rwanda. Rapport parlementaire : entre délire de persécution et aveu de totalitarisme
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Rubrique : Actualité


Publié le 31 Mar 2013 par Ghislain Mikeno

Le 11 février 2013, sept parlementaires rwandais (quatre sénateurs et trois députés) ont publié un document de 197 en Kinyarwanda qu’ils ont intitulé en traduisant : « Rapport sur l’injustice que subit le Rwanda consécutivement à l’insécurité qui règne à l’Est de la République Démocratique du Congo »

A défaut d’être un véritable rapport parlementaire tels que nous les connaissons dans des pays civilisés et démocratiques, ce document constitue un chef d’œuvre en matière de pleurnicheries de la part d’un régime longtemps gâté par l’opinion et les puissances occidentales qui découvre soudain ses caprices (hélas meurtrières). Les sept parlementaires, conduits par l’ancien prêtre catholique défroqué Jean Damascène Bizimana, n’ont pas fait dans la dentelle pour s’attaquer au monde entier. Leur postulat était simple : toute personne physique ou morale qui à un moment ou un autre a osé dénoncer les crimes du régime de Paul Kagame ou qui a tout simplement émis un avis critique sur ce régime dictatorial qui sévit au Rwanda depuis 1994, doit être considérée comme un « ennemi du Rwanda ». Ceci posé, il n’a pas été difficile à l’ex-prélat Jean Damascène Bizimana et son groupe de rédiger les 197 pages en démonstration de cette thèse.

Ainsi passent sous la moulinette de nos braves parlementaires : des enquêteurs des Nations Unies, des chercheurs et spécialistes de la région, des ONG, des organes de presse, des magistrats, des organisations de la Société civile tant rwandaises que congolaises, des religieux, des Etats et même des personnalités prises individuellement. Bref, tout ce monde en veut au « gentil Paul Kagame » et à son régime « exemplaire » au monde en matière de démocratie et de la défense des droits de l’homme sans parler de ses performances économiques « extraordinaires ». On n’est pas loin du délire de persécution !

Les enquêteurs des Nations Unies reçoivent les premières salves du régime

Avant de clouer au pilori le pauvre Steve Hege, le dernier chef du Groupe des experts qui a fait état du soutien de Kigali à la rébellion du M23, nos parlementaires ont pris soin de remonter jusqu’à Gersony et Roberton Garreton qui avaient révélé les crimes commis par l’armée de Paul Kagame dès 1994 alors même que les protecteurs de celui-ci ont réussi à enterrer leurs rapports. Le Mapping Report de 2010 est considéré comme « un chiffon de papiers » malgré la rigueur unanimement reconnue dont ont fait preuve ses rédacteurs et la précision des faits qui y sont rapportés. Ils embrayent en prêtant des intentions au belge Bernard Leloup qui vient à peine d’être nommé expert dans ce groupe et donc qui n’est pas parmi ceux qui ont rédigé le rapport accusateur de l’an dernier. Sa faute : avoir, il y a quelques années et en tant que spécialiste de l’Afrique centrale, émis des réserves sur la nature démocratique du régime de Kagame. La sanction n’a pas tardé : il est désormais personae non grata au Rwanda !

Les chercheurs et autres spécialistes de la région y passent

Le belge Filip Reyntjens n’est pas épargné. Y passe aussi le français André Guichaoua pourtant l’un des « bourreaux médiatiques » des personnalités chassées par le FPR en 1994. Le père Serge Desouter est sans surprise dénoncé tout comme le professeur Bernard Lugan et l’allemand Halmut Strizek. Plus étonnant est l’attaque dirigée contre la française Madeleine Raffin qui pourtant s’est montrée très bienveillante envers le régime et qui même, dans son dernier livre ne se limite qu’aux témoignages de ce qu’elle a vécu sans jugement de valeur sur le régime.

Les ONG, cette hantise des régimes dictatoriaux !

Comme pour ne pas contredire la règle, les ONG sont les plus vilipendées par le régime de Paul Kagame. Les plus connues comme Amnesty International ou Human Right Watch (HRW) sont purement et simplement accusées de complot contre le Rwanda. Les moins connues comme EURAC, International Crisis Group (ICG), sont accusés d’être sous influence des « génocidaires ». On peut être sûr que les agents de ces ONG citées dans le rapport Bizimana peuvent oublier le rêve de remettre le pied au Rwanda de Paul Kagame.

La presse en général et les journalistes n’ont pas été oubliés

En France, le quotidien « Marianne » et le périodique « Africa International » sont pris à partie. Un seul journal anglo-saxon, « The Guardian », est déclaré hostile à Paul Kagamé. Quant aux journalistes, les têtes à guillotiner sont celles du français Pierre Péan, les franco-camerounais Charles Onana et Marie-Roger Biloa, du français Stephen Smith, du belge Peter Verlinden ou encore du canadien Robin Philpot qui a aggravé son cas pour avoir un frère avocat, John Philpot, qui a défendu les ‘‘génocidaires’’ au TPIR.

