Rwanda : Plaidoyer en faveur de la réconciliation…
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Rubrique : Actualité


Publié le 12 Mai 2015 par Gaspard Musabyimana

L’évolution socio-politique du Rwanda depuis le 1er octobre 1990[1] est émaillée d’événements tragiques à savoir le génocide et différents autres crimes contre l’humanité. Ces évènements ont laissé des blessures et des frustrations dans les cœurs des Rwandais. Un quart de siècle va bientôt être franchi depuis cette date; mais ces blessures ont du mal à se cicatriser. L’impact de ces évènements continue à peser sur les esprits et l’on remarque  encore plus de repli sur soi, plus de frustration et de méfiance angoissantes chez les Rwandais.

Le rapprochement entre les différentes composantes de la société rwandaise reste toujours au point mort. Les « élites » politiques[2] issues de celles-ci peinent à œuvrer de concert pour asseoir un système de gouvernance véritablement national qui sécurise et garantit les droits fondamentaux de chaque Rwandais dans une société en paix. Le refus de l’autre qui alimente et fait vivre l’exclusion, continue à être le leitmotiv de  leurs actions.

 Pourquoi ce refus de l’autre, malgré les dégâts humains et  matériels qu’il a infligés et qu’il inflige encore à la société rwandaise persiste-t-il encore jusqu’aujourd’hui? Pourquoi les « élites » politiques rwandaises ne se ressaisissent pas pour rectifier le tir ? Que faut-il faire pour mettre en marche un véritable processus de rapprochement communautaire ? Ce sont là les quelques interrogations que le présent écrit se proposer d’aborder.

Pour la clarté de l’exposé, il sera d’abord question de l’identification des « élites » politiques rwandaises et de leurs faits et gestes au cours de l’histoire. Ensuite, nous tenterons de dégager et de qualifier l’impact de ces faits et gestes sur l’évolution socio-politique du Rwanda. Enfin dans la conclusion, nous  proposerons aux « élites » politiques d’aujourd’hui des pistes à emprunter pour réussir là où leurs prédécesseurs ont échoué…

I. Des « élites » politiques et la problématique rwandaise

1eroctobre 1990 – 1eroctobre 2015 : 25 ans sont bientôt sur le point de s’achever mais les traumatismes, les angoisses, le mépris et l’exclusion de l’autre, l’errance et la misère pour des milliers de réfugiés à travers le monde et surtout en République Démocratique du Congo persistent et les victimes de tous ces maux se comptent par millions. D’aucuns diront que le choc causé par les événements tragiques qui ont caractérisé ce dernier quart de siècle  a été  profond et  violent que 25 ans constituent une courte période pour l’amortir.

Sans minimiser l’ampleur du choc produit par le génocide et les différents crimes contre l’humanité qui se sont abattus sur le Rwanda, l’explication de l’immobilisme voire du retour en arrière dans le rapprochement des composantes de la société rwandaise réside dans  des politiques inappropriées qu’opère la classe dirigeante aux commandes depuis juillet 1994.

En fait, tout se passe comme si l’histoire n’était pas là pour servir de leçon; comme si on avait rien appris des bévues commises par des leaders non clairvoyants qui ont maintenu jusqu’à date le Rwanda dans un cycle infernal de violence. Ce constat amer est malheureusement à relever parce que les erreurs commises par telle ou telle classe dirigeante et qui débouchent sur des conflits sont reprises par la classe dirigeante qui succède ; il y a une sorte de récupération d’erreurs qui se perpétuent  et génèrent toute une cohorte de conflits. Ainsi, le Rwandais continue de vivre de façon chronique dans l’amertume, dans la méfiance et dans la haine de l’autre. Les faits sont là pour le prouver.

