Rwanda : Pourquoi l’affaire Kizito Mihigo est louche
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Rubrique : Actualité


Publié le 23 Avr 2014 par Gaspard Musabyimana

Les ennuis de Kizito Mihigo ont commencé après le discours du président Kagame prononcé en janvier 2014 peu après l’assassinat en Afrique du Sud de son ancien Chef des renseignements extérieurs, le colonel Patrick Karegeya. Kagame avait alors dit qu’il n’était pas comme des « chanteurs qui peuvent même louer les ennemis de son gouvernement ». Auparavant ,le jeune musicien, talentueux et populaire Kizito Mihigo avait sorti une chanson dans laquelle il disait que toutes les victimes de la MORT sont à déplorer, que ce soit par génocide, par assassinat ou par mort naturelle. Pour les observateurs avertis, une telle déclaration du président Kagame équivalait alors à une condamnation sans équivoque de ce musicien même s’il ne l’avait pas nommé. Les choses vont alors se précipiter. Kizito Mihigo va tomber en disgrâce et traîné devant la « justice du pays » mais selon un scénario étrange :

Une « disparition » avant l’arrestation

Le musicien Kizito Mihigo a d’abord été porté disparu peu avant le début de la commémoration officielle du 20è anniversaire du génocide le 07 avril 2014. Même la police avait alors nié savoir où il se trouvait. Ce n’est qu’après la semaine de deuil, que la police a admis avoir arrêté l’intéressé et l’a alors montré à la presse nationale et internationale le 14 avril2014.

Un prévenu exhibé au public et à qui on permet de s’exprimer devant la presse

Au Quartier Général de la Police à Kacyiru, K. Mihigo, menotté, a alors été exhibé à la presse ; chose incroyable, il a été sommé de répondre aux questions que lui posait le policier et dans ses réponses il reconnaissait les faits qui lui étaient imputés en promettant d’en dire d’avantage plus tard. La presse ameutée quant à elle, n’avait droit de poser aucune question.  Ce show est unique dans la procédure pénale car les présumés criminels n’ont pas le droit de s’adresser à la presse au cours de la procédure que ce soit au niveau de la police ou celui du Parquet.

Une affaire portée devant un tribunal non compétent

Les accusations portées contre Kizito Mihigo et pour lesquelles il plaide coupable sont très graves : atteinte à la sécurité de l’Etat, collaboration avec des groupes terroristes, s’opposer aux programmes du gouvernement et incitation à la désobéissance… Des faits punissables d’une peine d’emprisonnement à perpétuité. Pourtant, Kizito Mihigo a été déféré devant le plus bas échelon de la hiérarchie juridictionnelle du Rwanda à savoir « le tribunal de base » autrefois appelé « le tribunal de canton » et ailleurs « Tribunal de proximité »  ou « Juge de Paix ».  Au Rwanda même, le Tribunal de Base ne connaît que des infractions passibles de 5 ans de prison maximum. Or, c’est devant ce tribunal que Kizito Mihigo accusé « d’atteinte  à la sécurité de l’Etat, de terrorisme et de trahison »  crimes punissables de la peine d’emprisonnement à perpétuité (et pour lequel il plaide coupable)  est admis à comparaître sans que personne n’ose dire que ce tribunal n’est pas compétent.

Un avocat qui se désiste quelques heures avant l’audience

Comme si cela ne suffisait pas, Kizito allait déclarer devant ce tribunal de proximité, non compétent pour juger les faits très graves qui lui sont reprochés et pour lesquels il plaide coupable, que l’avocat qu’il avait depuis son arrestation venait de se désister tout juste quelques heures avant sa comparution. Il a alors demandé d’obtenir un délai supplémentaire pour trouver un nouvel avocat. Evidemment rien n’a été dit sur les motifs du désistement de dernière minute de cet avocat. Mais pour ceux qui connaissent le système, il n’y a pas de doute qu’il aurait été en désaccord avec les services de sécurité qui gèrent ce dossier et qui multiplient des entorses aux lois et aux procédures judiciaires « visibles » que le régime dictatorial et illégal du FPR a promulgué pour paraître fréquentable dans le concert des nations

Un délai scandaleusement court accordé aux accusés pour comparaître avec les nouveaux avocats

