Le schéma rwandais serait-il en passe d’être appliqué au Burundi?
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Rubrique : Actualité


Publié le 20 Avr 2015 par Gaspard Musabyimana

De faux jumeaux !

Le Rwanda et le Burundi sont présentés comme de « faux jumeaux » de la région des Grands Lacs africains. En effet, ces minuscules Etats se ressemblent à plus d’un titre : même passé colonial, même paysage dominé par des collines, une même surpopulation parmi les plus fortes en Afrique (plus de 400 habitants au km²), même peuplement du point de vue ethnique où la majorité hutu cohabite avec la minorité tutsi tandis que le Twa est marginalisé, une seule et même langue (avec des variantes) parlée de part et d’autre de l’Akanyaru, rivière faisant frontière entre les deux pays, etc. Mais ces Etats, qui ont recouvré la souveraineté internationale le même jour à savoir le 01 juillet 1962, ont connu des évolutions politiques diamétralement opposées et qui, jusqu’aujourd’hui, constituent un cas d’école.

D’abord colonie allemande faisant partie du « Territoire allemand de l’Afrique de l’Est » jusqu’à 1916, le Ruanda-Urundi sera ensuite placé sous mandat belge par la Société Des Nations (SDN), puis sous tutelle belge par l’ONU en 1946. Les deux puissances coloniales se sont toutes appuyées sur les monarchies féodales qui régnaient sur ces territoires avant leur arrivée pour les administrer sans trop bouleverser les coutumes et croyances locales. C’est ce qui fut appelé « Indirect Rule ». Au moment d’accorder l’indépendance à ces territoires sous la pression des Nations Unies dans le tourbillon indépendantiste initié dès 1958, la Belgique avalisa le fait accompli au Ruanda (désormais appelé Rwanda) où la monarchie féodale avait été renversée par une révolution populaire, et en Urundi (désormais Burundi) où la monarchie n’avait pas été ébranlée. C’est donc ainsi que le Rwanda est devenu le 01 juillet une République démocratique dominée par les Hutu, tandis que le Burundi aussi indépendant est resté une monarchie où régnait toujours une dynastie tutsi.

Depuis lors, les deux « jumeaux » n’ont pas cessé de diverger politiquement et d’influer (sciemment ou par contagion) chacun dans les événements qui se passaient chez son voisin.

Au Rwanda les féodo-monarchistes qui n’entendaient pas vivre dans un pays gouverné par leurs anciens serfs hutu ont quitté le pays et se sont repliés pour la plupart au Burundi. De là, ils ont préparé et lancé des opérations militaires pour tenter de reconquérir le pouvoir profitant de la faiblesse de la toute jeune République. Ces attaques des nostalgiques féodaux connus sous l’appellation des « Inyenzi » ne cesseront qu’en 1968. Au Burundi, la monarchie fut abolie en 1966, mais ce ne fut que comme une révolution de palais car ce sont les militaires tutsi qui s’emparèrent du pouvoir. En 1972, ces militaires tutsi prétextant un coup d’Etat manqué ourdi par les Hutu, s’adonnèrent aux pires massacres de la région dans lesquels périrent plus de 500.000 Hutu. A l’époque, certains chercheurs [ René Lemarchand, 1996 ; 76-76] ont qualifié ces massacres de « génocide » mais la Communauté Internationale ne les a pas entendus. Entre-temps plusieurs milliers de Hutu avaient échappé à ces pogroms en trouvant asile au Rwanda voisin.

En 1990, les descendants des féodo-monarchistes rwandais qui étaient parvenus à s’engager dans les armées des pays d’accueil, ont lancé une attaque pour reconquérir le pouvoir au Rwanda. La guerre durera plus de trois ans et en août 1993 un accord de paix sera signé à Arusha en Tanzanie entre la rébellion tutsi et le gouvernement rwandais d’alors et qui donnait aux Tutsi tous les postes politiques et militaires qu’ils revendiquaient en échange de la paix. Entre-temps, au Burundi voisin, en faveur de l’ouverture démocratique ayant permis le multipartisme, un ancien réfugié hutu qui avait vécu et étudié au Rwanda, Melchior Ndadaye était rentré dans son pays pour exercer ses droits politiques. Son parti, le FRODEBU, le désigna pour qu’il se porte candidat à la magistrature suprême. A la surprise générale, il battit le dictateur tutsi, le major Pierre Buyoya, contre qui il se présentait. C’était le 01 juin 1993. Hélas, il ne sera président du Burundi que pendant 3 mois ! En effet, le 22 octobre 1993, les militaires tutsi ne tolérant pas d’avoir comme « Commandant en Chef », même symboliquement comme c’était le cas, un Hutu, ils l’ont retiré de son lit, traîné dans les rues de Bujumbura, torturé au mess des officiers,… avant de le mettre à mort en ordonnant au caporal tutsi de Bururi surnommé « Kiwi » aujourd’hui en liberté à Bujumbura, de l’étrangler. Certains commentateurs pensent que Paul Kagame, qui alors opérait de connivence avec les officiers tutsi burundais et dont beaucoup de ses propres combattants venaient du Burundi comme l’actuel général Jean Bosco Kazura, a été à la base de cet assassinat.

