Rwanda. Culpabilisation collective des Hutu : un « génocide » qui ne dit pas son nom ?
+
Rubrique : Actualité


Publié le 8 Août 2013 par Gaspard Musabyimana

Depuis le 30 juin 2013, la campagne visant à convaincre chaque jeune hutu de se sentir, toujours et en tout lieu, coupable des crimes qui auraient été commis par d’autres Hutu bat son plein. Cette campagne a été lancée par le président Paul Kagame lui- même à Kigali le 30 juin 2013 devant des centaines de jeunes. C’était à l’initiative d’un jeune « illuminé » du nom de Edouard Bamporiki qui se présente comme un « artiste et écrivain » mais que d’aucuns perçoivent comme un habile escroc. Ce grand garçon de 29 ans a en effet fondé une association «Youth Connect » vite repérée et sponsorisée par « Imbuto Fondation », une riche fondation créée et présidée par la First Lady elle-même Jeannette Kagame Nyiramongi. Ce sont donc ces deux associations qui ont organisé cette rencontre.

« Idée lumineuse » d’Edouard Bamporiki ou mise en pratique des décisions politiques du noyau au pouvoir ? 

C’est à cette occasion que le « jeune » Edouard Bamporiki a exposé ce qu’il a appelé sa trouvaille. Lui qui avait 10 ans en 1994 a affirmé avoir été traumatisé en apprenant plus tard qu’il était d’origine hutu, cette ethnie qui avait commis des crimes abominables. Depuis, il vivrait dans la honte et le remord et c’est pourquoi il a entrepris la démarche de demander pardon aux Tutsi pour les crimes que les Hutu ont commis, comme une thérapie qui l’a depuis lors soulagée. Car, croit-il, ces crimes ont été commis au nom des Hutu, donc tous les Hutu. Même ceux qui n’ont pas commis de crimes, même ceux qui n’étaient pas encore nés, même ceux qui naîtront dans l’avenir…, devraient toujours se sentir coupables et demander pardon aux Tutsi. Ceux qui l’ont entendu ont d’abord cru à une séance de transes délirantes, mais en ont ensuite eu le cœur net quand Paul Kagame s’est levé et a soutenu l’idée de Bamporiki après avoir fustigé les Hutu en général en évoquent des histoires abracadabrantesques comme par exemple celle de sa sœur qui, dans les années 60, aurait subi des séances publiques d’humiliation devant sa classe consistant à presser son nez pour s’assurer que le nez des Tutsi n’était pas constitué d’un os ! Evidemment, cela ne s’est jamais produit comme l’ont témoigné par la suite les anciennes collègues de classe de Madame Catherine April (Avril), la grande sœur de Kagame, que ce soit à Byimana ou à l’Ecole Sociale de Karubanda à Butare ! Le meeting du 30 juin 2013 constituait donc bien un lancement, par Edouard Bamporiki interposé[1], d’une vaste campagne visant à culpabiliser « aussi »  la génération hutu de 1994 qui commençait à se sentir ne pas être concernée par les crimes de 1994. Et depuis cette date, la presse du FPR ne cesse de diffuser cette campagne d’auto-flagellation de la jeunesse hutu. Et chaque occasion est bonne pour « prêcher la bonne nouvelle » comme savent si bien le faire les « griots et fous du Roi » comme Boniface Rucagu. En retour, ces « hutu de service » sont bien gratifiés. Le jeune aventurier Edouard Bamporiki lui-même vient d’être mis sur la liste des prochains députés du FPR qui seront installés après le simulacre d’élections législatives prévues le 15 septembre 2013.