I. 1. Durant les périodes précoloniale et coloniale

Pendant ces périodes, le pouvoir politique et administratif a été dominé par la dynastie sindi-nyiginya et les Européens (colonisateurs et missionnaires) au détriment de la majorité de la population. En effet, pendant l’époque monarchique qui a précédé l’arrivée du colonisateur sur le territoire rwandais, des postes de responsabilités dans la gestion de divers secteurs de la vie nationale furent confiés par le Mwami aux membres de son groupe familial, aux fidèles de ses proches et/ou à leurs  dévoués. Ainsi, la direction du pays s’est retrouvée dans les mains de quelques familles formant l’ossature de la pyramide du pouvoir[3]. La volonté de conserver leurs privilèges a poussé les membres de ces familles à barrer l’accès aux postes au sein de l’administration du pays aux autres Rwandais. Au fil des années, ils ont étouffé les initiatives, les capacités, les ambitions des membres des autres groupes familiaux. Ils ont empêché l’émergence d’un leadership, porteur d’idéal véritablement national[4].

En adoptant le système de l’« Indirect Rule », les Européens soutinrent le système sindi-nyiginya et contribuèrent militairement et idéologiquement à son extension sur des régions où il était absent. Cette exclusion soutenue était fondée sur l’arc, le fusil ainsi que sur des idéologies naturaliste et raciste. Vers la fin des années 50, l’exclusion avait atteint un degré glapissant ; la politique était une affaire de familles qui ne représentait que moins de 1% de la population totale de l’époque.

A ce sujet, voici comment l’historien rwandais, Emmanuel Ntezimana décrit la situation en 1956 :

«… Il faut souligner que, si le pouvoir politique était un monopole tutsi, tous les tutsi ne participaient pas -tant s’en faut- au pouvoir. Parmi eux, seules les grandes familles menaient la haute politique du pays. Elles ne représentaient, dans leur ensemble, que les 0,50 des rwandais en général. Sur les 45 chefs, tous tutsi, 31 (68,9%) étaient des Banyiginya et 5 (11,2%) des Bega ; c’est-à-dire que  80% des chefs venaient des familles dynastiques régnantes… »[5]

Face à cette situation d’exclusion, une nouvelle « élite » politique formée pour la plupart dans des séminaires catholiques et issue essentiellement des masses populaires hutu s’est positionnée sur l’échiquier politique rwandais pour réclamer des réformes. Ces dernières devaient, non seulement tendre vers une meilleure représentativité des différentes composantes de la population rwandaise dans la gouvernance du pays, mais aussi elles devaient aboutir à l’adoption d’une monarchie constitutionnelle.  Les revendications en vue des réformes de la part de cette nouvelle « élite » se heurtèrent à une fin de non-recevoir de la part de l’ « élite » tutsi qui, comme l’a montré Emmanuel Ntezimana[6], dominait l’espace politique rwandais.  Ce refus augmenta des frustrations dans les rangs des réformistes surtout qu’il fut motivé par certains dignitaires de la cour par des considérations idéologiques forts extrêmes, comme il ressort du document daté du 17 juin 1958 et signé par 12 dignitaires de la cour qui se qualifiaient de « grands serviteurs de la royauté »[7].

La lutte pour la conquête du pouvoir que ce refus suscita entre les deux « élites » marqua la fin des années 50 et le début des années 60.  Elle déboucha sur la révolution de novembre 1959 qui fit de nombreuses victimes au sein de la population et au sein des deux élites[8] et jeta des milliers de personnes sur la route de l’exil. Cet événement bouleversa le paysage sociopolitique rwandais ; il modifia profondément la pyramide administrative au détriment des maîtres d’hier. Il ne contribua pas au rapprochement des deux « élites » ; au contraire,  il les opposa de plus belle : les maîtres d’hier le considérèrent avec amertume comme élément-déclencheur de la chute abrupte de leur hégémonie tandis que ceux qui se considéraient comme des opprimés le prirent comme un acte héroïque par lequel ils s’étaient affranchis de la domination.

Dès lors, les deux « élites » canalisèrent leurs efforts de manière divergente : l’une tenta, par tous les moyens, y compris même l’usage des armes, de rétablir son hégémonie perdue ; l’autre travailla d’arrache-pied pour éviter une marche-arrière qui l’aurait encore précipitée dans l’oppression, le servage et le favoritisme[9]. Cette hantise de restaurer l’hégémonie perdue de la part d’une « élite » et cette peur de faire marche-arrière de la part de l’autre empêchèrent la marche de l’une vers l’autre en vue d’un dialogue franc et partant de l’élaboration d’une plate-forme socio-politique commune.

