« Rwanda, 20 ans de pouvoir du FPR. Quel bilan ? » Recension de Nicaise Kibel’Bel Oka
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Rubrique : Livres


Publié le 3 Mai 2014 par Gaspard Musabyimana

Rwanda, 20 ans de pouvoir du FPR. Quel bilan ?
de Gaspard Musabyimana et Emmanuel Neretse aux Editions Scribe

« Les autorités du FPR n’ont cessé de mener une campagne médiatique pour sensibiliser la communauté  nationale et internationale à collaborer à un projet de réconciliation nationale. Force est de constater 20 ans viennent de s’écouler  et que le FPR n’a jamais honnêtement créé des conditions pour une véritable réconciliation nationale ni même la réconciliation du Rwanda avec  l’étranger. Les initiatives prises actuellement par le FPR pour la réconciliation nationale paraissent inappropriées pour rapprocher les communautés rwandaises». Pages 137-38. Depuis 1994, le peuple rwandais croupit sous une dictature implacable instaurée par un groupe des Tutsi venus de l’Ouganda. Ainsi tous les leviers de tous les  pouvoirs (politique, militaire, judiciaire, économique…) sont tenus par les Tutsi venus de l’Ouganda. Cette situation catastrophique est vécue par le peuple rwandais au vu et au su de la « communauté internationale ». Aveuglement quand tu nous tiens!

Les 20 ans du génocide des Tutsi ont été célébrés avec faste au Rwanda. Avec faste car dans cette célébration, il y avait ceux qui, dans le douloureux souvenir, cherchaient comment panser les plaies d’une telle tragédie dans une réconciliation de tous les Rwandais, et d’autres, ceux qui versaient les larmes de crocodile, cherchant à travers des boucs émissaires à se faire une conscience tranquille. Ceux-là, peu nombreux, les hommes forts du régime actuel, construisent dans l’exclusion et dans la chasse aux Hutu. Lors de cette cérémonie à Kigali, et pour donner la preuve d’un pouvoir sans partager et aux abois, d’un pouvoir paranoîaque, 4 personnes ont été arrêtées et inculpées de terrorisme.  Voilà, hélas, le tableau apocalyptique du Rwanda que certains médias et spécialistes occidentaux de la région des Grands lacs africains ne perçoivent pas encore et qu’ils magnifient à longueur des journées, vingt ans après. Avec le régime Kagame, ils reviennent sans cesse à la théorie du « bon et du mauvais Rwandais », faisant que les « victimes des massacres de l’APR sont pour la plupart les gens d’une seule et même ethnie : les Hutu », page 274.

Le régime Kagame a instauré un programme politique  néfaste par nature  qui sape les fondements  même de la nation rwandaise. En effet, à travers  une campagne baptisée « Ndi umunyarwanda » consistant à la demande du pardon public des Hutu aux Tutsi pour le crime de génocide et qui considère tout hutu comme génocidaire, Paul Kagame établit une hiérarchisation entre les Rwandais faisant des Hutu des citoyens de seconde zone alors qu’ au Rwanda et dans les pays voisins du Rwanda se commet une sorte de « génocide rampant »dont l’ampleur des massacres étonne le silence de la communauté internationale. A force de parler du génocide des Tutsi excluant ceux des Hutu « modérés » qui y ont péri, on contribue à créer davantage un fossé car demain, si l’on prenait le temps de faire une comptabilité macabre pour les Hutu tués au Rwanda et en RDC, pour les Congolais massacrés par les sbires du régime, rien ne dit qu’on ne parlera pas de « génocide » d’autres ethnies et peuples commis par le régime FPR.

Deux Rwandais, Gaspard Musabyimana et Emmanuel Neretse, ont le mérite d’y penser jusque dans les petits détails et dans tous les domaines de la vie au pays des Mille collines, sans faux-fuyant et avec objectivité et tout le sérieux possible dans le seul but de montrer à la face du monde la gangrène qui ronge le Rwanda et si possible, d’y réfléchir afin d’amener le peuple du Rwanda à une véritable réconciliation avec son histoire et avec soi-même. Au Rwanda, 20 ans après, la justice est minée par l’immixtion du FPR et par la délation à travers l’association Ibuka ; la magistrature est dans l’étau du pouvoir. La justice, on le sait bien, élève une nation. Or, Kagame a bâti son régime sur la  tutsisation de la justice et l’épuration ethnique dans la magistrature, faisant de l’exclusion des Hutu un système de gouvernement : « le kitchen cabinet » du président Kagame ne regroupe que des Tutsi, essentiellement d’origine ougandaise, présents à tous les niveaux de prise de décisions et de l’accaparement de richesses du Rwanda » à travers une armée hypertrophiée et monoethnique  dont la quasi-totalité des officiers supérieurs sont d’ethnie tutsi.  Kagame a anéanti, de ce fait, tous les opposants politiques et a banni toute critique d’où qu’elle vienne. Il a construit un Etat policier dont les services de sécurité sont impliqués dans des crimes politiques et crapuleux.