Des magistrats aussi en ont eu pour leurs grades

Bien entendu, les foudres sont tombées sur l’ancien juge anti-terroriste français Jean-Louis Bruguière. Il est voué aux gémonies pour avoir osé inculper des officiers du Front patriotique rwandais (FPR) au pouvoir au Rwanda. Le régime doit sûrement se réjouir de ce que, grâce à son activisme, la corruption, les menaces, la protection dont il jouit de la part des superpuissances anglo-saxonnes, le doute s’est installé quant à la responsabilité de Kagamé dans l’attentat du 06 avril 1994, alors qu’au départ tout était évident. Le confrère espagnol de Bruguière, le juge Fernando Merelles qui, lui aussi a émis des mandats d’arrêt contre 40 dignitaires du régime, est considéré avec mépris.

Les associations de la Société civile tant rwandaise que congolaise sont clairement dénoncées dans ce complot ourdi contre le « petit gentil Rwanda » de Paul Kagame. Le pseudo-rapport cite pêle-mêle : AVICA, CLIIR en Belgique ; Pro-Justicia Rwanda aux Pays-Bas ; Ibukabose, COVIGLA et FEIDAR en France.

Les religieux catholiques sont très lourdement chargés par l’ex-abbé Jean Damascène Bizimana

On le savait extrémiste dès le moment où il avait profité de son séjour en France pour quitter les ordres et s’engager dans le mouvement ayant pour objectif la reconquête du Rwanda par les armes au milieu des années 80. Jean Damascène Bizimana, après avoir décroché un doctorat en Histoire, militera aux côtés d’un autre tutsi bien installé dans les milieux académiques de France, José Kagabo, pour vendre l’image de la rébellion du FPR et par après pour promouvoir le nouveau régime installé au Rwanda par elle en 1994. Tous les deux, ayant acquis la nationalité française, seront enfin récompensés par Kagame pour leurs bons et loyaux services rendus au FPR en les nommant « Sénateurs » au parlement rwandais où ils siègent tout en maintenant leurs contacts et leurs activités académiques en France. L’abbé défroqué Jean Damascène Bizimana se livre donc à une attaque rangée contre ses anciens coreligionnaires qui ont eu le courage de dénoncer les crimes du FPR. Il parvient même à minimiser le massacre délibéré ordonné par Paul Kagame le 5 juin 1994 des évêques du Rwanda à Gakurazo près de Kabgayi, crime qui est resté impuni et dont les exécutants tels Wilson Gumisiliza et Fred Ibingira ont été promus (pour ce fait de guerre ?) au rang de « généraux ». L’abbé défroqué Jean Damascene Bizimana a profité de l’occasion pour la publication de ce soi-disant rapport parlementaire pour régler ses comptes avec l’Eglise catholique qu’il a reniée ?

Parmi les Etats mis en cause, comme on pouvait s’y attendre, la France vient en premier. Les parlementaires remuent la vielle affaire comme quoi la France avait soutenu le régime de Habyarimana alors en guerre contre le FPR de Paul Kagamé soutenu alors par l’Ouganda. Ils font facilement un raccourci pour conclure que les résolutions et les rapports qui dénoncent Kigali pour ses actions en RDC sont l’œuvre de la France. L’ex-abbé Jean Damascène Bizimana passe outre le fait qu’une certaine classe politique très puissante s’emploie en France même, à faire taire, avec des moyens colossaux, tous ceux qui tentent de faire prévaloir leur droit (les familles des victimes des crimes commis par l’armée du FPR)  ou défendre leur honneur (des soldats de l’Armée française régulièrement bafoués dans la presse pro-FPR) chaque fois que le régime Kagame est mis en cause.

Finalement en lisant bien ce document de propagande politique présenté comme un rapport parlementaire, on comprendra que le régime n’est pas du genre à supporter une critique et même une idée divergente. Cette idée est simplement inconcevable dans le Rwanda de Paul Kagame de façon que des parlementaires se chargent de donner ce message au monde entier. Selon eux, les spécialistes de la région doivent être de la veine d’un Jean Pierre Chrétien, les véritables journalistes sont Jean François Dupaquier, Maria Malagardis de Libération, François Soudan de « Jeune A’Fric », ou l’ougandais Mwendwa. De même, seules les organisations comme Survie ou Collectifs des Parties Civiles d’Alain Gauthier et sa femme Daphrose devaient avoir le droit de mener leurs actions dans le monde.

Bref le fameux « Rapport Jean Damascène Bizimana » n’est qu’un manifeste du régime du FPR personnifié par le général Paul Kagame et dans lequel est livrée sa vision du monde : Aucune contradiction n’est tolérable. Hélas, cette vision est plutôt dantesque pour les Rwandais qui la subissent depuis deux décennies. Puisse le reste du monde s’en passer !

Ghislain Mikeno
31/03/2013

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