Rwanda. Léon Mugesera – Paul Kagame : un même discours, des destins différents
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Rubrique : Actualité


Publié le 12 Juin 2014 par Gaspard Musabyimana

Léon Mugesera est cet universitaire rwandais qui est actuellement  en jugement à Kigali après avoir été extradé du Canada où il vivait depuis 1992. Il est jugé pour un discours prononcé à Kabaya au Nord-Ouest du Rwanda en 1992 avant son exil au Canada. A l’époque, il était cadre du principal parti de la coalition gouvernementale, lequel gouvernement était alors en guerre contre la rébellion du Font Patriotique Rwandais (FPR) alors commandé par un certain…Paul Kagame  et qui avait envahi le pays le 01 octobre 1990 venant d’Ouganda. Prenant la parole dans un contexte de tensions et de frustrations qui avait suivi l’attaque du chef-lieu de la préfecture de Byumba en juin 1992 et qui avait provoqué plusieurs morts et des milliers de déplacés parmi la population hutu, Léon Mugesera rappela que les assaillants étaient des descendants des Tutsi qui avaient fui la Révolution de 1959 et que les Hutu avaient laissé partir. Il mettait alors en garde ces combattants tutsi comme quoi s’ils continuaient leurs attaques meurtrières sur la population, les Hutu pourraient cette fois-ci les renvoyer dans leur mythique pays d’origine , à savoir l’’Abyssinie et par voie express qu’est la rivière Nyabarongo, un confluent du Nil. Face aux pressions du FPR à travers les partis alliés qui composaient le gouvernement de coalition, Léon Mugesera dut s’exiler au Canada en décembre 1992.

Entretemps, la rébellion tutsi du FPR acheva la conquête de tout le pays en 1994. Le FPR devint parti unique de facto et entama la réécriture de l’Histoire du Rwanda. Le discours de  Mugesera de 1992 qualifié à l’époque « d’incitation publique au meurtre » et comme tel punissable selon les dispositions du Code pénal, fut alors présenté par le nouveau régime «  d’incitation au génocide ou de planification du génocide », crimes alors inconnus des lois rwandaises. Le crime d’incitation au meurtre étant susceptible d’être vite prescrit, il fallait inculper Mugesera de crime de génocide, celui-ci étant imprescriptible, et ainsi, tant que l’accusé sera en vie, pourra alors être poursuivi. Le pouvoir du FPR entreprit donc des démarches auprès des autorités canadiennes. Celles-ci cédèrent aux pressions et livrèrent Mugesera vingt ans après le discours dont il est accusé et qui désormais est qualifié d’acte de génocide qu’il  aurait commis , même s’il est de notoriété publique que le génocide au Rwanda a eu lieu en 1994 soit deux ans après le départ de Léon Mugesera du pays.

Paul Kagme est l’actuel président du Rwanda, pays qu’il  dirige d’une main de fer depuis 1994 après s’en être emparé par les armes à la tête des combattants venus d’Ouganda. En visite dans la même région où 22 ans auparavant  Léon Mugesera avait prononcé le discours qui lui attira tous les malheurs,  Paul  Kagamé vient d’y prononcer un discours menaçant  « ces ennemis » et dans tous les cas plus incendiaire que celui de Mugesera de 1992. Revenant sur les arrestations et les disparitions  massives qui frappent la population du Nord accusée de collaboration avec « l’ennemi », Paul Kagamé a clairement indiqué que ces suspects seront désormais exécutés au grand jour !

Similitudes et dissemblances entre le discours de Mugesera de 1992 et celui de Kagamé en 2014

Unité du lieu et de l’auditoire

Les deux politiciens ont prononcé leurs discours dans la région du Nord, ancienne préfecture de Gisenyi, fief de l’ancien président Juvénal Habyarimana assassiné en 1994. L’auditoire est donc la même, mutatis mutandis, compte tenu du temps écoulé. En prononçant un discours contenant le même message et au même endroit où avait était prononcé celui de 1992 actuellement en jugement pour « génocide », Paul Kagame veut non seulement continuer à humilier et à narguer ces populations mais aussi pour faire comprendre qu’il possède désormais sur elles le droit à la vie et à la mort comme du temps de ses ancêtres de la monarchie féodale à laquelle la population du Bushiru avait tant résisté avant l’arrivée des colonisateurs.

