Génocide rwandais et schéma auto-victimaire
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Rubrique : Actualité


Publié le 26 Jan 2015 par Gaspard Musabyimana

Suite à l’article Génocide rwandais et pouvoir victimaire, je tente ici une réflexion qui, malgré les convictions affichées ici et là sans précautions oratoires particulières, ne propose ni certitudes, ni conclusions définitives, seulement un ensemble de conjectures destinées à cerner du mieux possible le schéma auto-victimaire et sa diabolique mécanique.

Introduction

Du génocide au Rwanda, nous connaissons seulement la fable selon laquelle… :

« des gentils (Tutsi) ont été tués par des méchants (Hutu) ; ils ont contre-attaqué, ont expulsé les méchants, ont formé un nouveau gouvernement et la paix est revenu dans ce pays ravagé. [1] »

Depuis vingt ans, les témoignages s’accumulent qui montrent qu’il s’agit d’une histoire truquée (unstorytelling) qui masque une stratégie diabolique destinée avant tout à permettre le pillage des immenses richesses du Congo voisin en toute impunité.

Le pitch de l’histoire du génocide rwandais telle qu’elle attend encore d’être dite [2] au grand public et auquel nous sommes parvenus au terme de la première partie de cet article peut se formuler ainsi :

Soutenu par les Anglo-américains, l’actuel président du Rwanda, Paul Kagamé, a profité (sic) du massacre des Tutsi pour… :

 a) légitimer sa prise de pouvoir par la force et

b) légitimer des interventions militaires au Congo destinées à prendre en toute impunité le contrôle de ses immenses richesses au prix d’un génocide de la population des Grands Lacs estimé en 6 et 12 millions de personnes.

Bien qu’il doive être encore précisé, ce nouveau et effroyable récit rwandais est suffisamment solide pour nous installer d’emblée dans la dimension anthropologique sous le rapport de la violence et du sacré [3].

Ce dernier était déjà présent dans la fable initiale car le massacre des tutsi ayant été reconnu comme génocide, ses représentants se sont vus ipso facto conférer le statut de victimes sacréesdevant l’Histoire et devant les hommes, c’est-à-dire, la communauté internationale, plus ou moins coupable de n’avoir pas su empêcher ce drame et donc, en dette éternelle vis-à-vis du peuple tutsi.

Dans l’histoire revue et corrigée du génocide rwandais, nous n’avons plus affaire à un simple massacre mais à un véritable sacrifice qui se présente sous sa forme la plus archaïque, la plus inhumaine serait-on tenté de dire, tant son caractère odieux ou barbare nous porte à la croire ressortissant à des époques définitivement révolues.

Je veux parler de ce qui forme probablement l’essence originelle du sacrifice qui consiste à consacrer (livrer, abandonner) au Divin (et donc détruire ou mettre à mort) ce que l’on a de plus cher afin d’en retirer un bénéfice… encore plus cher.

Ainsi que l’anthropologie de René Girard y a suffisamment insisté, les pratiques sacrificielles, et notamment les sacrifices humains sont à la source des cultures religieuses et donc des cultures tout court dont nous avons hérités. Cet auteur a même fait l’hypothèse que c’est l’invention du sacrifice, et donc du religieux qui, précisément, a permis le passage de nos ancêtres primates hominidés à l’Homme moderne.

Il n’est pas nécessaire d’être girardien pour convenir que l’histoire des premières civilisations regorge de sacrifices humains et, de fait, notre civilisation dite judéo-chrétienne repose explicitement sur le rejet de ces pratiques. C’est en effet ce que permet de comprendre le sacrifice d’Isaac dans l’Ancien Testament : le Dieu d’Abraham n’agrée plus les sacrifices humains et demande qu’il leur soit substitué les sacrifice animaux.

