La cohabitation communautaire mise à l’épreuve des faits…
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Rubrique : Actualité


Publié le 6 Mar 2014 par Gaspard Musabyimana

La cohabitation communautaire mise à l’épreuve des faits…

                                        Par Dr. Phil. Innocent Nsengimana

 Introduction

L’idéal du « vivre-ensemble » harmonieux entre les différentes composantes de la société rwandaise a été, depuis toujours, prôné par différents acteurs socio-politiques tant nationaux qu’internationaux qui ont été appelés à présider à ses destinées. Dès l’époque monarchique jusqu’au régime actuel du Front Patriotique Rwandais (FPR) en passant par la 1ère et la 2ème République, cet idéal n’a pas quitté les lèvres desdits acteurs. Et pourtant, des tensions ethniques et régionales, des tragédies, des guerres cycliques entre Rwandais ont sans cesse jalonné l’histoire socio-politique de leur pays et ont, à leur manière, contribué à en façonner la trajectoire sociale. Aujourd’hui encore, ce « vivre-ensemble » harmonieux reste toujours en veilleuse quand on regarde les milliers de réfugiés rwandais disséminés à travers le monde, des emprisonnements arbitraires des leaders d’opinion qui se font à l’intérieur du pays, des assassinats ciblés de Rwandais aussi bien à l’intérieur du pays que dans leurs pays d’exil, des politiques inappropriées de victimisation et de culpabilisation collectives, le refus à une catégorie de rwandais de jouir de sa dignité humaine et d’exercer ses droits et libertés…

Ces actes traumatiques infligent à la société rwandaise des préjudices énormes. Ils brisent l’élan vers l’unité et partant, vers la constitution d’un véritable Etat-Nation. Ils fragilisent le tissu socio-politique déjà éprouvé par le génocide dont nous commémorons cette année le XXème anniversaire. 

[…]

A. La première République

Comme précisé plus haut, l’indépendance du Rwanda fut octroyée sur un fond miné par cette dichotomisation. Celle-ci aurait dû être désamorcée par les bami nyiginya Rudahigwa et Ndahindurwa de concert avec l’autorité tutélaire auraient dû désamorcer. Les dirigeants du Rwanda républicain[i] héritèrent donc d’une situation très délicate. Conscients de la problématique,  ils initièrent des tentatives de rapprochements avec les leaders tutsi regroupés au sein des partis politiques RADER et UNAR.

[…]

Même boudé par les Unaristes de l’extérieur[ii], d’aucuns croyaient que ce rapprochement allait perdurer et inaugurer désormais une cohabitation pacifique entre hutu et tutsi en vue de permettre la remise sur les rails du développement de la Nation rwandaise. Réconfortée par cette attente, l’Assemblée générale de l’ONU, par sa résolution (n° 1746/XVI) du 27 juin 1962, décida de  mettre un terme à l’Accord de Tutelle. Elle  fixa l’indépendance politique du Rwanda  au 1er juillet 1962.

Ce rapprochement timide constaté juste avant la proclamation et la célébration de l’indépendance allait-il s’intensifier après 1962 ? Malheureusement NON ; car dès 1963, les attaques des réfugiés tutsi vont reprendre et dureront jusqu’en 1967.

[…]

Outre les dégâts matériels et humains que ces actions meurtrières infligèrent au pays, il faut noter aussi qu’elles détruisirent la cohésion nationale. Comme celles de 1961, ces attaques armées d’après l’indépendance contribuèrent à élargir le fossé entre les hutu et les tutsi. L’élan qui animait les tutsi progressistes de participer à la promotion des institutions républicaines ne fut pas gardé à son plus haut exposant, car plus l’UNAR de l’extérieur attaquait le pays, plus un climat de suspicion et de méfiance s’instaurait entre les hutu et les tutsi de l’intérieur ; les premiers accusant, à tort ou à raison, les seconds de complicité avec les assaillants.

