Rwanda-Tanzanie : De la cohabitation pacifique séculaire à la confrontation…
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Rubrique : Actualité


Publié le 9 Déc 2013 par Gaspard Musabyimana

Rwanda-Tanzanie : De la cohabitation pacifique séculaire à la confrontation…

                                 Par Dr. Phil. Innocent Nsengimana,

Au cours de leur histoire, les relations entre le Rwanda et la Tanzanie n’avaient  jamais été aussi tendues qu’en cet été 2013. Outre des affrontements verbaux entre les dirigeants de ces deux pays, ces relations ont été marquées, d’une part, par l’expulsion vers le Rwanda de plus de 6000 rwandophones qui s’étaient installés sur le sol tanzanien depuis des décennies ; d’autre part, par le limogeage et/ou les mutations des hauts fonctionnaires ayant évolué dans l’administration tanzanienne considérés comme étant d’origine rwandaise.

De plus, le Rwanda a revu à la hausse la taxe douanière qu’il imposait à chaque camion transportant des marchandises du port de Dar-es-salaam au Rwanda en passant par le pont de Rusumo de 152 dollars à 500 dollars américains. L’absence (1) de la Tanzanie dans des rencontres sous régionales s’est fait également observer ; ce qui a fait penser à son isolement politique et économique au sein de l’EAC. Face à cette tension ainsi qu’à ses cohortes de conséquences malheureuses, deux questions viennent à l’esprit : l’histoire des relations entre ces deux pays à travers quelques-uns des royaumes (2) sur lesquels lesdits pays se sont construits contient-elle des éléments explicatifs ? Comment les autorités de ces deux pays en sont arrivées là ?

Le présent écrit se propose d’apporter quelques éléments de réponse à ces interrogations. Pour la clarté de l’exposé, nous relèverons d’abord, à travers l’historiographie de la région des Grands Lacs africains, les moments forts de l’histoire des relations entre les territoires occupés par les Etats actuels du Rwanda et de la Tanzanie ; ensuite nous nous pencherons sur  l’actualité. Par ces deux démarches, nous espérons pouvoir retrouver les éléments de réponse aux interrogations susmentionnées.

I. Histoire des relations entre le Rwanda et la Tanzanie… 

Les territoires rwandais et tanzanien actuels s’étendent sur des régions qui avant la colonisation étaient occupés par des royaumes de dimensions inégales. Ces royaumes entrèrent en contact les uns des autres dès les temps les plus reculés de leur histoire. Les documents dont nous disposons en ces moments ne nous permettent pas de fixer exactement la limite « a quo » de ces contacts.  Mais, en se référant aux traditions recueillies par l’Abbé Alexis Kagame, il y a lieu de noter que déjà sous le mwami nyiginyaNdahiro II Cyamatare présenté comme ayant régné de 1477 à 1510, son royaume est entré en contact avec Karemera I Ndagara (3) qui régnait sur le Karagwe, royaume qui s’étendait à l’Ouest de la Tanzanie actuelle. Voici comment l’Abbé Alexis Kagamedéfint les circonstances de cette prise de contact : 

« …Ntsibura I avait préalablement soumis à son autorité les îles du Kivu et les régions riveraines, de part et d’autre du lac. L’annonce de son invasion inquiéta tellement Ndahiro II que, pour assurer les chances de sa lignée, il expédia son fils Ndoli au Karagwe, chez Karemera I Ndagara, époux de la princesse Nyabunyana (4). Il entendait mettre en sureté son héritier désigné et ne le faire rentrer que lorsque la situation se serait normalisée… » (5)

Ndoli aurait donc survécu à l’invasion de Ntsibura au cours de laquelle Cyamatare a péri et son tambour emblème capturé. Selon toujours la tradition, Ntsibura aurait  occupé le royaume nyiginya pendant 11 ans. A sa mort, la tradition nous présente Ndoli qui rentre du Karangwe pour reprendre le royaume de ses aïeux.  Avant son départ pour le royaume nyiginya, Ndoli aurait promis à ses hôtes, en guise de reconnaissance de l’hospitalité dont il avait joui, certaines choses :

« …le monarque du Karagwe sollicita de Ndoli la promesse d’un mémorial plus significatif ; à savoir que le nom dynastique de Karemera serait adopté comme nom dynastique aussi dans la lignée des Banyiginya (6). Ndoli accéda à cette demande. Il ajouta une autre décision…: à savoir qu’aucun monarque Rwandais ne ferait jamais la guerre contre le Karagwe, et qu’en plus le monarque du Karagwe serait ‘le conseiller extra-ordinaire (sic) de celui du Rwanda’… » (7).

