Le « Nouveau Rwanda » : épicentre de la déstabilisation de la RDC
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Contrairement aux discours officiels du nouveau pouvoir, celui du FPR, destinés au public occidental, la réconciliation nationale (avec la pratique de la justice du vainqueur au sein des juridictions rwandaises gacaca et du Tribunal Pénal International pour le Rwanda/TPIR à Arusha) est mal partie[1]. L’anti-ethnisme est constamment distillé pour justifier l’hégémonie Tutsi et museler toute opposition[2]; celle-ci est taxée de négationniste ou de divisionniste, surtout quand elle exprime les frustrations des Hutu[3]. En plus, le retour des réfugiés Tutsi dits de 1959 et le départ en exil des milliers des Hutu ainsi que le militarisme du pouvoir FPR[4] font du Rwanda le foyer de la déstabilisation régionale.

La guerre du Rwanda en RDC est, en grande partie, destinée à transformer ce dernier pays en exutoire des problèmes démographiques, politiques et économiques internes au Rwanda. Le jeu est de porter la guerre en dehors du territoire rwandais pour protéger le régime en place. C’est pourquoi le retour des réfugiés hutu (combattants ou non) et des légionnaires du FPR est admis au bout des lèvres par Paul Kagame qui a peur que cela ne puisse déstabiliser son régime. Autrement dit, l’impasse politique et ethnique au Rwanda influe dangereusement sur le processus de paix en RDC et la stabilité de toute la région. L’enjeu majeur pour le régime FPR est, dans ce qui passe pour « social engineering », de ré-écrire l’histoire du Rwanda, imposer son interprétation des faits et, si possible, enrayer toute l’œuvre des régimes hutu d’entre 1962 et 1994[5]. Le découpage administratif du Rwanda par la loi organique n°21/2005 du 31 décembre 2005 qui réduisait le nombre des provinces de 12 à 3 trois (Sud-Est, Nord-Ouest, ville de Kigali) et le divisait en 5 districts[6], la loi foncière de 2003[7] et l’adoption d’une politique de développement axée sur les services et non sur l’agriculture visent à anéantir la population paysanne (à majorité hutu) au nom de la modernité et ce, avec l’assentiment de la Banque mondiale[8]. Cette orientation politique et  « scientifique » est encouragée, voire défendue avec bec et ongles, par une pléthore de nouveaux acteurs dont la plupart n’a pris connaissance du Rwanda que dans la foulée du génocide rwandais de 1994 (« instant experts with limited knowledge about Rwandan society, history and politics »[9], mais constituant malheureusement  « a transnational body of experts »[10] qui s’évertuent à s’approprier le discours sur le Rwanda) […]..

Les conséquences d’une telle projection des faits et événements au Rwanda sont bien sûr nombreuses: la division des Rwandais en deux catégories, d’une part les mauvais, sanguinaires, bourreaux ( « killers »), criminels ou « bad guys » (Hutu), et, d’autre part, les bons, gentils et innocentes victimes ou « good guys » (Tutsi); l’identification du génocide tutsi à l’holocauste[11]; la qualification du régime Habyarimana de « tropical nazism »[12] et tout ce que ceci entraîne comme réprobation et aveuglement; « victimhood bestows the right to dictate to the world how reality is to be understood »[13]. […].

Ce qu’on appelle, depuis la prise du pouvoir par le Front Patriotique Rwandais (FPR) le 04 juillet 1994 le « nouveau Rwanda » n’est autre chose qu’une création américaine. En effet, les Etats-Unis ont mis en jeu tous les moyens pour alimenter et renforcé les conflits ethniques en vue d’installer les Hima–Tutsi au pouvoir, évincer la France de l’Afrique centrale et préparer ainsi l’invasion du Zaïre/RDC :

La guerre civile au Rwanda et les massacres ethniques cadraient avec la politique étrangère américaine, soigneusement conçue en fonction d’objectifs stratégiques et économiques… Le génocide de 1994 au Rwanda a, du point de vue de Washington, atteint ses objectifs stratégiques et géopolitiques. Les massacres ethniques ont porté un coup dur à la crédibilité de la France et permis aux Etats-Unis d’établir une assise néocoloniale en Afrique centrale»[14]. […]

Aujourd’hui en 2014, le FPR exerce un monopole politique qui place les Tutsi en position d’éminence ; ce monopole politique et la tutsisation de la société rwandaise sont mis en évidence par plusieurs analystes. Dans son « Report on Rwanda » (2010), Radha Webley, Chercheur au War Crimes Studies Center, University of California at Berkeley, dit:

Tutsization is not only in the realm of politics. In the domain of education, for example, as of 1997, 95% of the academic staff at the National University in Butare were Tutsis, as were 80% of their students, 90% of the judges being trained for the Justice Department, and 95% of the army, police, and Local Defense Units. Now, just as in the colonial era, the political and economic dominance of the Tutsis as a group is clear. Nonetheless, the current version of Tutsi dominance has an additional twist, for the current system privileges not only Tutsis in general, but particularly Tutsis who grew up in the Rwandan diaspora, and most specifically those diaspora-born Tutsis with Ugandan origins» (p. 27).

