Dictature sanguinaire au Rwanda : quelle opposition?
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Rubrique : Actualité


Publié le 17 Juin 2014 par Gaspard Musabyimana

On connaît l’adage: « la vie n’a pas de prix, mais elle a un coût! » Depuis 1994, la vie des Rwandais est menacée par un régime sanguinaire installé à Kigali (capitale du Rwanda). Année après année, la classe politique et les associations de Rwandais à l’étranger font des analyses d’opinion se rattachant à l’évolution de la situation politique au Rwanda, mais, est-on forcé de le constater, les actions de redressement proposées ont eu autant d’efficacité qu’une rustine appliquée sur une jambe de bois! Le temps est plus que venu de se remettre sérieusement en question en faisant un bon diagnostic des enjeux et en proposant des solutions réalistes pour y répondre. La démarche n’est pas dénuée d’embûches, mais c’est le prix à payer pour sauver les Rwandais d’une dérive autoritaire sans nom.

Quel type d’opposition devrait-on donc proposer? Quelles sont les revendications fondamentales à marteler pour convaincre des partenaires potentiels d’accompagner les Rwandais dans leur combat? Pourquoi les Rwandais sont-ils incapables de proposer des pistes de réflexion pour le futur? Pourquoi les élites rwandaises ont-elles peur de prendre la parole dans l’espace public? Pourquoi les élites rwandaises sont-elles si souvent attirées par la facilité, en se laissant parfois entraîner dans des attaques personnelles au vitriol, en s’opposant systématiquement à toute sorte d’initiative comme si l’immobilisme était une solution de rechange à envisager?

Ne pas répondre à ce genre de questions reviendrait à éluder le problème. Tôt ou tard, ces élites rwandaises devront rendre des comptes…

Dans cet état d’esprit, il importe de comprendre réellement le genre de travail de fond à mener devant l’énormité des enjeux auxquels le Rwanda fait face. Mais attention, soyons modestes : loin de nous l’idée de dispenser des leçons de morale. Nous ne faisons qu’une réflexion à haute voix sur des pistes de solutions à des questions brûlantes qui se posent dans le dossier rwandais. Et il serait utopique d’espérer avoir une recette magique porteuse de succès sur tous les fronts.

À l’heure où les opposants de Paul Kagame peinent à poser les prémisses d’une unité pour contrer une politique désastreuse menée par le régime rwandais dans les secteurs clés de l’économie, de la justice et de la défense des droits de l’Homme, à l’heure où M. Kagame pousse allègrement ses pions sur l’échiquier politique où les adversaires sont à la fois absents et minés par des divisions intestines, à l’heure où certains Rwandais sont entraînés dans des « procès cathodiques » (dans un texte d’opinion « La justice ennoblie », Le Soleil du 21 juillet 2013, commentant le verdict d’acquittement rendu par le juge Michel Charbonneau de la Cour supérieure de l’Ontario dans le contexte du dossier  Mungwarere, le 5 juillet 2013, nous abordons le concept de «procès cathodique») initiés par Kigali, à l’heure où certains semblent ne pas comprendre que des débauchages individuels, que M. Kagame a toujours su exploiter en attirant vers lui des personnalités de l’opposition – certes animées par de cyniques calculs -, dans des rôles de figuration, font encore beaucoup de dégâts à la réconciliation des Rwandais, quelle devrait être la contribution des élites rwandaises?

Au Canada, les immigrants rwandais interpellés par cette question devraient renverser la table et réfléchir à la refondation. Se convaincre d’une bonne « méthode de travail » susceptible de les aider à se remettre sérieusement et sereinement au travail pour espérer insuffler aux autres communautés l’élan qui leur manque dans cet effort collectif. Soyons francs : tout en invitant tous ceux qui ne partagent pas notre opinion à alimenter de leurs réflexions nos débats, nous n’avons pas besoin d’opus littéraires trop violents ou alambiqués qui viseraient plus à détruire qu’à bâtir. L’objectif poursuivi consisterait à se doter, animé par un esprit de discipline exemplaire, d’un discours aux accents cohérents, branché sur les problèmes des Rwandais, au Rwanda ou ailleurs. En d’autres mots, trouver une sorte d’«aggiornamento» à travers lequel la défense des droits et libertés au Rwanda constituerait un corps structurant de leur militantisme.

Dans les sphères du pouvoir à Kigali, tout doit découler du génocide de 1994; dans certains milieux rwandais de la diaspora, il y a un discours aseptisé selon lequel rien ne peut se faire sans jeter tout le blâme sur l’Occident (on évoque souvent le rôle lourdement joué par les pays comme les États-Unis, l’Angleterre, le Canada, la France et la Belgique dans le dossier rwandais). Et l’on s’interdit de balayer devant sa propre cour. À y regarder de très près, ces deux logiques se donnent inconsciemment la main sans que la question de l’alternance au pouvoir au Rwanda ne soit posée. Ces deux logiques mènent à la surenchère: toujours plus d’intransigeance, toujours plus de repli sur soi et toujours moins d’espace pour réfléchir. Le régime en place se nourrit ainsi de ces maladresses de la diaspora.

Ce sont les Rwandais qui doivent concrétiser leur solidarité en vue de se battre pour les valeurs de démocratie, de justice et de défense des droits et libertés. Désormais, ils ont le choix entre la survie et le déclin.

Ce sont les Rwandais qui doivent comprendre que c’est, avant tout, à eux qu’il revient le rôle de sortir des sentiers battus, d’explorer des univers inhabités, de développer une certaine doctrine pour mieux faire avancer leur pays. À commencer par jeter les bases pour faire la lumière sur de ténébreux chapitres de leur Histoire. Ils n’y réussiront qu’en travaillant ensemble dans un sursaut partagé de survie et d’appartenance au même destin. Comme pour mieux s’imprégner de ces paroles, chères à Martin Luther King : « Nous devons apprendre à travailler ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ».

Travailler ensemble, faire preuve de concertation et de respect, abattre les frontières, aller vers l’autre pour y puiser audace, empathie, rigueur et sagesse. Telles sont les vertus qui valent et dont la classe politique rwandaise a été, hélas, en cette période troublée de la situation politique au Rwanda, le plus tristement dépourvue. Au demeurant, c’est donc une opposition minée par des rivalités intestines qui ne se sont jamais éteintes depuis le cataclysme rwandais de 1994. Comme si la leçon des années 1990 – période à laquelle l’opposition d’alors s’employait à un changement de l’élite politique alors que M. Kagame était prêt à tout pour prendre le pouvoir par la force — n’avait jamais été apprise. Au lieu de se battre main dans la main pour endiguer les visées de M. Kagame et son armée, l’opposition avait vite dilapidé un capital de sympathie qu’elle avait chèrement acquis auprès du public rwandais et s’était déchirée sur la place publique pour le partage des portefeuilles ministériels, alors que le gouvernement rwandais de l’époque était à l’agonie. La suite fut le désastre que l’on sait…

Aujourd’hui, on doute que des figures de proue de l’opposition actuelle soient mieux disposées que leurs aînées à renoncer à la politique politicienne, mue par la rancœur et tout le cortège de l’esprit de cour et de servilité, pour s’atteler au nécessaire rassemblement devant déboucher sur une bataille sans merci contre la dérive autoritaire de Paul Kagame. Si l’opposition se trompe à nouveau de cible, les Rwandais pourraient-ils lui pardonner ses erreurs majeures?

Augustin Baziramwabo
17/06/2014
Source  : Le Huffington Post

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