De ces précédents extraits tirés de « Un Abrégé de l’ethnohistoire… », il appert que le royaume du Karagwe est entré en contact avec le royaume nyiginya par l’intermédiaire de Ndoli au cours du 15ème-16ème siècle. En revanche, des controverses sur l’origine de celui-ci persistent : était-il réellement le fils de Ndahiro II Cyamatare comme nous le laisse entendre la tradition officielle reproduite par l’Abbé Alexis Kagame ? N’était-il pas plutôt un Hinda venu du Karagwe pour conquérir le royaume nyiginya, surtout que les traditions de la région des Grands Lacs africains présentent les Hinda en pleine expansion vers cette période-là ? Nous avons eu l’occasion de discuter de cette controverse dans nos publications antérieures (8); ici nous n’y reviendrons pas.

[….]

Les faits historiques ci-haut relevés témoignent de la profondeur historique des rapports qui ont existé entre les territoires sur lesquels se sont construits les Etats actuels de la Tanzanie et du Rwanda. Ces mêmes faits montrent que lesdits rapports furent détendus et caractérisés par des échanges tous azimuts. Pendant la période coloniale et plus précisément en 1916,   les territoires sur lesquels se sont construits les Etats actuels de la Tanzanie et du Rwanda ont été le théâtre des combats entre les forces coloniales belges et/ou alliées et allemandes. Ils se soldèrent par la victoire des premiers et la défaite des seconds. Les vaincus (Les Allemands) perdirent leur empire colonial : le « Deutschostafrika » que se partagèrent les vainqueurs : les Belges reçurent le Ruanda-Urundi tandis que les Anglais s’emparèrent des territoires occupés par la Tanzanie actuelle. Ce ne furent donc pas des combats visant des conquêtes qui opposèrent les ressortissants desdits territoires  entre eux.

Sous ces nouveaux maîtres coloniaux, les échanges entre les territoires sur lesquels se sont construits les Etats actuels de la Tanzanie et du Rwanda ont continué à l’abri des confrontations. De leur côté, les autorités postcoloniales manifestèrent la volonté de pérenniser  ces échanges et surtout de les activer à travers la création et le soutien des organisations sous régionales : OBK, EAC…   Cette situation permit non seulement la circulation des biens mais aussi celle des personnes et surtout l’installation de celles-ci.  

II. Vers la rupture

Tout a commencé le 26 mai 2013, lors de la commémoration du cinquantième anniversaire de l’Union africaine à AddisAbeba. Touché par l’instabilité chronique dans la région des Grands Lacs, JakayaKikwete, le président tanzanien, a conseillé à ses homologues de la République Démocratique du Congo, Joseph Kabila, d’Ouganda, Yoweri Museveni et du Rwanda Paul Kagame, de négocier avec les rebelles qui les combattent.

Pour le président tanzanien le dialogue entre  le gouvernement congolais et le M23 ne suffira pas pour ramener la paix et la stabilité dans la région des Grands Lacs africains.  Si Kinshasa négocie avec ses ennemis du M23, il faut aussi que Kigali accepte de parler avec son opposition armée : les FDLR, et Kampala avec les rebelles ougandais de l’ADF-NALU. Pas de paix durable, sans négociation globale.

A ces mots, le chef de l’Etat rwandais, Paul Kagame, n’a rien dit. Il faudra attendre vers mi-juin pour entendre sa réaction. Sans citer nommément le Chef d’Etat tanzanien, lors de la cérémonie de remise de diplômes à des lauréats du «Collège pour le Commandement et l’Administration des Forces de la Défense du Rwanda (26)» à NYAKINAMA, dans le Nord du Rwanda, le 10 juin 2013 le président Paul Kagame a exprimé « son profond mépris » à l’égard de ceux qui conseillent à son régime de dialoguer avec les FDLR. Il n’a pas hésité à les qualifier d’« ignorant » et de porteur d’idéologie génocidaire. Le 30 juin 2013, il a encore averti ceux qui lui « conseillent de négocier avec les FDLR » : au moment opportun, « je vous frapperai » car «il y a des lignes rouges à ne pas franchir»(27).