Le message

Que ce soit Mugesera ou Kagame , chaque orateur tenait à faire comprendre que son camp était menacé par un ennemi, mais que cet ennemi et ses complices pourraient, en représailles,  être tout simplement tués même sans jugement.

Le contexte

C’est un des éléments d’appréciation qui séparent les deux discours. Le discours de Mugesera a été prononcé en 1992 dans un climat de guerre. Au moment où les assaillants venus de l’extérieur s’étaient emparés de quelques coins du territoire national au prix des centaines de morts parmi la population civile et des milliers de déplacés, tous des paysans hutu. La période était aussi caractérisée par une lutte politique sans merci où quelques partis démocratiques et républicains faisaient face aux partis  suppôts de la rébellion du FPR qui devaient défendre ses intérêts politiques  à l’intérieur  avant son entrée programmée et espérée suite aux négociations, dans les institutions. En 2014, Paul Kagamé règne sans partage sur le Rwanda depuis 20 ans. Il se gargarise d’avoir la plus forte et la plus performante armée de la région des Grands Lacs. Non seulement le Rwanda de Paul Kagame ne subit pas d’attaques depuis des décennies, mais de surcroit, le seul mouvement politico-militaire qui lui servait de prétexte pour justifier ses violations du droit international en envahissant les pays voisins, vient de déposer les armes renonçant ainsi à l’option de la lutte armée. C’est le moment que choisit le président rwandais pour déclarer publiquement que tout collaborateur de l’ennemi sera exécuté publiquement.

La portée des deux discours

Le discours de Kabaya de 1992 fut prononcé par un militant d’un parti qui était en compétition avec d’autres partis rivaux. Son impact ou même sa simple prise en considération dépendaient de la tendance politique de celui qui l’écoutait. Comme fonctionnaire au ministère de la Famille, Léon Mugesera n’avait pas de forces coercitives pour contraindre quiconque  n’épousant pas ses vues, notamment celles exprimées dans ce discours. Par contre, le discours de Nyabihu (près de Kabaya ) de 2014 fut prononcé par un ancien chef de guerre devenu un des chef d’Etat les plus redoutés et les plus autoritaires du monde. Les propos de Paul Kagamé résonnent toujours aux oreilles des Rwandais comme des ordres indiscutables et cela depuis 20 ans. S’il a donc dit, dans ce fameux discours, que tout collaborateur présumé avec l’ennemi sera exécuté en plein jour, c’est un ordre clair et précis donné à ses agents de s’adonner aux exécutions extrajudiciaires.

Les conséquences

Les conséquences de ces deux événements (le discours de Kabaya de 1992 et celui de Nyabihu de 2014) s’inscrivent dans la droite ligne de la sagesse populaire contenue dans les dictons suivants : « Vae victis » et « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la Cour vous rendront blanc ou noir… ». En effet, dès que le camp dans lequel se trouvait Léon Mugesera pendant la guerre 1990-1994 a été vaincu, son discours au départ qualifié « d’incitation au meurtre » a été érigé en « acte de génocide »  par les vainqueurs qui le jugent pour cela 22 ans après les faits. Tandis que la sortie de Paul Kagamé de 2014 invitant ses agents à opérer des exécutions extra-judiciaires, ce qui constitue un crime contre l’Humanité, tant qu’il restera Chef d’Etat, le discours de Nyabihu continuera d’être qualifié de « historique »  et son auteur de « visionnaire », jusqu’à ce qu’il ne soit plus considéré comme « l’ homme fort de la région ».

Ainsi va le monde !

Zédoc Bigega
12/6/2014

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