Durant la première République, la dichotomisation du peuple rwandais en hutu-tutsi héritée des Etats colonial et nyiginya fut nourrie par des attaques armées des réfugiés tutsi à partir de leur pays d’exil et par des actes de représailles et de vengeance des hutu contre les tutsi restés dans le pays qui en résultaient. Ce faisant, elle a aussi affecté négativement la cohabitation pacifique entre les Rwandais. Malgré le discours rassembleur de la part de l’Etat, cette dichotomisation a persisté et s’est manifestée à travers des actes tragiques que personne ne peut soutenir. Attisée par les événements du Burundi, cette persistance déboucha en 1972-73 à des affrontements entre étudiants hutu et tutsi rwandais. Ce furent entre autres ces affrontements qui servirent de prétexte  aux auteurs du Coup d’Etat militaire de 1973.  L’Etat issu de ce Coup d’Etat sera-t-il capable de dissoudre cette dichotomisation et permettre la cohabitation pacifique entre les Rwandais ?

B. La deuxième République

Restaurer la paix et la concorde à l’intérieur du Rwanda, tel fut l’objectif que se fixèrent les auteurs du Coup d’Etat de juillet 1973. Cette paix et cette concorde étaient sans aucun doute nécessaires eu égard aux troubles qui avaient éclaté dans les institutions d’enseignement secondaires et supérieures. A travers des discours des hommes politiques, l’Etat s’engagea fermement comme garant de l’unité des Rwandais. Des avertissements sévères à celui qui se sentirait Rwandais plus que l’autre furent lancés. C’est du moins ce qui ressort du discours du Président Juvénal Habyarimana à Gitarama le 15 novembre 1973.

[…]

L’engagement personnel du Président Habyarimana pour l’unité des Rwandais abaissa la dichotomie hutu-tutsi. Jusqu’au 1er octobre 1990, il n’y a eu aucun affrontement entre les différentes composantes de la société rwandaise. Il y eut plutôt une détente dans leurs relations qui fut concrétisée  par le retour de plusieurs réfugiés tutsi ainsi que par leur intégration. Cette politique d’unité fut reconnue par les tutsi restés à l’intérieur  lorsque les réfugiés tutsi  attaquèrent le pays à partir de l’Ouganda, le 1er octobre 1990.  Dans une lettre de soutien adressée au Président Juvénal Habyarimana datée du 31octobre 1990, les tutsi de l’intérieur déclarèrent : 

…C’est le moment de montrer que 17 ans  de paix et d’unité ont servi à dépasser des propos malencontreux avancés par ceux que nous pouvons appelés des extrémistes dépassés par les bienfaits de la IIème République. Soyons au-dessus de cette crise d’octobre 1990 et cimentons notre unité…Les signataires de ce document soutiennent le Président de la République Rwandaise et l’Armée Rwandaise…[iii] 

Le problème des réfugiés ne fut pas ignoré par les autorités de la deuxième République. Pour se rendre compte des efforts déployés en la matière, prenons encore un extrait dans la lettre des tutsi de l’intérieur adressé au Président Habyarimana :

« …Les nouvelles autorités rwandaises lancent de nouveaux appels en direction des réfugiés, et encouragent plutôt le système de rapatriement par demande individuelle qui ont toujours préféré et préfèrent actuellement le retour en masse et forcé (armé). Des volontaires sont rentrés et n’ont jamais été inquiétés. Progressivement, l’intégration des tutsi s’est manifestée dans divers domaines de la vie nationale : économie, éducation, emplois, postes administratifs, et politiques…Pour que les féodo-monarchistes ne soient pas éternellement en reste, les autorités rwandaises ont choisi la voie diplomatique et cherché une solution plutôt régionale. C’est l’objet de diverses rencontres au sommet entre les autorités ugandaises (sic) et les autorités rwandaises… »[iv]     

Ce système de rapatriement par demande individuelle des réfugiés prôné par la deuxième République n’a pas attiré tous les réfugiés tutsis. Dans sa déclaration du 27 juillet 1986, le Comité Central du Mouvement Révolutionnaire National pour  le Développement rejeta le retour en masse des réfugiés en déclarant que le Rwanda était : « …absolument incapable d’assurer ne serait-ce que la sécurité alimentaire d’un surcroît de population provenant d’un retour massif des réfugiés rwandais… »[v] Une telle déclaration ne fut pas évidemment de nature à favoriser le retour de tous les réfugiés. C’est ainsi que certains  préférèrent  rester à l’étranger. Ils refusèrent d’adhérer au processus d’unité, de paix et de concordes nationales initié par l’Etat dès l’avènement de la deuxième République.  Pendant que les hutu, les tutsi et les twa de l’intérieur s’attelaient à la construction de cette unité, certains réfugiés tutsi concoctaient une guerre d’invasion contre leur propre pays.

