Rwanda : Le parti au pouvoir joue à fond la carte régionaliste
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Rubrique : Actualité


Publié le 26 Juil 2014 par Gaspard Musabyimana

Après vingt ans de règne sans partage sur le Rwanda, l’ancienne rébellion venue d’Ouganda devenue le parti-Etat qu’est le FPR commence à réaliser que son règne peut aussi prendre fin. En effet après avoir longtemps souffert de divisions, d’amateurisme, d’opportunisme de ses leaders, l’opposition au régime du FPR commence enfin à prendre forme et à faire entendre sa voix de façon à apparaître comme une vraie alternative à la dictature qui s’est abattue sur le pays en 1994. L’opposition politique, incarnée par des partis politiques en exil, s’est dernièrement rapprochée de l’opposition armée constituée de jeunes combattants nés et vivant dans les forêts congolaises et qui se sont organisés pour protéger les réfugiés rwandais dans ce pays qui étaient alors l’objet d’une chasse à l’homme par l’armée du général- président Paul Kagame. Nous avons cité les FDLR : Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda créées en 2000 et dont les objectifs politiques sont parmi les plus nobles, mais que le régime de Paul Kagamé s’est toujours employé à diaboliser et à user de tous les raccourcis en vogue pour leur dénier le droit d’exister : accusations de terrorisme, d’idéologie du génocide etc…Aucune formation politique de l’opposition véridique ne conteste plus le droit des FDLR de mettre sur la table leurs revendications politiques notamment leur retour négocié et en toute dignité au Rwanda.  La plupart de ces formations ont même franchi le pas en constituant des plateformes avec le mouvement politico-militaire que constituent les FDLR. Le reste va certainement et rapidement suivre. Cette dynamique se déroule parallèlement à la décision historique des mêmes FDLR de déposer les armes et de désormais jouer sur le seul terrain politique. Une décision saluée par la communauté internationale et qui a reçu le soutien et l’accompagnement non seulement de la République Démocratique du Congo mais aussi de la SADC (Southern African Development Community = Communauté de développement d’Afrique australe).

Le FPR voit rouge

Face à cette évolution politique qu’elle a toujours redoutée même avant son invasion de 1990, l’ancienne rébellion venue d’Ouganda devenue  le parti-Etat du FPR ne peut que s’inquiéter et s’agiter dans tous les sens. L’unité de l’opposition politique en général et un climat apaisé entre les Hutu soumis constituent un cauchemar pour le régime dictatorial de Kigali. Le FPR a toujours su éloigner cette échéance en déployant des efforts énormes pour maintenir les divisions au sein de ses adversaires en exacerbant les conflits entre individus : Habyarimana vs Kanyarengwe, ou jouant sur un régionalisme sans aucun fondement mais ô combien destructeur : Kiga vs Nduga. Face à cette menace (prise de conscience commune de toute l’opposition politique et la réhabilitation des FDLR comme étant des enfants du Rwanda ayant les mêmes droits politiques dans leur pays que tout autre citoyen), le régime de Paul Kagame a déjà montré dans quel sens ira sa contre-attaque. Il a choisi de jouer à fond la carte du régionalisme pour diviser las partis d’opposition et surtout la population soumise, à savoir les Hutu.

Postulat : FDLR est une organisation des « Bakiga » (gens du Nord) dont les « Banyanduga » (gens du Sud) devraient aussi se méfier et aider le FPR à combattre.

Partant de ce postulat, le régime de Paul Kagamé va multiplier des actions pour vulgariser cette vision des choses. Ainsi son discours prononcé à Nyabihu (ancienne commune Karago, préfecture Gisenyi) début juin 2014 entre dans cette logique. Paul Kagamé avait lancé à une population apeurée, que désormais il avait donné ordre à ses hommes de tirer à bout portant et au grand jour à quiconque serait soupçonné de collaborer avec les FDLR. Son ministre de l’intérieur, James Musoni, avait déclaré auparavant que cette région du Nord-Ouest comptait le plus grand nombre de combattants dans les rangs des FDLR et que donc leurs parents devraient en supporter les conséquences notamment en dénonçant ceux parmi eux qui étaient en contact avec l’étranger.

L’arrestation de plusieurs responsables administratifs de l’ancienne préfecture de Ruhengeri dont certains furent même exécutés publiquement pour impressionner la population entre aussi dans cette campagne.

