Vient de paraître : « Ma vie d’administrateur de territoire », T.2 par L. Jaspers
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Rubrique : Livres


Publié le 28 Août 2013 par Gaspard Musabyimana

La période 1956-1960 fut riche en événements dans l’histoire du Rwanda. Le roi Mutara III Rudahigwa faisait face à une montagne de difficultés. La principale fut celle de batailler fort contre la fronde hutu. Le « menu peuple » avait pris conscience des injustices pratiquées par le régime féodal et réclamait ses droits politiques et économiques. Le Manifeste des Bahutu vint dénoncer officiellement cette situation. La naissance des partis politiques et leur gestion ne fut pas de tout repos. Les relations du roi avec les autorités coloniales n’étaient pas non plus au beau fixe. Dans son propre camp, le roi s’y était aussi créé des ennemis. Son décès inopiné à Bujumbura et son remplacement par son demi-frère Jean Baptiste Ndahindurwa sous le nom de règne de Kigeri V furent émaillés d’incidents graves.

Enfin, il y eut la révolution de 1959 avec ses débordements sanglants et l’intervention musclée du Colonel Logiest pour rétablir l’ordre. Il s’en suivit des procès dans lesquels les protagonistes furent souvent condamnés à de lourdes peines, puis une amnistie, imposée parle Conseil de Tutelle, pour asseoir la concorde nationale.

Louis Jaspers, Administrateur à Nyanza, capitale du royaume, fut témoin de ces fortes turbulences que traversait le pays. Il nous en livre un récit inédit.

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Louis Jaspers est né le 20-2-1928. Etudes secondaires à l’Athénée royal à Maaseik. Université Coloniale à Antwerpen de 1946 à 1950. Carrière coloniale : Administrateur Territorial Kibungo au Ruanda : Kibungo (1952) ; Kibuye (1953) ; Nyanza (1956) ; Attaché colonial à l’Est africain britannique (Kampala-1960) ; Congo (1967). Diplomate de carrière : Conseiller Économique à Paris (1971) ; Conseiller Politique à Kinshasa (1974) ; Consul Général à Strasbourg (1976) ; Ambassadeur à Dar es Salaam (Tanzanie – 1980) ; à Islamabad (Pakistan – 1985) ; Consul honoraire à Perpignan (1991 à octobre 2004). 

Editions Scribe

Livre trouvable à la librairie UOPC/Bruxelles; Taverne Umubano/Bruxelles; Magasin Style Africa (Blvd Léopold II 142, 1080 Bruxelles).

Prix : 20€

Quelques extraits du livre

Avec le temps on oublie les intrigues qui pourtant nous préoccupaient fortement et compliquaient notre tâche. J’ai retenu et vous raconte la suivante. Trahison de notre boy Hans.

Hans nous avait accompagnés au gîte de Mugote, province du Bunyambiriri. J’avais effectué plusieurs contrôles de sous-chefs de la province, une inspection approfondie du tribunal suivie d’un contact avec la mission de Kaduha dont le supérieur, le R.P. Bettentrup était de nationalité allemande (les Belges l’avaient même interné pendant la guerre de 1940). Cette forte personnalité avait quelques litiges avec le chef de province Birasa, une autre forte personnalité.

J’estimais beaucoup l’un comme l’autre et il n’était pas aisé de trancher dans les litiges les opposant. Birasa, umunyiginya comme le Mwami, dirigeait sa province d’une main de fer.

Je l’avais côté Élite car tout marchait bien chez lui mais je regrettais son autoritarisme.

Dans mon J.B., je lis : « Dimanche 11 novembre 1956 : Contact avec autorités indigènes et mission de Kaduha. Baptême du petit-fils du chef Birasa; je suis parrain. Retour au Poste ».

J’avais assisté à la luxueuse fête de mariage de son fils avec la fille de Mfizi, chef du Rukoma que j’estimais également. C’était une des rares fois où j’ai vu servir généreusement le champagne au Ruanda. Birasa, maître du jeu d’intrigues, tenait à être informé de tout ce qui se passait dans son fief. Avant tout bien sûr de mes contacts et de l’identité des plaignants et requérants qui se présentaient à mon gîte, oui même, de ce qu’ils venaient exposer. Cela permettait d’avoir toujours un pas d’avance sur les opposants ou les plaignants. C’était courant dans le milieu d’intrigues de Nyanza et de la Cour, cela valait aussi en province.