Le 1er octobre 1990, rassemblés au sein du Front Patriotique Rwandais, ils passèrent à l’action et attaquèrent le Rwanda à partir de l’Ouganda. Avec cette guerre, le processus d’unité nationale fut rompu. Celui-ci céda la place aux massacres et à la haine « interethniques » et plus grave encore à l’assassinat du Président Juvénal Habyarimana et au génocide  qui s’en est suivi. Le Front Patriotique Rwandais parvint à conquérir le pouvoir par les armes en juillet 1994 dans un bain de sang. Réussira-t-il le pari de remettre sur les rails  l’unité des Rwandais et permettre la cohabitation pacifique?

C. La République sous le Front Patriotique Rwandais 

Juillet 1994-Juillet 2014 : bientôt 20 ans après l’accession au pouvoir du Front Patriotique Rwandais, accession qui est intervenue au terme d’une guerre meurtrière dont il fut le planificateur, le Rwanda peine toujours à retrouver la voie vers son unité intégrale. Certains diront que 20 ans c’est encore peu eu égard à l’ampleur des tragédies qui se sont abattues sur le pays au cours de la dernière décennie du XXème siècle. 

Seulement, si on se réfère à d’autres pays qui, au cours de leur histoire  ont connu aussi des tragédies comme l’Allemagne, force est de constater que dans le même laps de temps, l’unité et la stabilité pour servir le développement économique étaient déjà au rendez-vous. Ceci a été rendu possible par des choix politiques courageux et appropriés dont le soubassement fut la « dénazification » de la société par une justice indépendante et impartiale assurée par le Tribunal Militaire International de Nuremberg institué par l’accord entre les gouvernements anglais, soviétiques, américains et français signé le 8 août 1945. Les principaux responsables des crimes commis (crime contre la paix, crime de guerre et crime contre l’humanité) furent arrêtés et punis.

Sans toutefois négliger l’élément « temps » qui peut avoir une influence certaine dans la remise sur les rails de l’unité et de la stabilité d’un pays éprouvé par des tragédies, il convient toutefois de noter que cette remise sur les rails dépend aussi et surtout de la qualité du leadership et des choix politiques et économiques. Et pour le Rwanda, c’est surtout l’analyse de ces deux derniers éléments qui peut expliquer pourquoi 20 ans après l’accession au pouvoir du FPR, il est jusqu’ aujourd’hui en quête de sa stabilité et de son unité.

Comme précisé plus haut, le FPR a accédé au pouvoir au terme d’une guerre meurtrière. Toutes les tragédies qui ont marqué les mentalités rwandaises et contribué à la désintégration du tissu socio-politique national au cours de la dernière décennie du XXème siècle ont eu comme toile de fond cette guerre. Beaucoup de rapports et témoignages attribuent à cette organisation de nombreux crimes contre l’humanité commis avant et après son accession au pouvoir. Or, jusqu’aujourd’hui, ces crimes sont restés impunis. Ce qui fait que pour le Rwanda, la justice équitable et impartiale dont le Tribunal Pénal International pour le Rwanda était le garant n’a pas eu lieu, justice qui devait débarrasser la société rwandaise de tous les principaux responsables des crimes commis et permettre ainsi à tous les survivants (sans exception) de renouer avec l’unité et la paix.

Il y a eu plutôt la justice du vainqueur sur le vaincu. Ceci fait qu’aujourd’hui au Rwanda, les victimes qui réclament que la justice leur soit rendue, cohabitent avec leurs bourreaux qui veulent étouffer la justice et dans la plupart des cas, ce sont ces derniers qui font la loi! D’où l’existence d’un leadership en proie à un déficit de crédibilité et dont tous les moyens (y compris la répression, les emprisonnements arbitraires ainsi que des assassinats des opposants,…) sont bons pour s’imposer.