Au lendemain de la révolution de 1959, cet état de fait  pesa lourdement sur l’évolution du paysage sociopolitique rwandais ; il continua de souffrir de cette opposition entre « élites ». Ainsi, les évènements caractéristiques de cette période tels que la proclamation de la République, le 28 janvier 1961, le référendum, le 25 septembre 1961 et l’avènement de l’indépendance politique, le 1er juillet 1962 furent initiés et décidés dans l’opposition totale des ténors de l’ « élite » politique tutsi de l’époque[10].

Les deux « élites » ont été donc incapables de faire entrer ensemble le Rwanda dans l’ère postcoloniale. L’ « élite » hutu qui fut appelée aux commandes, déjà dès le début des années 60, hérita d’une situation sociopolitique minée. Sera-t-elle capable d’assurer le déminage ? Elle qui avait été victime de l’exclusion pendant des décennies prendra-t-elle des mesures courageuses et désintéressées pour l’éradiquer ? Les faits contenus dans le point suivant permettront de répondre à ces interrogations.

I. 2. Sous la 1ière République…

L’Etat constitué dès le début des années 60 par la nouvelle « élite » dirigeante se montra dès le départ formellement rassembleur. Il initia des tentatives de rapprochement<s>s</s> avec les leaders tutsi regroupés au sein des partis politiques RADER et UNAR. Ce rapprochement portera ses fruits en mai 1962, date à laquelle les membres de ces partis politiques obtinrent des postes leur permettant de participer à la gestion du pays[11].

Aussi, l’élément rassembleur était perceptible dans  de nombreux discours de circonstances du président Grégoire Kayibanda. Lors de la célébration de l’indépendance nationale, il déclara :

« (…) Le Gouvernement de la République poursuit le programme qu’il s’est assigné. La sécurité  continuera à être assurée à tous les habitants du Pays, sans discrimination ni privilèges. Le progrès économique du pays se trouve au premier rang des préoccupations du gouvernement (…) Notre économie sera sociale suivant la loi fondamentale que nous nous sommes fixée, à savoir le relèvement démocratique et harmonieux du niveau de vie des masses populaires (…) Nous continuerons à mobiliser toute la population de façon que chacun participe, dans une discipline librement consentie, à l’effort collectif et soit mieux à même d’assurer son propre progrès (…) La République Rwandaise indépendante et libre est ouverte à tous, particulièrement à tous  ceux qui viendront contribuer efficacement à son développement (…)[12]»

Ces choix politiques n’ont pas, cependant, suffi pour rapprocher les deux « élites ». L’opposition a persisté et s’est posée avec plus d’acuité. Celle-ci fut nourrie par des attaques armées des réfugiés tutsi à partir de leur pays d’exil et par des actes de représailles et de vengeance des Hutu contre les Tutsi restés dans le pays qui en résultaient. A ce mal se greffa un autre : la pratique de l’exclusion de certains citoyens des  secteurs de l’administration du pays qui résulta de deux phénomènes[13] : le phénomène « NZERU » et celui de « GUTA UMURONGO  (Déviationnisme par rapport à la ligne du parti) ». Ces deux phénomènes firent naître des divisions au sein de l’ « élite » rwandaise.

Comme l’explique Céléstin Kabanda, le phénomène « NZERU » se réfère à deux grandes figures politiques de la 1ère République NZEyimana Isidore et RUgira Amandin[14], à qui on a attribua, vers 1963,  la tentative de renversement du président Grégoire Kayibanda.  Ce phénomène donna le feu vert aux tenants du pouvoir de faire la chasse à l’homme pour, selon eux, casser le « réseau NZERU » : « Nzeyimana et Rugira furent relégués et consignés dans leurs communes d’origine….Certains cadres administratifs originaires de Butare furent écartés ou changés de service… »[15] 

Le phénomène NZERU affecta considérablement la popularité de Grégoire Kayibanda dans le sud comme le note Pierre-Céléstin Kabanda : « …Avec l’affaire NZERU, l’étoile du sud pâlissait et la confiance du sud en Grégoire Kayibanda baissa sensiblement et ce, pour longtemps… »[16] En outre, il marqua la fissure dans le front révolutionnaire qui avait conduit le Rwanda à l’indépendance.

