Rwanda : banalisation des exécutions extra-judiciaires
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Rubrique : Actualité


Publié le 15 Avr 2015 par Gaspard Musabyimana

L’on se souviendra qu’à sa prise du pouvoir en 1994, le Front Patriotique Rwandais (FPR) n’avait en tête comme unique système judiciaire que des pelotons d’exécutions qui devaient, à travers le pays, mettre régulièrement la population en joue et faire feu aux citoyens jugés sommairement. Les premiers salves de pelotons détonnèrent en 1995 lors de l’exécution publique de Froduald Karamira, ancien Vice-Président du parti MDR et de ses compagnons d’infortune au stade de Nyamirambo.

Le régime comptait récidiver et offrir un tel spectacle très souvent et dans tous les coins du pays pour asseoir sa légitimité par la peur. Mais en même temps, le FPR insistait auprès de la communauté internationale pour que lui soit livrés les anciens dignitaires du régime qu’il venait de renverser et qui étaient dispersés à travers le monde.

Or, malgré que ces puissances, qui venaient de l’installer à Kigali, étaient tout à fait disposées à livrer les opposants à Paul Kagame, leurs législations les empêchaient d’extrader vers un pays dans lequel la peine de mort est encore en vigueur. Pour contourner cet obstacle et se faire livrer des opposants poings et mains liés, le FPR a consenti à abolir la peine de mort dans son code pénal, mais a depuis lors, institutionnalisé sans le dire les exécutions extrajudiciaires.

Ces crimes d’Etat ont toujours été et continuent d’être commis sans susciter de réactions, tellement ils sont présentés soit comme des bavures policières ou comme des dégâts collatéraux lors des opérations militaires. C’est ainsi que la décapitation d’André Rwisereka le 13 juillet 2010 était classée dans la rubrique des faits divers. Mais depuis que le général Paul Kagame a publiquement déclaré que les opposants à son régime seraient désormais abattus publiquement, ses agents ont redoublé de zèle et ont fait tomber le masque. Le bilan est catastrophique.

Le 15/05/2014, Alfred Nsengimana, Secrétaire Exécutif du Secteur Cyuve dans la région de Ruhengeri, qui était détenu depuis quelques jours, a été sorti de prison menotté, conduit hors du lieu de détention et exécuté par balle tirée par le gardien de prison. Les autorités ont justifié cette exécution en prétextant que le détenu avait  tenté de s’évader (toujours menotté !) et que le policier, n’arrivant pas à le rattraper, avait  alors tiré sur lui dans le dos.

Le 4 février 2015, la presse a annoncé le décès du puissant homme d’affaires tutsi Assinapol Rwigara, par ailleurs l’un des bailleurs de fonds du FPR quand il était encore au maquis en Ouganda d’où il tentait de conquérir le Rwanda. Ces communiqués disaient que Rwigara avait trouvé la mort suite à un accident de circulation impliquant sa voiture et un camion. Sa famille, suite à un appel téléphonique inconnu et accourue sur les lieux, affirme par contre que les agents de la police  ont tout de suite emballé Assinapol Rwigara dans un sac mortuaire alors qu’il respirait encore.

L’ancien médecin personnel de Paul Kagame, le Dr Emmanuel Gasagure, a subi le même sort. Il a été exécuté le 25 février 2015 dans la station de la police de Remera où il était détenu. Le policier qui l’a tué a lui aussi justifié son crime en arguant que le détenu avait voulu le désarmer et donc qu’il n’avait fait que se défendre.

Plus récemment, le 2 avril 2015, Chadrack Niwungize, un enseignant de Rutsiro ( Ouest) a été arrêté par la police locale sur accusation d’être un des sympathisants des FDLR, les rebelles hutu basés en RDC. Le 05 avril 2015, la même police est venue annoncer aux membres de sa famille que l’inculpé était mort et qu’ils devaient aller récupérer son corps à…Kigali !

Depuis 1994, les Rwandais ont vécu ces événements sans broncher,… d’autant plus que les exécutions extra-judiciaires étaient présentées comme des « accidents », des «  dérapages », etc. Les dénoncer de l’intérieur serait suicidaire car l’on serait alors assimilé à des génocidaires qui propagent la fameuse et bien vague « idéologie du génocide », accusation à coller à quiconque dénonce les crimes du régime. Mais maintenant que le régime lui-même les revendique, comme l’atteste le discours de Paul Kagame, pourquoi les ONG qui se proclament de la « Défense des Droits de l’Homme » ne dénoncent pas cet état des choses comme elles sont promptes à le faire sous d’autres cieux ? Et ce qui est appelé « la communauté internationale » – sans d’ailleurs que l’on sache exactement de qui on parle -, pourra-t-elle encore clamer qu’elle ne savait pas ? Quand aux parrains de Paul Kagame, qu’ils sachent que leurs intérêts dans la région des Grands Lacs peuvent être autrement préservés sans se compromettre, allant jusqu’à soutenir une dictature qui promeut ouvertement les exécutions extra-judiciaires.

Jean-Jacques Matabaro
14/04/2015

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