Réactions indignées

Les réactions n’ont pas tardé. Les formations politiques d’opposition (FDU-RNC, RDI-Rwanda Rwiza, …) ont vivement protesté contre cette campagne de stigmatisation d’une partie de la population par le régime du FPR qui foule au pied le principe élémentaire de droit qui consacre que la responsabilité est individuelle en matière pénale. Les organisations de la Société Civile (CLIIR, RiFDP,…) ont aussi joint leurs voix à ce concert d’indignation. Même la redoutable IBUKA, qui défend les intérêts de rescapés tutsi, s’est, dans un premier temps, désolidarisée de cette campagne avant d’être rappelée à l’ordre et de se ranger derrière la position du président Kagame et son épouse dans cette campagne de déshumanisation des Hutu.

Epiphénomène ou un vaste projet ?

On aurait tort de croire que la campagne actuelle consistant à faire comprendre à la génération des Hutu des années 1994 serait un épiphénomène entrant seulement dans le cadre de la difficile cohabitation entre les deux communautés. Loin delà ! Cette campagne se situe dans la droite ligne dans la réalisation d’un plan général concocté par les stratèges du FPR et visant l’élimination du pouvoir et de l’avoir des Hutu en procédant génération par génération.

Depuis sa prise du pouvoir en 1994, le FPR s’est attelé à « éliminer » la génération des Hutu qui étaient alors aux affaires. Cette élimination a fait recours à tous les moyens : massacres planifiés (fours crématoires au parc national Akagera, massacres de Kibeho, bombardement des camps de réfugiés hutu de l’ex-Zaïre, etc.) ; Gacaca (« la quasi-totalité des hutus masculins âgés de plus de 14 ans en 1994 a été jugée! »)[2], etc. Bref, ceux qui ne sont pas morts ont été emprisonnés ; que ce soit au Rwanda ou à travers le monde. D’autres sont devenus des parias infréquentables ou des « zombies » et donc improductifs et par voie de conséquence politiquement et économiquement inoffensifs. Le sort de cette génération a donc été réglé. C’est maintenant le tour de la génération des années 1994 et après (tous ceux qui ont moins de 30 ans). L’élimination « physique » n’est plus facilement praticable et n’atteindrait pas facilement ses objectifs sans provoquer des vagues. Qu’à cela ne tienne ! Elle doit être « éliminée moralement » grâce au processus psychologique dit « self-fulfilling prophecy » qui consiste à les convaincre de se considérer comme des criminels pour être nés hutu et qu’ils n’ont la vie sauve et ne sont en liberté que par la bonté des Tutsi. Il en sera de même dans une vingtaine d’années lorsqu’il sera question « d’éliminer » la génération suivante, sauf peut-être que le FPR aura entretemps trouvé une autre astuce ou pourra recourir  à la manière la plus simple et directe si les circonstances du moment le lui permettent.

Qui a dit « génocide » ?

Jane Mugeni
08/08/2013

A lire également :

Rwanda : Tous les Hutus sont des génocidaires, selon Paul Kagame (Jambo News)


[1] L’instrumentalisation du jeune Bamporiki ne peut tromper personne. La philosophie du FPR considérant tous les enfants hutu comme imbus de la fameuse « idéologie du génocide » est une constante. La députée Rose Mukankomeje a déclaré un jour : « Les enfants hutu ont tété l’idéologie du génocide dans le sein de leurs mamans ». Le président Kagame lui-même, dans une interview à l’hebdomadaire Jeune Afrique, a déclaré que les enfants hutu naissent avec une idéologie du génocide » (JA n° 2302 du 20 au 26 février 2005). 

[2] « Entre 1,2 et 1,5 million de personnes ont été jugées pour crimes de génocide ou idéologie génocidaire. Si on restitue ce chiffre dans le cadre global de la population, on peut dire que la quasi-totalité des hutus masculins âgés de plus de 14 ans en 1994 a été jugée! Dans ces conditions là, la justice a-t-elle été rendue? N’est-elle pas elle-même susceptible d’être taxée de justice ethnique? N’a-t-elle pas introduit une globalisation sur les coupables du génocide, faisant de toute une ethnie, un peuple génocidaire? » (André Guichaoua, interview au lejdd.fr le 7 avril 2010).

Pas de commentaire

COMMENTS

Repondre

Laisser un commentaire