L’autre phénomène qui affecta l’ « élite » rwandaise fut « GUTA UMURONGO ». Tout partit d’un rapport des parlementaires qui mirent en cause la gestion des services publics par le gouvernement. Certains hommes politiques proches du président Grégoire Kayibanda s’opposèrent à l’examen de ce rapport par l’Assemblée nationale. L’un d’eux, Calliope Mulindahabi avec l’aide de 27 députés présenta une motion de rejet qui fut adopté. Le rapport fut donc rejeté. Tous ceux qui n’avaient pas soutenu la motion de rejet de Mulindahabi ainsi que les auteurs du rapport, furent accusés de déviationnisme et perdirent leurs postes. En tout, 14 parlementaires, y compris Balthasar Bicamumpaka, alors président de l’Assemblée nationale, furent victimes de ce phénomène « GUTA UMURONGO ».

A l’instar du phénomène NZERU, le phénomène « GUTA UMURONGO » fissura de plus belle le front révolutionnaire. Le président Kayibanda perdit le sud mais aussi le nord avec l’éviction de son leader politique, Balthazar Bicamumpaka.[17]

Ayant perdu le nord et ne comptant plus sur tout le centre-sud, le président Kayibanda se replia sur l’ « élite » hutu de sa région qu’il favorisa en leur octroyant de hauts postes de responsabilités dans l’administration[18]. Ce favoritisme adopté créa et alimenta deux blocs opposés au sein de l’élite hutu : un autour du Président Kayibanda, bloc « Nduga » ; un autre autour des figures historiques révolutionnaires du nord, « Kiga »[19]

Sous le régime Kayibanda, la société rwandaise fut le théâtre d’affrontement entre « élites » politiques  rwandaises : l’opposition entre les  « élites » hutu et tutsi ne fut pas résorbée et on assista à la scission de l’ « élite » hutu en « Bakiga » et en « Banyeduga ». Des luttes auxquelles se livrèrent ces trois « élites » aboutirent à des troubles qui servirent de motivation aux auteurs du Coup d’Etat du 5 juillet 1973. Ce dernier porta à la tête de l’Etat le Général-Major Juvénal Habyarimana. La 2ième République qu’il inaugura parviendra-t-elle à aplanir l’opposition entre « élites » politiques rwandaises?

I. 3. Sous la 2ième République…

L’avènement de la 2ième République marqua une trêve dans l’opposition entre « élites » hutu et tutsi. Il inaugura le processus de paix et d’unité entre les Rwandais. Le sommet de l’Etat s’investit dans cette voie.[20] Seulement, tous les acteurs sociopolitiques rwandais, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur,  n’adhérèrent pas à ce processus. L’unité et la paix pour  lesquelles les auteurs du Coup d’Etat du 5 juillet 1973 s’étaient battus furent fragilisées entre autres par la mort en prison  de la plupart des politiciens et des hauts fonctionnaires  majoritairement originaires du centre et du sud arrêtés à la suite du Coup d’Etat.

Cet acte « …consécutif au coup d’Etat militaire dirigé contre Kayibanda par les officiers majoritairement originaires du nord, à son emprisonnement, à son procès humiliant, à sa condamnation puis à sa relégation à Kavumu (non loin de Kabgayi, Gitarama)  où il est mort dans le dénuement total, le 15 décembre 1976… »[21] exacerba  l’antagonisme entre le nord et le sud. Le discours de paix et d’unité du président Habyarimana n’est jamais parvenu à faire fondre la glace rancunière des familles qui avaient perdues les leurs. Elle  persista et alimenta l’antagonisme entre le nord et le centre-sud.

Il ne parvint pas non plus à convaincre les réfugiés tutsi de rentrer dans le pays. Même s’il n’y a pas eu d’affrontement armé entre les « élites » politiques hutu et tutsi sous la 2ième République, cela ne signifiait pas que l’opposition entre les deux « élites » était aplanie. Elle était malheureusement là avec toujours comme soubassement, la hantise de reconquérir le pouvoir chez les uns[22] et la peur de le perdre et de retomber  dans des années noires d’avant 1959 chez les autres.