Cette demande n’a de sens que si l’on comprend que les pratiques ancestrales des peuples méditerranéens ont, comme dans les cultes des dieux Baals, longtemps fait appel au sacrifice des enfants, notamment les premiers nés.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à ces pratiques d’un autre âge que nous sommes renvoyés à présent car, ainsi que cela a été évoqué à la fin de la première partie, l’idée que Kagamé ait déclenché le massacre des Tutsi pour en tirer profit peut se comprendre de deux manières seulement :

  1. Soit le génocide rwandais a été pour Kagamé une forme de sacrifice consenti (et même en l’occurrence provoqué au travers de l’attentat) mais accompli par un ennemi disposant déjà de ses propres motivations (hypothèse dite LIHOP) qui fait référence à un laissez-faire délibéré) et cela afin de bénéficier des avantages du statut victimaire.
  2. Soit ledit sacrifice a été non seulement consenti, provoqué mais aussi activement organisé (hypothèse MIHOP) via la « fabrication » méthodique et médiatique d’un ennemi, un bourreau sanguinaire, le hutu, dont les motifs résulteraient en fait d’une manipulation, d’une « ingénierie sociale » téléguidée par les dirigeants tutsi et délibérément orientée vers le massacre des populations tutsi. Cela, toujours dans le but de bénéficier des avantages exorbitants du statut victimaire.

Dans un cas comme dans l’autre, le président rwandais aurait contribué, passivement ou activement, au fait que des membres de son ethnie ont été massacrés. Par conséquent, dès lors qu’il semble acquis que Kagamé est à l’origine de l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président Habyarimana, on peut considérer qu’il a délibérément sacrifié une partie de son peuple sur l’autel de ses ambitions politiques.

Plausibilité de l’hypothèse MIHOP

Pour l’instant, seule l’hypothèse correspondant à l’option 1 (laissez-faire délibéré ou simple déclenchement) apparaît « vérifiée ». Elle est déjà assez sulfureuse mais nous ne pouvons-nous y arrêter. En effet, la question reste encore de savoir si l’option 2 (organisation délibérée du massacre) pourrait elle aussi se voir étayée par des éléments probants.

Le dernier livre de Bernard Lugan nous en offre un certain nombre que l’auteur annonce dans la présentation par le passage suivant :

Entre 1990 et 1994, le FPR (Front Patriotique Rwandais actuellement au pouvoir au Rwanda) usa d’une stratégie de la terreur destinée à provoquer le chaos en exacerbant les haines ethniques. p. 5

Voici les éléments, qu’on peut, me semble-t-il, retenir concernant l’hypothèse d’une volonté génocidaire d’origine Tutsi :

  1. Le FPR rompt le cessez-le feu et se met en marche dans la nuit même de l’attentat, ce qui, aux yeux de tous les observateurs, prouve sans équivoque possible, qu’il était déjà sur le pied de guerre, n’attendant plus que le signal que constituait l’attentat après s’être armé continûment via l’Ouganda en dépit des dénégations criminelles de Dallaire (voir p. 8)
  2. Selon le capitaine Amadou Dème, officier sénégalais de la MINUAR, force armée de l’ONU, « c’est le FPR qui eût l’initiative des massacres » (p. 10)
  3. « Les Interahamwe dont le nom est associé au génocide des Tutsi furent en réalité créés par un Tutsi devenu plus tard ministre dans le gouvernement tutsi du général Kagamé. Le chef des Interahamwe à Kigali était lui-même Tutsi ainsi que nombre d’infiltrés au sein de cette milice. » (p. 6)
  4. Dans la vidéo de la BBC, l’Histoire non dite du Rwanda (Rwanda’s Untold Story), il apparaît clairement que les avancées du FPR sont corrélées avec des massacres dont la comptabilité précise laisse à penser qu’il y a eu presque autant de Hutu massacrés que de Tutsi. (de fait, il n’y avait pas assez de Tutsi présents dans la population pour parvenir au décompte 1.000.000 de morts ou même seulement de 800.000, vu le nombre de survivants).

La cuisine du diable : le schéma auto-victimaire

Considérant que les éléments présentés ci-dessus rendent l’option 2 suffisamment plausible, résumons le scénario qui s’offre à notre regard :

  1. un meneur tutsi appuyé par des intérêts anglo-américains,
  2. organise le sacrifice de son propre peuple
  3. afin d’obtenir le précieux statut victimaire et donc
  4. un pouvoir illégitime sur son pays (les tutsi représentent seulement 10% de la population)
  5. mais aussi le pouvoir quasi sacré qu’ont les victimes officielles d’accomplir les pires violences en toute impunité parce qu’elles sont et reste éternellement des victimes qui ont déjà suffisamment souffert ; à leur égard, respect, circonspection et retenue coupables sont alors de rigueur…
  6. même si c’est un véritable génocide qui a cours au Congo !