A Nyanza je savais, ou je croyais savoir, lequel parmi notre personnel de maison était l’indicateur soudoyé par les milieux de la Cour pour transmettre « toute information utile ».

Inutile de prendre des sanctions; licencié l’informateur aurait très vite un remplaçant à former à nouveau et dont l’identité d’informateur nous serait inconnue car cela pouvait être un autre des domestiques déjà en place. De mon côté je pouvais parfois utiliser l’indicateur pour faire passer, sans en avoir l’air, certains messages à son commanditaire… message pas toujours véridique!

C’était le jeu, cela était entendu et compris… mais fatiguant!

Mais revenons à l’histoire « d’espionnage » de notre fidèle Hans.

A peine revenu de notre safari chez le chef Birasa, Hans vint solliciter deux jours de congé.

C’était une demande surprenante car rien ne l’avait annoncé. A ma question s’il voulait se rendre en famille à Kibuye, d’où il nous avait suivis, il répondit négativement. Il ne voulait me dire pour quel motif il devait s’absenter d’urgence du travail ni d’ailleurs où il voulait se rendre. Pourtant il insista qu’il y avait urgence. Cette attitude bizarre me mit la puce à l’oreille et je répondis que je ne lui donnerais l’autorisation de s’absenter que contre la motivation de la requête. Contraint et forcé il répondit qu’il voulait retourner à Mugote, invité par le chef Birasa. Le grand chef Birasa accepter un simple domestique comme invité personnel! Je compris tout de suite et amenai mon dévoué serviteur à admettre que le seigneur Birasa lui avait demandé de l’informer de mes faits et gestes. Surtout du contenu des conversations qui se déroulaient lorsque je recevais des quémandeurs et plaignants de sa province.

Satisfait des services et renseignements obtenus, le chef Birasa lui avait promis, récompense suprême, une vache qu’il pouvait aller chercher à sa résidence de Mugote.

« Mais attention, pas un mot au patron »! Imaginez, une vache pour un jeune Tutsi. Irrésistible!

Je lui dis ma réprobation et ma déception de me voir trahi par celui que j’avais autorisé de venir avec nous de Kibuye à Nyanza. Réellement contrit, il me donna sa réponse « tutsi » : « Oui mais je ne lui ai jamais dit la vérité, je lui ai chaque fois menti ». A ma question : « Tu devais bien lui rapporter quelque chose? », il me répondit : « Oui, mais pas la vérité, j’inventais des mensonges. Birasa en était content! ».

A mes yeux c’était encore plus inquiétant et plus grave, mais tellement dans l’ordre normal des choses dans ce pays d’intrigues. Pas trop étonné de cette façon d’agir je décidai que le chef devait être sanctionné bien plus que mon domestique. Hans reçut l’autorisation demandée. En outre, sur son salaire à valoir, je lui ai avancé la somme nécessaire pour payer immédiatement l’IB (impôt bétail) pour sa vache. Celle-ci, bien qu’il ne la possédait encore, fut inscrite dans son livret. Précaution sage, il en était donc déjà officiellement et légalement propriétaire avant de l’avoir reçue! Hans est allé recevoir sa récompense. Aussitôt de retour à Nyanza, je l’ai licencié. Il est retourné à Kibuye avec sa vache et nous ne l’avons plus jamais revu! Si je l’avais licencié ou sanctionné autrement, il n’aurait jamais reçu le prix de sa trahison.

Quand peu de temps après je rencontrai le chef Birasa, je lui ai demandé des nouvelles de son petit-fils, mon filleul, mais n’ai soufflé mot de cette affaire. Nous avons conversé avec la courtoisie de toujours. Expert de ce jeu, il a dû apprécier « mon savoir faire »!

Gageons que cette déconvenue a été rapportée, et a plu, à l’Ibgami où Birasa, quoique bien en Cour, n’avait pas que des amis. Je vous parlerai encore de mon ami Birasa (pp. 129-131).

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