 L’opposition de l’ « élite » politique rwandaise en exil essentiellement constituée de réfugiés tutsi contre le régime Habyarimana était perceptible dans des articles qui étaient publiés dans les journaux et revues qu’elle avait créés, tels que : Impuruza, Le Patriote, Isangano, Huguka[23],… Cette opposition était virulente et revancharde. Elle déboucha sur une guerre meurtrière que ladite opposition, organisée en Front Patriotique Rwandais, lança contre le Rwanda à partir du 1er octobre 1990.

Comme l’opposition entre l’ « élite » hutu du nord et du centre-sud, celle entre les « élites » hutu et tutsi n’a pas donc non plus été résolue sous le régime Habyarimana. Ces deux problèmes que ledit régime avait hérités du régime Kayibanda lui survécurent malgré de nombreux discours en faveur de la  paix et de l’unité. Ce furent d’ailleurs ces problèmes qui contribuèrent à sa chute ; car le président Habyarimana fut victime d’un attentat le 6 avril 1994 pendant la guerre ci-haut mentionnée.

Dans son combat pour le pouvoir, le Front Patriotique Rwandais promettait la démocratie, le respect des droits de l’homme, la réinstallation de tous les réfugiés rwandais établis à l’étranger dans leur pays natal, la consolidation de l’unité nationale…[24] La guerre étant l’antithèse de ces valeurs, elle ne peut, en aucun cas les stimuler. Au contraire, là où la guerre sévit, lesdites valeurs sont piétinées ; elles sont réduites à néant avec tout ce que cela comporte comme conséquences néfastes pour la société.  Le Rwanda n’a pas échappé à cette triste règle. La guerre dont il a été victime depuis octobre 1990 l’a désarticulé suite au génocide, aux massacres de masses, aux assassinats et aux déplacements massifs des populations qu’elle a provoqués.

Ces événements malheureux ont détruit le tissu social rwandais et ont exacerbé la haine, la méfiance et l’intolérance entre les survivants. Ils ont produit des traumatismes inouïs chez eux. Les concepteurs de cette guerre qui furent portés au pouvoir au Rwanda depuis juillet 1994 ont-ils réussi à remédier à ces traumatismes ? Ont-ils réussi à remettre sur les rails le processus de l’unité nationale ?

I. 4. Depuis juillet 1994…

Des programmes politiques qui divisent…

En juillet 1994, l’ « élite » dirigeante à dominance hutu a été chassée du pouvoir par le Front Patriotique Rwandais à dominance tutsi au terme d’une guerre implacable que ce même Front avait lancée contre le Rwanda depuis octobre 1990. Le changement s’opéra dans des douleurs indescriptibles : le génocide, les massacres de masses, les assassinats et les déplacements de populations consécutifs à cette guerre provoquèrent des pertes humaines et matérielles jusque-là jamais enregistrés sur le territoire rwandais. La société rwandaise fut défigurée, son  élite décimée par milliers. 

Aujourd’hui, 25 ans après ces événements tragiques, l’apaisement de la société rwandaise pour une cohabitation pacifique de toutes ses composantes est loin d’être réalisé eu égard aux milliers de réfugiés rwandais disséminés à travers le monde, aux emprisonnements arbitraires et harcèlements des leaders d’opinion qui se font à l’intérieur du pays, aux assassinats ciblés de Rwandais, à des politiques inappropriées de victimisation et de culpabilisation collectives, à l’imposition d’un deuil discriminatoire, au refus à une catégorie de Rwandais de jouir de sa dignité humaine et d’exercer ses droits et libertés… Tous ces maux  montrent que la problématique rwandaise reste entière malgré ce que promettait l’ « élite » dirigeante aux commandes depuis juillet 1994 lorsqu’il s’agissait de légitimer sa guerre. Où est cette démocratie, ce respect des droits de l’homme, cette unité nationale[25] promise? Tout observateur objectif notera qu’aucune de ces valeurs n’a été promue au cours des 25 dernières années. Ce qui est remarquable c’est le manque d’apaisement généralisé avec comme soubassement la peur et le mépris de l’autre qui alimentent le sentiment de repli sur soi.

