Rwanda : la réécriture de l’histoire en cours sera-t-elle irréversible ?
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Rubrique : Actualité


Publié le 25 Avr 2013 par Gaspard Musabyimana

En juillet 1994, des éléments tutsi de l’armée régulière ougandaise, après près de quatre années de guerre, achèvent la conquête militaire de tout le Rwanda et installent un gouvernement à Kigali. D’emblée, le discours du nouveau régime est déroutant quand il doit indiquer sur quoi il fonde sa légitimité. Pour frapper les esprits et éblouir les moins avisés, le régime installé par les militaires conquérants n’hésita pas à gommer toute la période de guerre allant du 01 octobre 1990, date de sa première incursion sur le territoire rwandais venant d’Ouganda, jusqu’au 6 avril 1994, date de l’assassinat du président Juvénal Habyarimana, pour limiter leur guerre de conquête aux seules opérations militaires allant du 7 avril au 4 juillet 1994. Le régime entend ainsi signifier que si les militaires venus d’Ouganda ont pris le pouvoir au Rwanda c’était pour « arrêter le génocide ».

Après les effets de surprise des premiers jours quant à la nature du nouveau régime, le monde s’habituera petit à petit à ces anciens « rebelles » atypiques qui refusent d’assumer la conquête militaire du pays marquée par plusieurs opérations et campagnes ayant totalisé 42 mois de guerre intense, se contentant d’une simple campagne militaire qui n’a duré que trois mois. C’est plus tard que l’on comprendra la stratégie politique du Front Patriotique Rwandais(FPR) la branche politique des conquérants.

Le FPR, après sa prise du pouvoir par les armes, se fixa une longue période de transition à la fin de laquelle il allait gouverner le pays de façon normale c’est-à-dire selon une constitution dont il allait se doter. Pendant neuf ans, le FPR expérimentera « in vivo » sur le peuple rwandais soumis à une situation d’ « Etat de guerre » toute sorte de possibilités de gouverner le Rwanda.

Finalement en 2003, après la promulgation d’une constitution taillée sur mesure d’un homme Paul Kagame et qui lui accorde deux mandats de sept ans chacun, le régime prenait les airs d’un retour à la normale aux normes des états civilisés. Seulement, les neufs longues années de transition auront permis aux conquérants de mettre en chantier, puis d’entamer la transformation du Rwanda selon leur entendement sur tous les plans : socioculturel, historique, politique…Ainsi les Rwandais se réveilleront en 2003 dans un pays chamboulé administrativement. Non seulement la subdivision administrative a été modifiée, mais aussi toutes les appellations des lieux d’avant 1994 ont été changées. L’une des conséquences est que ceux qui sont nés et vécus au Rwanda avant 1994 n’ont plus de référence même dans les registre de l’Etat civil car ils ne savent pas retrouver leurs lieux de naissance dans la nouvelle appellation officielle des lieux. Bref, la majorité des Rwandais est déracinée et déboussolée dans leur propre pays sans jamais l’avoir quitté. Mais les autorités s’en moquent, elles qui sont pour la plupart nées et grandies dans les pays étrangers et qui ont adopté cette mesure justement dans ce même but. Ce n’est pas tout : le pouvoir annonça brutalement et sans aucune transition que l’anglais serait désormais la seule langue d’enseignement et d’usage dans l’administration, en remplacement du français désormais banni. Du coup, les Rwandais instruits à travers le français, de l’instituteur au haut fonctionnaire du ministère en passant par les cadres moyens du privé comme du public, se voyaient traités d’analphabètes dans leur pays à la suite d’un décret pris par un groupe de personnes venus de l’Ouganda voisin et formés en anglais et qui ne sont  pas plus compétents que ceux qu’ils ont soumis par les armes mais simplement parce qu’ils sont au pouvoir et qu’ils ne maitrisent pas le français, langue officielle du pays conquis.

En 2010, Paul Kagamé venait d’achever son premier septennat. Le septennat (2003-2010) mais aussi la transition (1994-2003) tous les deux conduits par Paul Kagame auront permis de concevoir, d’expérimenter et d’évaluer un système politique inédit. Ce système entend installer un régime dont la légitimité est basée sur un événement chargé d’émotion : « le génocide », ce qui l’exonérerait de toute critique et encore moins de toute exigence au respect des principes démocratiques et au respect des droits de l’homme. Ceci acquis, le système entend réécrire l’histoire du Rwanda de façon à créer des références historiques justifiant sa propagande et ses actions politiques. Il semble que le premier septennat de Paul Kagamé s’est attelé à baser la légitimité du régime issu de la conquête militaire du FPR sur le mythe « d’avoir arrêté le génocide » et qu’ il y soit arrivé. De même, le deuxième septennat qui a débuté en 2010 se doit « d’implémenter » la réécriture de l’histoire du Rwanda selon le FPR.

Les grandes lignes de cette « Histoire officielle » du Rwanda sont déjà tracées : « Avant 1959, les Rwandais vivaient en harmonie, le régime féodal, socle de la monarchie qui régnait sur le pays était acclamé par toutes les couches de la société rwandaise. Les ethnies hutu, tutsi, twa, n’existaient pas mais sont l’invention des Belges et des religieux catholiques. En 1959, ce n’est pas une révolution populaire qui a eu lieu, mais un début du génocide des Tutsi. Entre 1959 et 1994, le Rwanda n’avait pas d’existence, il ne s’y passait rien à part la préparation du génocide. En 1994, le FPR-Inkotanyi est apparu « ex-nihilo »  pour arrêter le génocide. »

Voici en gros ce qui devra avoir été atteint à la fin du deuxième septennat de Paul Kagamé  en 2017 dans le cadre de redessiner le Rwanda historiquement à l’image du FPR-Inkotanyi. La commémoration du 19è anniversaire du génocide qui a lieu en ce mois d’avril 2013 nous donne des indications claires sur les efforts qui sont mis dans cette réécriture de l’histoire. Sous la houlette du sénateur et historien Jean Damascène Bizimana, une vigoureuse campagne est rondement menée sur toutes les collines du Rwanda en ce mois d’avril déclaré « mois de deuil » et pendant lequel une partie de la population rwandaise accusée d’avoir commis le génocide doit faire profil bas. Une occasion pour le régime « d’enseigner » son histoire sans risque d’être contredit et d’impressionner l’opinion en exhibant des « témoins » préparés pour soit avouer avoir commis des actes de génocide depuis 1963 soit d’en avoir été victimes. Bien entendu, les témoins ainsi motivés ou  préparés et sous pression, rivalisent de zèle pour servir de preuves aux thèses avancées par le régime dans la campagne de la réécriture de l’histoire du Rwanda en cours.

C’est ici que les « intellectuels » rwandais – s’il en reste – devraient prendre leur responsabilité pour dénoncer cette campagne de « génocide culturel » initiée et menée par l’ancien prêtre catholique défroqué, Jean Damascène Bizimana qui n’a rien à envier à la campagne dite « révolution culturelle «  lancée au milieux des années 60 en Chine ou celle des Khmers Rouges au Cambodge dans les années 70 et dont on déplore actuellement, et donc après coup, les effets.

Zédoc Bigega
25/04/2013

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