C’est ce schéma sacrificiel auto-victimaire que Carla del Ponte a, de manière fort pertinente, qualifié de « diabolique » lorsqu’elle en a entrevu la possibilité. Non seulement il procède d’un monstrueux calcul mais il est aussi complètement mensonger et parfaitement injuste étant donné que l’accusé (le bouc émissaire) est innocent de la violence qu’on s’est infligé à soi-même et dont on l’accuse. Enfin, comme le(s) sacrifié(s) et le(s) manipulateur(s) sont « du même sang », on peut aussi reconnaître ici une survivance des pratiques sacrificielles « païennes » auxquelles le message judéo-chrétien s’est opposé et qu’il était censé abolir.

Le génocide rwandais nous montre donc qu’après deux millénaires cette forme sacrificielle « diabolique » — au sens où loin de rassembler (la fonction première du sacrifice), elle entretient la division entre de (prétendues) innocentes victimes et des coupables « boucs émissaires » — n’a rien perdu de son actualité et il devient, dès lors, intéressant et même nécessaire de tenter de circonscrire son mécanisme comme son champ d’application.

Nous allons voir que son mobile premier, la tentation du pouvoir victimaire est, en fait, difficilement résistible. La plupart d’entre nous y succombent de sorte que la grande majorité des violences exercées en ce bas monde proviennent de personnes ou de groupes qui se perçoivent en tant que victimes, ne serait-ce que d’une offense (une blessure narcissique, c’est-à-dire, une atteinte à l’image qu’elles ont d’elles-mêmes) et qui, en conséquence, jugent leur propre violence comme légitime puisque défensive et/ou réparatrice. Une étude de Luckenbill (1977) avait ainsi révélé que chacun des 71 crimes de sang commis durant une décennie dans un comté californien faisaient suite à atteinte grave à l’image de soi de l’agresseur pour qui la violence était alors apparue comme le seul moyen de sauver la face. Ceci, bien sûr, ne concerne que des individus mais il faut maintenant imaginer la puissance du phénomène lorsque c’est tout un peuple qui se perçoit comme victime d’une agression. Songeons à la réaction étasunienne après le 11 septembre 2011. Ces exemples ne portent que sur un des aspects les plus visibles d’un pouvoir immense mais essentiellement obscur et protéiforme car il s’enracine dans un sacrificiel archaïque dont l’humanité est issue mais dont nous ne soupçonnons plus l’existence alors qu’il constitue encore actuellement le socle et la charpente de nos cultures et de nos sociétés.

C’est de ce pouvoir qu’est venu l’institution de la royauté (voir plus bas) et comme celle-ci est en train de passer, comme nous vivons dans des sociétés ayant perdu le sens du sacré, nous ne le reconnaissons pas lorsqu’il s’offre à notre regard. Par exemple lorsque le monde occidental se rassemble comme un seul homme autour des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, nous peinons à reconnaître la présence du sacré lors même que l’expression « union sacrée » est sur toutes les bouches. Cette unité de la foule autour des victimes est la source du pouvoir victimaire [4], c’est elle qui lui confère, pourrait-on dire son autorité, c’est elle qui fait que, par exemple, lorsque, par maladresse ou bêtise gouvernementale, une personne est tuée lors d’un mouvement populaire, les revendications de ce dernier sont rapidement satisfaites — pensons à Malik Oussekine ou, tout récemment, à Rémi Fraisse, tué lors de la manifestation contre le barrage de Sivens dont le projet a été abandonné depuis.

Il est évident que, pour les gouvernants qui l’ont identifié, le pouvoir de « solidariser » une foule par la contagion émotionnelle en la disposant à la défense des victimes ne saurait laisser indifférent. Mais de là à en venir à se faire soi-même violence, il y a un sacré pas à franchir. Car, sauf à l’inventer soi-même par un calcul d’un cynisme inhumain probablement assez rare, pour concevoir et mettre en œuvre ce que nous appellerons ici un schéma auto-victimaire, encore faut-il en avoir une connaissance préalable.

Mais justement, il se pourrait bien que la stratégie diabolique consistant à faire de soi une victime au travers d’un sacrifice auto-administré soit une constante de l’histoire humaine en raison de ce qui se présente comme une véritable omniprésence tant dans les champs psychologique qu’anthropologique.

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