Du côté de la classe politique dirigeante, ce sentiment de repli sur soi se traduit par des politiques qui oppriment l’autre, l’empêchent de se réaliser en tant qu’homme. Des politiques qui culpabilisent éternellement l’autre ; bref des politiques qui maintiennent l’autre dans l’insécurité permanente l’empêchant ainsi de se développer économiquement, socialement, politiquement et intellectuellement. Des politiques qui, au lieu d’éradiquer la spirale de la division et de la haine par une justice sociale juste et équitable, l’entretiennent par une injustice et une corruption sans nom.

Récemment encore, ce triste constant a été illustré par le programme dit « Ndi umunyarwanda », un programme qui tend à opposer indistinctement des Hutu-bourreaux à des Tutsi-victimes et impose aux premiers de demander pardon aux seconds. Ce programme globalisant entrave la réconciliation et creuse davantage un fossé entre les Hutu et les Tutsi. Il augmente la méfiance et l’incompréhension des deux communautés et risque de rendre impossible leur cohabitation. Il conduit à l’ethnisme et consacre l’impunité, car elle couvre les Tutsi qui ont commis des crimes et divise dangereusement les Rwandais sur base de critères globalisants de « mauvais » et de « bons »; de « génocidaires » et de « victimes ».

Des discours politiques qui n’apaisent pas…

A côté de cette division institutionnalisée qui affecte négativement la cohabitation pacifique entre les Rwandais, il faut également noter les discours des dirigeants politiques qui,  au lieu de rassurer tous les survivants, sont devenus l’occasion de les monter les uns contre les autres en falsifiant les faits historiques anciens et/ou récents. Ils sont devenus la courroie de transmission des propos guerriers, des insultes, des expressions de terreur, d’arrogance et de mépris de l’autre. Les deux derniers discours du président du Rwanda, Paul Kagame prononcés le 2 mars 2015 à Gabiro et le 22 mars 2015 à Kimihurura respectivement lors de la  12ième rencontre des dirigeants du Rwanda et celle des généraux des différentes unités militaires de l’APR illustrent bien cette dernière assertion.

Toute personne objective qui les a entendus a pu mesurer l’ampleur de la terreur qui pèse sur les populations rwandaises! Elles sont en fait victimes des politiques qui, non seulement les divisent mais aussi les terrorisent et qui proviennent du sommet de l’Etat. Des politiques qui, en somme, les enferment dans un prisme de confrontation et de domination.

Résolution pour une domination illimitée…

Chaque « élite » politique rwandaise qui accède au pouvoir essaye de le dominer et d’en exclure l’autre et ceci le plus longtemps possible. C’est dans cette logique qu’il faut placer l’Etat actuel du Front Patriotique Rwandais qui s’apprête à changer l’article 101, alinéa 2 de la constitution afin de permettre au président Paul Kagame qui vient de faire deux mandats de sept ans chacun, de  continuer à régner sur le Rwanda. En effet, cette disposition constitutionnelle qui doit être retouchée stipule qu’ ”…en aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels”…

Etant l’instigateur même de cette constitution, l’Etat du FPR devrait être le premier à la respecter. Retoucher cet article révélerait une fois de plus les vrais desseins dudit Etat à savoir l’inscription et la consécration de la domination et de la division des Rwandais dans le temps ; ce qui, à la longue est générateur de conflits, surtout que déjà ce changement envisagé divise les Rwandais. Continuer à s’engager sur cette voie, c’est méconnaitre et perpétuer l’histoire tragique du Rwanda ; c’est faire fi de ce qui s’est passé ou se passe encore dans d’autres pays où les tentatives de changement de constitution les ont précipités dans des guerres civiles ; bref c’est maintenir les Rwandais dans une logique de confrontation et de conflits sans fin.

Conclusion

Les Rwandais ont souffert et souffrent encore des traumatismes causés par diverses tragédies qui se sont abattues sur eux au cours de leur histoire ancienne et/ou récente. Les faits relevés plus haut qui ont façonné leur histoire tragique montrent à suffisance la part de leurs « élites » politiques. Ladite histoire a été en effet possible grâce aux agissements irresponsables de ces « élites ». Elle a été rendue possible par le refus, le mépris et l’exclusion de l’autre qu’elles ont appliqués et qu’ils appliquent encore dans la gouvernance du pays.

