Vient de paraître : Ruanda. Ma vie d’administrateur de territoire
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Rubrique : Livres


Publié le 29 Avr 2013 par Gaspard Musabyimana

L’œuvre de la Belgique et ses réalisateurs, les anciens coloniaux, sont depuis quelques temps mis au pilori et l’objet d’attaques injustes fomentées, par ignorance et incompréhension pour certains, surtout par calcul politique et pour trouver un bouc émissaire à l’insuffisance et à la gabegie qui l’ont suivie.

J’ai voulu réagir, tant que cela m’est encore possible, en racontant tout simplement, sans aucun esprit de polémique, ma vie et mon travail au Ruanda d’abord, au Burundi ensuite, jusqu’à l’indépendance.

Outre à mes proches, ce travail est fait à l’intention de ceux qui veulent savoir, des chercheurs mais surtout les Africains qui m’en ont fait la demande.

Les récits du livre retracent les différentes étapes de cette action d’administrateur territorial dans nos territoires sous tutelle. Je souhaite ainsi porter témoignage de ce que fut notre travail et notre engagement. Complètement orienté vers le progrès et le bien-être des populations qui nous étaient confiées. Le tout basé sur ma documentation personnelle et journaux de brousse : ceux-ci m’ont permis de préciser les dates et lieux des événements ainsi évoqués.

Louis Jaspers est né le 20-2-1928. Etudes secondaires à l’Athénée royal à Maaseik. Université Coloniale à Antwerpen de 1946 à 1950. Carrière coloniale : Administrateur Territorial Kibungo au Ruanda : Kibungo (1952) ; Kibuye (1953) ; Nyanza (1956) ; Attaché colonial à l’Est africain britannique (Kampala-1960) ; Congo (1967). Diplomate de carrière : Conseiller Économique à Paris (1971) ; Conseiller Politique à Kinshasa (1974) ; Consul Général à Strasbourg (1976) ; Ambassadeur à Dar es Salaam (Tanzanie – 1980) ; à Islamabad (Pakistan – 1985) ; Consul honoraire à Perpignan (1991 à octobre 2004). 

Editions Scribe

Livre trouvable à la librairie UOPC/Bruxelles; Taverne Umubano/Bruxelles; Magasin Style Africa (Blvd Léopold II 142, 1080 Bruxelles).

Prix : 20€ 

Quelques extraits du livre

La princesse et sa dévouée servante

"Une vieille servante, hutu, avait porté plainte pour escroquerie et abus d’autorité contre la Princesse, sœur du Roi. Étant donné la qualité et la personnalité très réputée de celle-ci, seul le Juge du tribunal de territoire de Nyanza, lieu de sa résidence, pouvait juger le litige. Seulement voilà, le juge, connaissant l’estime que je lui portais, m’explique franchement, qu’il n’ose et ne peut trancher dans ce litige entre la princesse royale et la vieille servante. Il est soumis aux pressions, craint les représailles du clan royal me dit-il et me demande donc de tirer l’affaire à moi et de présider le tribunal dans cette affaire.

Je lui demande de m’expliquer brièvement le litige qui oppose les deux parties, bien inégales il faut bien le reconnaître. Il me répond qu’il s’agit d’une contestation, assez confuse, au sujet du droit de propriété sur un lopin de terre. Litige courant et simple me précise-t-il mais c’est la personnalité et le poids politique de la défenderesse qui l’incite à se dessaisir.

J’estime ne pas pouvoir refuser sa requête car je comprends parfaitement son souci « de bonne justice ». Je le félicite même pour son souci d’indépendance et d’équité dans cette affaire. Pour ma part, je suis convaincu que, vu mes bonnes relations avec le Mwami et mon autorité, je puis instruire l’affaire et prononcer un jugement en toute indépendance. Grave erreur ; j’aurais pourtant du savoir, connaissant bien ce milieu et ses intrigues, qu’il y avait anguille sous roche.

Je fais donc inscrire l’affaire au rôle du tribunal et fixe la date d’audience, rapidement après pour couper court, et à toute intervention, et toute pression sur les témoins par le clan de la défenderesse.