Le discours de Paul Kagamé à Muhanga (Gitarama) de juillet 2014 donne encore des indications sur cette stratégie d’attiser la haine régionale entre les Rwandais. Le président a en effet demandé à la population de Gitarama de ne pas oublier d’où elle était venue depuis la prise du pouvoir du FPR en 1994 et leur a promis qu’elle ne reviendra plus dans cette situation. Il faisait alors allusion que jusqu’en 1994, les ressortissants de Gitarama étaient écartés du pouvoir mais que lui Paul Kagame les avait libérés et leur avait remis le pouvoir. Il leur demandait alors de l’aider à combattre ces « Bakiga » des FDLR qui les avaient dominés jusqu’en 1994.

Le 23 juillet, on apprenait que Pierre Damien Habumuremyi, qui était premier ministre depuis moins de trois ans, venait d’être limogé. On notera que Habumuremyi, un ressortissant du nord dans la préfecture de Ruhengeri plus précisément à Rwaza, était un fidèle admirateur de  Paul Kagamé et un militant zélé du FPR qu’il avait rejoint dès son retour des camps de réfugiés du Zaïre. Quelques heures après l’annonce de son limogeage, sur le site pro gouvernemental « igihe.com » dans sa version française et sous la plume de Jovin Ndayishimye, nous apprenions que Pierre Damien Habumuremyi serait un complice des FDLR, qu’il aurait voyagé avec le président tanzanien Jakaya Kikwete alors que celui-ci venait de proposer que le Rwanda négocie avec les FDLR, ce qui fut considéré par Kigali comme un affront, et que donc il devait être sanctionné ou au minimum être démis de ses fonctions, ce qui fut fait. Signe qui ne trompe pas, il fut remplacé par un autre hutu du Sud Anastase Murekezi, qui fut longtemps un opposant acharné au régime Habyarimana (au sein du parti PSD, allié au FPR pendant la guerre de conquête) qu’il assimilait à tort à un régime des Hutu du nord qui oppressaient les sudistes alors qu’il fut choyé par ce même régime plus que les originaires du nord qui avaient pourtant le même profil que lui.

Enfin, le FPR qui, décidément quand il s’agit de semer la zizanie est devenue inégalable, vient de sortir un autre lièvre de son sac : la mort des politiciens de la 1ère République. L’on sait que ce dossier est sensible et délicat dans ce sens que ces politiciens arrêtés après le coup d’Etat du 5 juillet 1973 ne furent jamais jugés mais déclarés quelques années après comme ayant péri en prison. Mais comme la quasi-totalité de ces politiciens étaient originaires du centre et  sud du pays faussement baptisé « Nduga », cette bavure restera comme une pomme de discorde entre les « Bakiga » et les « Banyenduga ». Même après les regrets du gouvernement Habyarimana et de lui-même, l’indemnisations des familles des victimes, et plusieurs autres gestes de bonne volonté,… les « Banyenduga » garderont en-tête que le régime Habyarimana et par ricochet tous les « Bakiga » comme leur « inzigo » (quelqu’un à qui on doit appliquer la vendetta). Et voilà que le FPR s’engouffre dans cette brèche et 41 ans après les faits, il propose qu’il y ait désormais chaque année, à partir du 16 août 2014, une commémoration de la mémoire des victimes du coup d’Etat de 1973.

Commémorer la mémoire des siens est un droit et une bonne pratique et d’ailleurs on peut être sûr que les proches des politiciens de la 1ère République le font chaque fois qu’ils le peuvent dans le recueillement et dans la dignité et cela depuis plus de 40 ans. Ce qui est nouveau en cette année 2014, c’est que cela soit fait par communiqué de presse et que l’on indique justement que ce sera pour la première fois que cet événement pourra avoir lieu.

Le FPR voudrait attiser les haines entre les descendants des politiciens de la 1ère république et ceux des anciens dignitaires du régime Habyarimana qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Il fallait y penser.

Cependant, ni la diabolisation des enfants du Rwanda vivant dans la jungle de la RDC, ni l’auto-culpabilisation et la traumatisation des populations notamment celles du nord, ni la campagne d’attiser la haine entre les Hutu du nord et ceux du sud qui semble être la carte ultime dont dispose encore le FPR pour soumettre le peuple rwandais, rien n’étanchera la soif du peuple pour la liberté et la démocratie. Au lieu de s’agiter dans les magouilles ridicules et sans lendemain, le FPR de Paul Kagamé devrait entendre raison et ouvrir au peuple rwandais un espace politique avant que ce ne soit trop tard.

Zédoc Bigega
26/07/2014

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