La hantise de dominer le pouvoir politique le plus longtemps possible et la peur d’être dominé ont enfermé et enferment encore les «élites» politiques rwandaises dans leurs cocons ethniques et/ou régionaux. Cet enfermement a empêché et empêche encore l’éclosion d’une élite véritablement nationale capable de réconcilier les Rwandais. Telle est la problématique rwandaise qui, au fil des années, s’est ressourcée et se ressource encore dans les agissements des différentes « élites » politiques.

L’histoire tragique du Rwanda a été, jusqu’aujourd’hui, écrite par ses « élites » ; ce qui fait que c’est à elles, qu’il revient de se rencontrer dans le cadre d’un dialogue franc pour bannir collectivement et intelligemment et à jamais, les politiques racistes qui divisent les Rwandais. Se rencontrer pour éradiquer la culture du mépris et de la domination de l’autre, de l’arrogance et de l’intolérance. Se rencontrer pour initier une plate-forme socio-politique commune assortie de mécanismes permettant une gouvernance démocratique avec des règles, des droits et des devoirs reconnus et respectés par tous. Se rencontrer pour sceller un pacte socio-politique de paix et de justice sociale qui permettra aux esprits injustement opprimés et emprisonnés de se libérer pour le bonheur de la société entière.

Enfin, se rencontrer pour allumer collectivement la flamme de la réconciliation, la flamme de l’espoir qui, à l’instar de la flamme olympique symbole de paix et d’amitié entre les peuples, symboliserait aussi pour les Rwandais ces valeurs, mais aussi et surtout, leur engagement à les insérer dans leur vie quotidienne en vue d’une réconciliation véritable.

Eu égard à tout ce qui s’est passé au Rwanda et dont les grandes lignes ont été brossées dans le présent écrit, ce dialogue  hautement inclusif est très nécessaire pour un nouveau départ vers un avenir débarrassé de tout conflit ; un avenir au cours duquel, loin de s’entre-déchirer sur base de leurs origines régionales et /ou ethniques, tous les Rwandais se mettrons ensemble pour construire une Cité de la vie où l’amour sera plus fort que le désespoir du deuil.

Dr. Phil. Innocent Nsengimana
Avril 2015


[1] À cette date le Front Patriotique Rwandais (FPR), actuellement au pouvoir au Rwanda, a  lancé sa guerre contre le Rwanda.

[2] Le présent texte est consacré à quelques exemples de faits et gestes des « élites » politiques rwandaises qui, au cours de l’histoire ancienne ou récente ont impacté négativement l’unité nationale. Le retour  sur les faits et gestes des acteurs politiques rwandais est nourri par le souci de vouloir clarifier leurs responsabilités dans la fragilisation du processus de l’unité nationale au cours de l’histoire. Ledit retour s’inscrit également  dans la volonté de montrer  que c’est à ces acteurs politiques rwandais à qui revient le rôle de premier plan dans la recherche des solutions aux problèmes qui les opposent.  Ce choix ne doit, en aucun cas, occulter la contribution substantielle des acteurs étrangers en la matière. Cette contribution a été  analysée dans différents ouvrages tels que : P. PEAN, Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda 1990-1994. Paris, Editions Mille et une Nuits, 2005 ;  I. NSENGIMANA, Le Rwanda et le pouvoir européen (1894-1952). Quelles mutations ? Berne, Edition Peter Lang, 2003, Abbé J. RUTUMBU, Rwanda. Les voies incontournables de la réconciliation. Lille, Editions Sources du Nil, 2013 ; H. STRIZEK, Der Internationale Strafgerichtshof für Ruanda in Arusha/Tansania. Eine politisch-historische Bilanz. Edition Peter Lang, Frankfurt  am Main, 2015…

[3] F. NAHIMANA,  Le combat pour la vérité, Editions Sources du Nil, Lille, 2011, p. 106

[4] Ibidem

[5] E. NTEZIMANA, Institutions et peuples. L’Eglise catholique et l’évolution politique, sociale et culturelle  du Rwanda depuis 1945. Thèse de doctorat de 3ème cycle,  Aix-en-Provence, juillet 1976, p. 100). 