Je connaissais bien cette princesse, une des sœurs du Mwami. Elle avait eu un mandat politique je crois et jouissait de la réputation de femme très volontaire et autoritaire qui ne reculait devant aucune intrigue, au contraire, elle s’y complaisait. C’était une belle femme, de grande stature et toujours très soignée. Elle avait la démarche ondulante et très gracieuse des femmes tutsi de haute lignée. On m’avait rapporté qu’elle avait des ennuis d’argent et, procédurière influente, elle portait volontiers ses litiges au tribunal. Ma femme l’avait un jour invité à prendre le thé à notre maison et, comme cela se faisait à Nyanza en pareille circonstance, j’y avais fait une brève apparition. Elle l’avait d’ailleurs mise à profit pour me demander de lui donner un lift pour se rendre à l’ibgami, la résidence de son frère, le roi. Ce que je fis volontiers bien que je susse à l’époque qu’elle en avait été écartée.

Des visites de cette nature impressionnaient toujours nos domestiques et faisaient l’objet de longues discussions avec leurs collègues du voisinage.

Le tribunal du Territoire de Nyanza était une bâtisse très simple comportant  outre le simple local du greffe, une salle d’audience ouverte, assez spacieuse pourvue de bancs en bois pour le public et au fond, sous la photo du Mwami, une grande table derrière laquelle étaient placées trois ou quatre chaises à l’intention du juge, du greffier et éventuellement de deux assesseurs. Ni luxe ni faste, en fait dénuement total.

Le jour de l’audience, les deux parties se présentèrent devant moi ; la plaignante, une pauvre vieille hutukazi (femme hutu), était accompagnée d’un seul parent tandis que la défenderesse était entourée de quelques courtisans, ses témoins.

Les Africains ont la plaidoirie naturelle, ils adorent les palabres et même cette brave vieille femme inculte n’éprouvait aucune difficulté à attaquer la princesse, à défendre ses intérêts et à expliquer avec force détails, d’abord ses liens et prestations à la Cour ensuite comment elle s’était laissée entraîner dans la combine qu’elle venait dénoncer.

Juge de droit je pouvais me faire assister par deux assesseurs mais décidai de ne pas le faire car, tutsi eux-mêmes, je craignais qu’ils ne puissent avoir l’impartialité indispensable dans ce délicat litige.
J’avais fait prêter le serment traditionnel aux deux opposants : Non pas notre « Je jure de dire la vérité … » mais : « Que le Mwami me punisse si je ment ».

Les plus convaincus, ou les plus menteurs, y ajoutaient généralement le geste, de la main droite, d’avoir la tête coupée s’ils mentaient. Non pas que ce serment ait une quelconque influence sur la véracité des déclarations. En effet, je le savais par expérience, pour les indigènes « la vérité » n’était pas un concept abstrait mais tout simplement ce qui servait leurs intérêts et ceux de leur clan. Un auxiliaire de la justice m’a d’ailleurs un jour indiqué que ce que nous appelions « faux serment » était en vérité un témoignage obtenu aisément pour cinq francs soit la valeur d’un salaire d’un jour.

La version de la plaignante me parut tout à fait plausible : elle avait été pendant de longues années servante à la Cour et s’était beaucoup occupée de la jeune princesse. Devenue vieille, elle avait reçu un petit lopin de terre sur lequel famille et amis lui avaient construit une pauvre petite hutte. Seulement avec le temps le lopin de terre, qu’elle cultivait un peu, avait acquis de la valeur. Un jour la princesse vint la trouver et lui expliqua que des voisins convoitaient son terrain et qu’elle le perdrait certainement. Seulement par reconnaissance la princesse ne pouvait admettre cette spoliation et venait donc lui proposer la procédure de conservation de son bien : ensemble elles iraient au tribunal déclarer que la princesse achetait le terrain et y feraient enregistrer cette vente. Devant le greffier, la somme convenue serait remise par l’acquéreur à la vendeuse. Ensuite, une fois dehors, celle-ci la restituerait. Ainsi plus personne ne penserait à lui enlever son bien. La pauvre servante, effrayée, accepta et ainsi fut fait. Mais voilà, à peine « la vente » enregistrée, la nouvelle propriétaire fit expulser, sans autres formes, la vieille hutukazi.

La défenderesse, très sûre d’elle-même, niait et s’en tint à sa version : il y avait eu vente en bonne et due forme, enregistrée au greffe, comme cela se pratiquait, et par conséquent son titre de propriétaire était inattaquable. Le greffier qui avait inscrit la vente confirma les dires de la défenderesse.

Mon opinion était faite, car ce stratagème n’était pas nouveau pour moi ; je croyais donc la plaignante mais elle n’avait rien pour étayer et encore moins pour prouver sa version. L’opinion intime du juge, fût-il le blanc tout puissant, ne pouvait prévaloir sur des preuves écrites et dûment enregistrées.