Ce tableau est aussi dépeint par ceux qui connaissent le FPR du dedans, notamment le général Kayumba Nyamwasa (ancien Chef d’Etat Major de l’Armée et ancien Ambassadeur en Inde), le colonel Patrick Karegeya (ancien Chef des services de renseignement extérieurs), le Dr Théoneste Rudasingwa (ancien Secrétaire Général du FPR, ancien Ambassadeur aux Etats-Unis, et ancien Directeur du Cabinet du Président rwandais), et Gérard Gahima (ancien Procureur Général de la République du Rwanda et ancien Vice- Président  de la Cour Suprême de Justice) :

Marginalization and exclusion of the Hutu community. The authoritarian character of the government is compounded by its narrow political base.  The Rwanda state has all the trappings of a democratic system of government, but real power lies in the hands of the President and a small group of military officers and a handful of civilians… Rwanda has two parallel governments, an informal one and a formal one. The formal government is controlled by the informal one. The President and the inner circle of his close associates that monopolizes political power and marginalizes and excludes the rest of the people of Rwanda from political participation constitute the informal government. The membership of the informal government that effectively controls the Rwandan state comes exclusively from the Tutsi minority group. All Rwandans, regardless of ethnicity, are victims of the authoritarian character of the government that rules Rwanda.  The core group that controls the Rwandan state does not represent or even act in the best interests of the entire Tutsi community. There are many in the Hutu community who are beneficiaries of the political system that prevails in Rwanda. Nevertheless, it is fair to say that the Rwanda government is dominated by the Tutsi minority. The Tutsi constitute the inner circle that wields real power in Rwanda. The Tutsi are disproportionately represented in institutions of the state responsible for the coercive use of power. The Tutsi dominate the command of the military and security institutions. The control of these institutions is crucial to sustaining the Kagame dictatorship. The Tutsi are also disproportionately represented in the key civilian appointments that the President Kagame and his inner circle make at all levels of government. The perception of majority of the Hutu population is that the government is dominated by the Tutsi and that the government
discriminates against them.  The RPF has failed to establish an inclusive political order, but has instead entrenched authoritarian, minority rule. Space for political participation has narrowed even further, instead of expanding, since the 2003 elections.  Lack of space for political participation has disenfranchised the Hutu majority.  The RPF, under Paul Kagame, has failed to expand its popular base.  The Hutu community is marginalized from a meaningful share of power.  The Hutu who serve in government are only surrogates of the RPF who lack legitimacy in their community.  They are kept in office, often for very brief periods, for the sole purpose of giving the government an appearance of embracing political pluralism. The Hutu community perceives the RPF as an instrument of political domination by the minority. The government is not considered legitimate by the majority of the population in general, and the Hutu community in particular» (Rwanda Briefing, August 2010).

Donc, la majorité de la population a été réduite pendant les 20 ans de règne du FPR en état d’esclavage ; la politique de castration et d’autres opérations imposées aux seuls Hutu (hommes et femme) dans le cadre d’un prétendu planning familial est une autre forme de génocide destiné à réduire au maximum le nombre des Hutu au Rwanda[15] et dans la région[16]. […]

Laurent-Désiré Kabila, recruté par les Américains pour un temps court (déclaration de l’Ambassadeur américain à Kinshasa, Daniel J. H. Simpson, à Honoré Ngbanda, voir Crimes organisés…), fut l’un des Congolais qui, dans la nébuleuse AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo/Zaïre) a donné le ton de ces interventions meurtrières en septembre/octobre 1997. Ceux-ci ont couvert l’agression rwandaise et alliée, la destruction des camps des réfugiés rwandais et burundais et le renversement du régime de Mobutu en mai 1997. […]

Pour survivre, le régime de Paul Kagame et l’élité tutsi […] ont servi d’instrument à l’agression et à l’occupation de la RDC […]. Ainsi, en RDC, le « problème rwandais »  se décline par ces mots: le transfert du conflit Hutu-Tutsi qui cache bien  d’autres enjeux, à savoir le pillage comme impératif de la survie du régime FPR et la sous-traitance de Washington  dans la lutte contre l’islamisme et la création d’un nouvel ordre régional.

 (Tiré de : Prof. Stanislas Bucyalimwe Mararo, Julius Nyerere, Yoweri Kaguta Museveni, Paul Kagame, et JohnGarang. Aux sources de la déstabilisation de la République Démocratique du Congo (RDC), Anvers 2014.

Voir tout le document ci-dessous, en fichier attaché (PDF).



[1] ONANA, C., Les secrets de la justice internationale. Enquêtes truquées sur le génocide rwandais. Paris, Editions Duboiris, 2005; ESSOUNGO, A.M., Justice à Arusha ou «l’aventure ambigue» du TPIR. Paris, Karthala, 2006; NGIRABATWARE, A., Rwanda. Le faîte du mensonge et de l’injustice. Lille, Editions du Nil, 2006.