Comme pour atténuer le scandale d’avoir amené des prévenus devant un tribunal sans qu’ils soient assistés par des avocats comme le prévoit la loi, le tribunal de base de Kacyiru a accordé DEUX jours à Kizito Mihigo de trouver un nouvel avocat et de se représenter le 24 avril pour la poursuite du procès. Ainsi donc le nouvel avocat que Kizito doit se trouver entre lundi le 22 et jeudi le 24 avril, devra entre-temps avoir pris connaissance du dossier, s’être entretenu avec son client sur la stratégie de défense, faire des contre-enquêtes nécessaires selon l’acte d’accusation du Procureur…ce qui est simplement ridicule, car dans deux jours, il pourra tout au plus avoir rencontré son client une fois pour faire connaissance mais  n’aura pas eu le temps de se pencher sur un aussi lourd dossier. Pourtant c’est ce qui va se passer

Une large diffusion de l’interview du prévenu avant sa nouvelle comparution, encouragée par la presse du régime 

Après avoir annoncé que le procès Kizito Mihigo  pourrait se poursuivre en séance plénière au Stade National sous prétexte que la salle d’audience du tribunal de Kacyiru était exigüe, ceux qui s’étonnaient de cette publicité illégale et disproportionnée que le régime voudrait faire de ce procès auront une explication en écoutant les déclarations de Kizito Mihigo que la presse du régime a largement diffusées. En long et en large, le prévenu reconnaît tous les faits qui lui sont reprochés même les plus graves, dans des termes si généraux que n’importe quel Rwandais qui aurait été en contact avec les opposants au régime vivant en exil serait sans situation. Ces déclarations publiques de Kizito Mihigo qui sont largement diffusées par la presse rwandaise interviennent au moment où le même gouvernement rwandais a interdit, depuis son arrestation, la diffusion des chansons et compositions du même Kizito sur les antennes des radios rwandaises sous peine des sanctions graves. Sur le plan judiciaire, c’est une première qu’un prévenu de crime grave se défende ou reconnaisse ses crimes dans la presse avant même la tenue de son procès et que la partie qui l’accuse (le Parquet, donc le gouvernement) soit l’agent de cette large diffusion dans la presse.

Les Tutsi pour une fois divisés

On savait que les combattants tutsis issus de l’armée ougandaise qui se sont emparés du pouvoir à Kigali en 1994, regardaient avec mépris les autres tutsi même ceux qui les avaient rejoints venant du Burundi ou de l’ex-Zaïre. Les Tutsi restés à l’intérieur du Rwanda étaient quant à eux considérés comme des « collaborateurs des régimes hutu » et donc à considérer comme de seconde zone dans le Rwanda que les ressortissants d’Ouganda venaient de conquérir. Plusieurs tutsi dits « de l’intérieur », entendez, ceux qui sont nés et  qui ont toujours vécus au Rwanda jusqu’en 1994) en ont payé le prix  par le sang ou par l’exil : Assiel Kabera, Joseph Sebarenzi, Valens Kajeguhakwa, … Kizito Mihigo est de ceux là.  

Alors en plaidant coupable  « de terrorisme, association de malfaiteurs, complot contre le Chef de l’état », …bref de tous les plus grands crimes contre la sécurité de l’Etat, Kizito Mihigo ou plutôt ceux qui le prennent en otage entendent fédérer tous les Tutsi autour du risque du « retour des Hutu » au pouvoir au Rwanda

En guise de conclusion, nous disons que le dossier « Kizito Mihigo »est complexe et se situe dans la droite ligne des luttes intestines entre les Tutsis qui ont repris le pouvoir au Rwanda en 1994. Le jeune tutsi Kizito Mihigo qui avait tout juste 13 ans en 1994 et qui est réellement un rescapé du génocide  contrairement aux autres jeunes tutsi de sa génération qui sont rentrés au Rwanda après la conquête du pays en 1994, ne doit pas faire la même lecture de l’histoire que ces autres « frères » tutsi.  Mais lorsqu’il le dit publiquement et que de par sa notoriété, il ose l’exprimer en chanson, il a alors franchi la ligne rouge et est devenu paria dans la « fratrie ».

Les manœuvres juridico -médiatiques auxquelles nous assistons n’ont pour objectif que de distraire l’opinion sur les crimes de Kagame et au même moment être une occasion de ressouder la cohésion des Tutsi traversée par le clivage «  ougandais/ rwandais ».

L’affaire Kizito Mihigo, est donc à suivre… C’est une affaire interne du clan Kagame,  mais qui a (ou aura) des répercussions sur le plan national et régional. 

Emmanuel Neretse
23/04/2014

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