A cet avertissement, les dirigeants tanzaniens se sont sentis visés et leur  réaction ne se fit pas attendre.C’est ainsi que le porte-parole du Ministère tanzanien des Affaires étrangères Monsieur MkumbwaAlly, a dit : « …L’État tanzanien met en garde l’État rwandais à ne pas rêver de lancer une attaque militaire contre la Tannzanie,  s’il ose la Tanzanie usera toutes ses forces pour remettre le Rwanda à sa place…»(28). Le porte-parole ajouta : « …Nous sommes près, si Kagame ose, il sera frappé comme un enfant … »(29).

A cette joute verbale, les autorités tanzaniennes passèrent à la chasse aux tanzaniens d’origine rwandaise dans l’administration (30) et à l’expulsion de plus de 6.000 ressortissants rwandais présentés comme vivant illégalement sur leur territoire.

L’été 2013 a donc marqué un tournant dans les relations entre  les territoires sur lesquels se sont construits les Etats actuels de la Tanzanie et du Rwanda. Ce tournant a inauguré une nouvelle ère dont le point de départ fut marqué par des tensions nées d’un refus d’une offre de paix axée sur un dialogue globale entre les pouvoirs établis à Kigali et à Kampala et leurs oppositions, proposée par le président tanzanien, JakayaKikwete. Aujourd’hui, la cohabitation pacifique séculaire entre le Rwanda et la Tanzanie à travers quelques-unes de leurs régions dont les moments historiques-clés ont été brossés plus haut est menacée et le processus de son rétablissement paraît être en panne.

Au lieu de chercher comment sortir de l’impasse pour le bien-être des populations déjà éprouvées par des mesures prises et évoquées plus haut, les dirigeants de ces deux pays affichent une tendance orientée plutôt vers l’ébauche de nouveaux blocs : d’une part entre le Rwanda, le Kenya et l’Uganda et d’autre part entre la Tanzanie, le Burundi et la République Démocratique du Congo. Ces deux nouveaux blocs contribueront-ils à ramener la paix dans la région des Grands Lacs africains ? Ne vont-ils pas plutôt, en s’affrontant, plonger cette sous-région dans une ère de confrontation entre pays et partant la déstabiliser de plus belle? 

Actuellement, il n’est pas aisé de répondre à ces interrogations. Ce qui mérite d’être mentionné ici, c’est que les conditions de tensions qui alimentent ladite ébauche n’augurent pas une franche collaboration entre les deux blocs pour la paix dans la sous-région; surtout que les pays qui se sont affrontés depuis l’été 2013, à savoir le Rwanda et la Tanzanie se retrouvent chacun dans son bloc sans qu’ils n’aient, au préalable, résolu leur contentieux. Ce dernier risque donc d’hypothéquer la paix !!

Conclusion

L’offre de paix proposée par le président  tanzanien, JakayaKikwete a provoqué des bouleversements profonds non seulement dans les relations entre le Rwanda et la Tanzanie mais aussi dans la configuration des alliances entre les pays qui constituent la région des Grands lacs africains. Le soubassement à cet état des faits repose sur la perception négative ainsi que les réactions hostiles que les dirigeants interpellés ont réservées à cette offre.  Cette perception négative  et ces réactions hostiles à une offre de paix sont en contradiction avec l’histoire des relations entre le Rwanda et la Tanzanie. Elles ne tiennent pas compte d’elle.

Et pourtant ce n’est pas la première fois qu’un conseil en faveur de la paix émane des territoires de l’Est du Rwanda. Au XIXème siècle, nous rapporte la tradition, Rumanyika qui régnait sur le Karagwe (en Tanzanie actuelle) a conseillé (31) au roi nyiginya KigeliRwabugili de ne pas prendre les armes contre les Européens qui, à partir du Karagwe s’apprêtaient à débarquer sur le territoire rwandais.  Rwabugili, dont le caractère belliqueux était reconnu au-delà des frontières de son royaume a accepté le conseil. Cette position de Rwabugili sur ce point bien précis ne devrait-elle pas servir d’inspiration car elle a marqué l’évolution socio-politique du Rwanda ? Elle lui a permis, non seulement  de sauver sa dynastie, mais aussi et surtout de  préserver les populations rwandaises  des conséquences désastreuses qui devaient résulter d’une guerre rangée contre les Européens.

Dr. Phil. Innocent Nsengimana
Décembre, 2013

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