[6] Voir note 5.

[7] Pour ce document, voir I. NSENGIMANA, Rwanda la marche vers l’indépendance : 1952-1962. Editions Sources du Nil, Lille,  2012, pp. 70-71.

[8] Pour les victimes de la révolution de novembre 1959, voir J. -R. HUBERT, La Toussaint rwandaise et sa répression. Bruxelles, 1965.

[9] S’adressant au personnel de son secrétariat en 1963 et évoquant les monarchistes, le président Kayibanda déclara : « …Les monarchistes ! On en aura encore longtemps ! Il paraît qu’il s’en trouve encore en France, figurez-vous! En fait, on ne peut pas empêcher les gens de penser ou de désirer ce qu’ils veulent ; mais de là, chercher à rétablir le passé, ça non ! Jamais ! Comprenez bien, nous ne nourrissons aucune haine contre les Tutsi, mais contre le régime qui les a favorisés durant des siècles. Nous avons lutté pour le changement, nous allons continuer de lutter pour la préservation des acquis. Nous tendons la main aux ‘bonnes volontés’ qui veulent collaborer avec nous, au bien-être des masses populaires… » (Voir P.- C. KABANDA, Rwanda. L’idéal des pionniers. Les hommes qui ont fait la différence. Editions Sources du Nil, Lille, 2012, p. 250).

[10] Les monarchistes qui étaient restés dans le pays et qui adhérèrent  à ces événements  furent considérés comme des traîtres par ceux qui avaient fui le pays et qui, de l’extérieur organisaient des attaques contre le Rwanda. (Voir à ce sujet : I. NSENGIMANA, Rwanda la marche vers l’indépendance : 1952-1962…, op.cit., p.170)

[11] Baudouin Paternostre de la MAIRIEU, Pour vous mes frères ! Vie de Grégoire Kayibanda, premier président élu du Rwanda. Edit. Pierre TÉQUI, 1994,  p. 171. 

[12] P.- C. KABANDA, op. cit. p. 231-232.

[13] Idem, pp. 259-275.

[14] Ces grandes figures politiques étaient respectivement président de la Cour suprême et président de l’Assemblée nationale. Ils étaient  tous les deux originaires de Butare.

[15] Idem, pp. 268-269.

[16] Idem, p. 269.

[17] Idem, p. 274.

[18] Voir à ce sujet, E. SHIMAMUNGU, Juvénal  Habyarimana. L’homme assassiné le 6 avril 1994. Editions Sources du Nil, Lille, 2004, pp. 66-67.

[19] F. NAHIMANA,  Le combat pour la vérité,…op. cit.,  p. 105

[20] Pour  ce qui a été fait par les hauts dirigeants de l’Etat en faveur de la paix et de l’unité, voir I. NSENGIMANA, Rwanda : Cohabitation communautaire mise à l’épreuve des faits. Editions Sources du Nil, Mars 2014.

[21] F. NAHIMANA, Rwanda. Les virages ratés. Editions Sources du Nil, Lille, 2007, p. 87.

[22] Cette hantise était toujours là. Il y a lieu même de noter que pendant que les uns chantaient la paix et l’unité les autres préparaient la reconquête du pouvoir. La lecture de l’ouvrage de V.KAJEGUHAKWA, Rwanda. De la terre de paix à la terre de sang et après ? Editions Remi Perrin, 2001, permet de déceler comment le nerf de la guerre de reconquête se tissait.

[23] Pour les détails de la manifestation de cette opposition, voir F.- X. BANGAMWABO, Les relations interethniques  au Rwanda à la lumière de l’agression d’octobre 1990. Genèse, soubassements et perspectives. Editions Universitaires du Rwanda, Ruhengeri, 1991, pp. 223-268.

[24] Pour les détails de ce  programme politique  du FPR, voir T. NSENGIYAREMYE, Un programme trompeur dans La Relève du 19 au 25 octobre 1990, p. 9.

[25] Voir note infrapaginale 24.

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