Du point de vue économique, on ne cesse de vanter les performances économiques extraordinaires réalisées par le régime Kagame jusqu’à parler du « miracle » rwandais. « Certains illuminés vont jusqu’à appeler le Rwanda de Paul Kagame le « Singapour des Grands Lacs », la capitale Kigali, seule vitrine à travers laquelle les étrangers sont autorisés à imaginer le Rwanda, est habitée en majorité par l’élitedes « returnees », les autres Rwandais en sont exclus sous divers prétextes». Les deux auteurs soulignent des performances économiques en demi-teinte qui ne mettent pas tout le monde d’accord. Car, « d’aucuns louent les progrès de ce pays en termes d’infrastructures, de développement économique, de sécurité sociale et même de politique de réconciliation ; d’autres dénoncent l’abandon des zones rurales, la corruption, l’absence de liberté et le climat de répression, ainsi que le fossé grandissant entre les riches et les pauvres . ( …) ce développement  relatif est accompagné de trop d’effets pervers importants… » pages 312-13.

Le régime du FPR recourt à l’affichage d’une performance économique prétendument exceptionnelle. Cette situation d’illusion ne durera pas éternellement, écrivent les auteurs, car l’économie rwandaise est en effet marquée par une grande inégalité, des taux débiteurs très élevés( 16%),  des guerres contre des voisins qui entravent une véritable coopération régionale, une éducation discriminatoire et en grande partie de mauvaise qualité et une très forte dépendance de l’aide extérieure. Une telle économie ne peut garantir une croissance soutenue ni un développement endogène et durable. Une analyse à mi-parcours montre que «  la vision 2020 » est un leurre mal parti, concluent les auteurs de cette chirurgie du régime Kagame. La vision 2020 paraît plutôt comme un slogan. Sans la confiance entre les diverses composantes de la population, sans la liberté d’association et d’entreprise, sans la paix avec les voisins, sans politique appropriée, ce rêve demeurera imaginaire ou un autre moyen de manipuler l’opinion internationale. Page 328.

Enfin, on ne peut pas parler du Rwanda sans faire allusion aux déplacés et/ou réfugiés, ce nouveau groupe social de sans terre. La spoliation des terres cultivables, l’absence d’une perspective de survie  cimentent la haine et la violence, l’envoi forcé d’une jeunesse pour se battre hors de ses territoires, la destruction délibérée des cultures par l’armée soi-disant à la recherche des infiltrés, l’institution de la monoculture etc,  contribue à la discrimination ethnique et donc, à l’exil forcé et/ou voulu  de nombreux Rwandais. Toutes ces irrégularités criantes cataloguées et dénoncées dans cet ouvrage contrastent avec la magnificence du régime Kagame durant ces 20 ans par  certains spécialistes auto proclamés de la région des Grands Lacs africains. Ce tableau ainsi peint pour un régime dictatorial qui cause autant de souffrances à son peuple qu’à ses voisins, on est en droit de se demander pourquoi la communauté internationale reste « aveuglée » face aux crimes qui se commettent sous sa barbe. Le livre de Gaspard Musabyimana et Emmanuel Neretse doit être lu, consulté et enseigné afin que la vérité qu’on tente de cacher triomphe et que la justice, base d’une réconciliation véritable, amène la paix au Rwanda et dans la région. Ce livre, il faut le lire et le faire lire car il parle avec des mots simples et sans rancune. Vingt ans de pouvoir FPR, que d’opportunités gaspillées ? Vingt ans de pouvoir FPR, le bilan est en déça des attentes, et donc, cruellement négatif.

Nicaise Kibel’Bel Oka
Journaliste et écrivain

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