A ceci s’ajoutent les choix politiques et économiques inappropriés qui génèrent des disparités énormes et qui tendent à faire une catégorie de Rwandais des citoyens de seconde zone. La minorité visible qui profite de ces choix nage dans l’opulence dans des centres urbains où elle se construit des empires industriels et financiers. Face à cette minorité se dresse la majorité de la population essentiellement rurale rongée par la pauvreté la plus abjecte, car ces choix la privent de tout, même des moyens de production et de subsistance, comme la terre. Un tel contraste remarquable par tout observateur objectif n’augure pas des lendemains meilleurs. Il ne contribue pas à la réalisation de l’unité nationale car il alimente des frustrations qui, au fil des années, peut se transformer en furie populaire destructive.

L’unité nationale est encore aujourd’hui mise à l’épreuve par des choix politiques qui tendent à prendre une catégorie de la population comme coupable et une autre comme victime. Cette politique de culpabilisation et de victimisation collectives a été très récemment encore réitérée par le régime FPR dans un programme qu’il a appelé « Ndi umunyarwanda » ou « Je suis Rwandais », un programme qui, à première vue sonne rassembleur voire nationaliste, mais qui, par son contenu, n’en est pas moins ethniquement divisionniste. Par ce programme, le régime FPR  divise les Rwandais lorsqu’il oppose indistinctement des hutu-bourreaux des tutsi-victimes et impose aux premiers de demander pardon aux seconds. Ce programme globalisant entrave la réconciliation et creuse davantage un fossé entre les hutu et les tutsi. Il augmente la méfiance et l’incompréhension des deux communautés et risque de rendre impossible leur cohabitation. Il conduit à l’ethnisme et consacre l’impunité, car elle couvre les tutsi qui ont commis des crimes. Ce faisant, il hypothèque l’avenir du Rwanda en tant que Nation réconciliée. Il est aussi injuste car il incrimine et diabolise même les hutu qui n’ont pas commis des crimes en les obligeant de demander pardon.

Ce programme de diabolisation collective d’une catégorie de la société rwandaise est prêché à partir du sommet de l’Etat. Le président Paul Kagame lui-même, lors de la rencontre du 30 juin 2013 avec les jeunes rwandais a exigé que les hutu demandent pardon pour un génocide qui a été commis « en leur nom » Il a dit : «…Même si tu n’as pas tué, lève-toi pour demander pardon pour ceux qui ont tué en ton nom …»  Pourquoi demander pardon pour un crime qu’on n’a pas commis ? Un crime est un acte individuel et ne regarde que celui qui l’a commis et qui doit en répondre devant les tribunaux habilités. Nulle part au monde les crimes ne se sont répercutés ni aux enfants ni aux membres de la famille nucléaire ou élargie de leurs auteurs.

Après le président Paul Kagame, les autres autorités à divers échelons ont pris le relais pour vulgariser ce programme divisionniste. Ici encore, nous sommes en face d’un appareil étatique qui catégorise et divise dangereusement les Rwandais sur base de critères globalisants de « mauvais » et de « bons » ; de « génocidaires » et de « victimes » et qui demande indistinctement aux  premiers -même à leurs enfants- de demander pardon aux seconds. Un tel programme n’augure en aucune façon une cohabitation pacifique entre les différentes composantes de la société rwandaise. Il augmente et exacerbe la dichotomisation de ladite société en hutu-tutsi, qui, comme démontré plus haut, a toujours alimenté des conflits sanglants qui ont jalonné l’histoire socio-politique du Rwanda.  L’appareil étatique du Front Patriotique Rwandais à travers son programme dit « Ndi umunyarwanda » ne sert pas l’unité nationale.


[i] La République du Rwanda fut proclamée le 28 janvier 1961

[ii] Les Unaristes de l’extérieur traitèrent de traitres les tutsi restés dans le pays partisans du rapprochement avec le gouvernement rwandais (Voir note 20)

[iii] Extrait de la lettre d’un groupe de Rwandais tutsi publié dans La Relève nr 148 du 16 au 22 novembre 1990, p. 6

[iv] Ibidem

[v] Pierre-Célestin KABANDA, Rwanda l‘idéal des pionniers. Les hommes qui ont fait la différence. Editions Sources du Nil, Lille, octobre 2013, p.315.

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