Aussitôt la nouvelle connue au Rwanda, elle fit l’effet d’une bombe. Les partis d’opposition que le FPR de Paul Kagame avaient réussi à berner comme quoi leur objectif commun était de renverser Habyarimana mais qu’après ils se partageraient le butin, ont ouvert les yeux. Le MDR de Faustin Twagiramungu et le PL de Justin Mugenzi éclatèrent. Les factions majoritaires coupèrent tous les liens avec le FPR et se positionnèrent pour la défense de la démocratie et les acquis de la Révolution de 1959. Face à cette déconvenue, le FPR n’avait d’autres choix que de provoquer le chaos qui justifierait la violation des accords de paix et le lancement de son offensive généralisée pour s’emparer de tout le pays en assassinant le président Habyarimana le 06 avril 1994. Ainsi donc, encore une fois, les événements au Burundi venaient d’influer sur le Rwanda et vice-versa.

« Bis repetita placent »[i] ?

Depuis quelques temps, des signes avant coureurs montrent que le Rwanda, qui n’attendait que cette occasion, va encore influencer le cours des événements politiques au Burundi voisin.

En effet l’évolution politique au Burundi, après la fin de la guerre civile dans ce pays, n’a pas du tout été du goût de Paul Kagame qui était déjà au pouvoir au Rwanda depuis près d’une décennie. Les accords d’Arusha entre Burundais qui consacraient le partage du pouvoir à tous les niveaux entre Hutu et Tutsi venaient démentir la propagande de Paul Kagame qui prêchait au monde que le problème ethnique n’existe pas tant au Rwanda tout comme au Burundi. La démocratie ouverte au Burundi, notamment une opposition forte et ayant pignon sur rue, chose impensable au Rwanda de Paul Kagame, la liberté de la presse, une société civile forte et indépendante, la démystification d’une armée monoethnique tutsi comme seule garante de la sécurité dans ces pays…tout cela a donné des sueurs froides à Paul Kagame à l’idée que ses maîtres seraient un jour tentés de suivre en matière de démocratie son voisin burundais. Ce qui est plus que suffisant pour commencer à envisager une déstabilisation du pauvre Burundi.

Choix du moment 

Au Burundi, le débat fait rage pour savoir si le président sortant Pierre Nkurunziza devrait ou non se représenter en juin 2015. Ceux qui combattent cette idée avancent que les accords d’Arusha comme la Constitution, interdisent à tout président de briguer un troisième mandat. Or, Nkurunziza, arrivé au pouvoir en 2005 pour un mandat de 5 ans, vient donc d’en accomplir deux et donc ne serait plus éligible. Ses soutiens font noter que tout en parlant de deux mandats, l’accord d’Arusha et la Constitution ne parlent pas de la même chose car la Constitution stipule que le président de la république est élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans. Or, Pierre Nkurunziza n’a été élu au suffrage universel qu’une fois en 2010. D’où il aurait tout à fait le droit de se représenter. Au lieu de laisser les Burundais trancher dans la sérénité, les services de Paul Kagame, profitant de la symbolique du mois d’avril (commémoration du « génocide ») et jouant sur les émotions entretenues depuis 1994, s’activent à jeter l’huile sur le feu au Burundi. Il y a d’abord cette vague de « réfugiés » tous tutsi qui arrivent au Rwanda et à qui la presse gouvernementale s’empresse de tendre le micro pour leur faire dire qu’ils fuient parce qu’ils sont tutsi et qu’ils craignent que les « Imbonerakure », jeunesse du parti au pouvoir, ne les massacrent. Tout cela en oubliant de souligner que parmi cette jeunesse du CNDD-FDD se trouvent de nombreux jeunes tutsi…donc qui massacreraient les leurs ! Il y a ensuite les propos sibyllins de Paul Kagame comme quoi il craint que les événements du Burundi n’aient une influence sur le Rwanda, autrement dit que si les Tutsi étaient déclarés massacrés au Burundi il interviendrait.

Piège tendu 

Un piège est d’ores et déjà tendu à toute la classe politique burundaise tous partis et toutes ethnies confondus. Les moindres troubles suite aux attentats ou troubles autrement provoqués, seront promptement déclarés par le Rwanda relayés par les médias de ses puissants lobbies occidentaux comme étant un génocide qui est en train de se commettre. Cela justifiera l’intervention de la Communauté Internationale ou plutôt des troupes du Rwanda mandatées par elle. Les Tutsi prendront alors le pouvoir à Bujumbura, dissoudront  le parti qui était au pouvoir, déclareront les « Imbonerakure » « génocidaires » à l’instar des « Interahamwe » rwandais et interdiront toute opposition sous le prétexte de « lutter contre l’idéologie du génocide ». Et pour pérenniser leur pouvoir sans partage et sans contestation, ils se déclareront des « libérateurs qui ont arrêté le génocide ».

A bon entendeur, Salut !

Marie-Laure Cimpaye
21/04/2015


[i] Les choses répétées plaisent
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