A ce moment, je me rendis compte pourquoi le juge Rutagenda avait préféré me céder l’affaire.

Eh bien, contre ma conviction mais dans les règles, j’ai du rendre un jugement déboutant la plaignante et accordant définitivement le bien à la Princesse.

J’ai eu bien du chagrin d’avoir été ainsi utilisé et avoir contribué à une injustice mais j’avais aussi appris quelque chose : quant on a des responsabilités et vit dans un monde d’intrigues il faut rester vigilant, sans dramatiser, et maintenir sa capacité de réagir à tout instant. Il faut aussi accepter « la Faiblesse Humaine » comme un fait pour pouvoir rester serein.

Pour corriger l’injustice à l’égard de la vieille servante, je lui ai fait attribuer en propriété, un autre bout de terrain dit « Inkungu », propriété du domaine public dont, en ma qualité d’administrateur, j’étais le gestionnaire. « Inkungu » désigne une propriété en déshérence dans une chefferie ou sous-chefferie. Coutumièrement ces propriétés sont à la disposition du chef qui en exploite une part et met l’autre part à la disposition de nouveaux arrivants. En réalité il ne s’agit pas de propriétés personnelles mais de biens dont on bénéficie de l’usufruit.

Je n’ai pas oublié cette triste affaire et l’ai raconté à mon petit-fils Thomas lorsque celui-ci, lycéen à Barcelone, devait faire une rédaction intitulée : « La Justice est-elle toujours Juste ? »" [Extrait pp278-284].

Table des matières

Curriculum Vitae de Louis Jaspers 7

Introduction : Présentation du journal de brousse 11

Premier départ en Afrique 15

Mon premier Poste en Afrique : Kibungu_ 26

Contrôle des Marchés 49

Vater werden ist nicht schwer, Vater sein dagegen sehr! 57

La question délicate et controversée de la rémunération_ 64

Ma Première Construction_ 67

Arrestation d’un meurtrier aux abords du lac Mohasi 80

Autopsie d’un cadavre en décomposition_ 87

Autopsie pour une mort par noyade ! 94

Formation d’un neuvième territoire : Kibuye 97

Constructions en Territoire de Kibuye 126

Le progrès et la nomination ou révocation des autorités traditionnelles 139

Le Poste de Musaho en Territoire de Kibuye 141

Fin de mon premier terme, départ en congé 144

Mariage et retour au Ruanda 147

Le Ruanda nous attend, ma belle épouse et moi ! 149

Territoire de Kibuye : ma belle maison ! 154

Séjour mouvementé au gîte de la Ndaba 160

Tensions raciales : Blancs contre Noirs ? 169

Notre première Noël au Ruanda 172

Fête de la Saint Sylvestre au Cercle « La Fraternelle »_ 179

Relations avec les autorités ruandaises : Les sous-Chefs 183

Contrôle des chefs 189

La coutume et son évolution_ 192

Importance du sport favori : le foot 200

Rencontre avec un Umurozi et son arrestation_ 202

Superstitions, sorcellerie et force de l’autosuggestion_ 207

La prison modèle de Kibuye 221

Révolte à la prison_ 230

Justice européenne, droit coutumier et coutumes 240

Pièce de théâtre par les détenus de la prison_ 245

Justice européenne versus traditions et coutumes au Ruanda 251

Création du Foyer social interracial de Kibuye 264

Perception de l’impôt de capitation et l’exonération_ 268

L’île de Nyamishaba, centre avicole 271

Fête de Mariage à Kibuye 273

La Princesse et sa dévouée servante 278

Coutume cruelle et force des préjugés au Ruanda 286

La première inspection du Mwami Mutara III 299

La première visite officielle en Belgique du Mwami du Ruanda 302

Le Mwami du Ruanda à Anvers (Le Matin 5-5-1949) 318

Au Revoir Kibuye 320

Contrôle des Juridictions Indigènes 325

1953 : Concours de trois candidats au poste de Juge de chefferie du Rusenyi 329

Juge Expert en imitation de signature ! 332

Rencontre d’une vieille connaissance ! 333

Réveil de la conscience politique 334

Dernier Signalement pour mon travail à Kibuye 336

Réflexion finale 337

Annexe1 : Discours de Makuza 339

Annexe 2 : Histoires de Boys 342

Index_ 363

 367

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