[2] REYNTJENS, F., « Rwanda, Ten Years On:  From Genocide to Dictatorship», in The Political Economy of Great Lakes Region in Africa.The Pitfalls of Enforced Democracy and Globalization (edited by Stefaan Marysse and Filip Reyntjens). New York, Palgrave MacMillan, 2005, pp. 15-47.

[3] L’un de nombreux exemples est le premier président du Rwanda Fpriste, Pasteur Bizimungu, qui a été arrêté et incarcérté au mois d’avril2002 pour avoir créé un parti politique d’opposition; jugé comme négationniste ou divisonniste, il a écopé 15 ans de prison ferme alors qu’il avait été présenté, depuis son entrée dans le FPR à la veille de l’invasion d’octobre 1990, comme un «Hutu modéré», donc fréquentable. Il fut libéré le 06 avril 20078, soit 5 ans après « « Rwanda. L’ancien président Pasteur Bizimungu libéré le 06 avril 2007 », in La Libre Belgique du 06 avril 2007. Depuis lors, il vit en en résidence surveillée et attend sa mort dans des conditions humiliantes comme l’ancien « président de l’aile politique» du FPR, Alexis Kanyarengwe.

[4] SIDIROPOULOS, E., «Democratization and Militarization in Rwanda, eight years after the genocide», in African Security Review, 2002,  n° 3.

[5] «… the pro-RPF discourse resuscitated an idealized representation of Rwandan society and history.This representation glossed over  significant social complexies, not only to mask the pre-colonial origins of ethnicity in Rwanda, but also to intellectually  justify a system  of leadership by Tutsi minority rule. The RPF’s extensive academic campaign, which spread selective information about pre-colonial Rwanda, aimed to rewrite history and make the world believe that ethnicity was a non-issue within the ranks of the RPF. The efforts complemented the campaign involving certain journalists», POTTIER, J., Re-Imagining Rwanda. Conflict, Survival and Disinformation in the Late Twentieth Century; Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 111.

[6]Fiche Pays Rwanda. AFRICAPOLIS, novembre 2003, pp. 21-23.

[7]«Rwanda: Régime foncier. Loi organique n°08/2005 du 14 juillet 2005 » (http://www.droit-afrique.com/images/textes/Rwanda/Rwanda%20-%20Regime%20foncier.pdf); ANSOMS, A. et HOLVOET, N., « La politique de réforme agraire rwandaise et la nouvelle loi foncière vue sous l’angle du genre », in L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2006-2007 (sous la direction de Stefaan Marysse, Filip Reyntjens et Stef Vandeginste). Paris, L’Harmattan, 2007, pp. 75-95.

[8]DES FORGES, A., «Land in Rwanda: Winnowing out the chaff», in L’Afrique des Grands Lacs 2005-2006. Dix Ans de transitions conflictuelles (sous la direction de Filip Reyntjens et Stefaan Marysse). Paris, L’Harmattan, 2006, pp. 353-371;BRAECKMAN, C., «La banane n’a plus la côte au Rwanda», in Le Soir du 2 Octobre 2006; CROSS, M.F., «Rwanda. Développement: de gré ou de force?», in La Libre Belgique du 5 octobre 2006.

[9] POTTIER, J., Re-Imagining Rwanda (…), op.cit., p.7.

[10]«Their area of expertise is mostly non-existent; this body operates predominantly in ways that mimic the relatioinship of mutual advantages which had developed in colonial times between Alexis Kagame and Jacques Maquet. The insider offers enlightement to the outsider; the outsider returns the gift by offering the prospect of international recognition and legitimacy», in POTTIER, J., Re-Imagining Rwanda (…), op. cit., p. 207.

[11] René Lemarchand discute les éléments de ressemblance et de divergence et se refuse d’y voir une équivalence, «Disconnected the Threads: Rwanda and the Holocaust Reconsidered», The Political Economy of the Great Lakes in Africa. The Pitfalls of Enforced Democracy and Globalization (edited by Stefaan Marysse and Filip Reyntjens).Palgrave McMillan, 2005, pp. 48-70.

[12] CHRETIEN, J.P., «Un nazisme tropical», Libération du 26 avril 1994; POTTIER, J., Re-Imagining Rwanda (…), op. cit., p. 31.

[13] POTTIER, J., Re-Imagin ing Rwanda (…), op.cit., p. 47.

[14]CHOSSUDOVSKY, M., Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial, Montréal, Ecosociété, 2204, pp.134-135 (chapitre VII intitulé «Le génocide économique au Rwanda»). Lire aussi ERLINDER, P., Bush and other criminals meet in Rwanda, the Great Rwanda Genocide Coverup. ICTR Lead Defense Counsel, February 24, 2008 ; Luc Marchal (le second dela MINUAR ou l’Adjoint du général canadien, le trys controversé Roméo Dallaire), La conquête du pouvoir par Paul Kagame. Intevention  au Colloque « Le drame rwandais : la vérité des acteurs ». Sénat, Paris, le 1er avril 2014.

[15] MUSABYIMANA, G., « Rwanda. La stérilisation obligatoire de la population masculine constitue un géniocide » (www.musabyimana.net du 10 février 2011).

[16]« La castration des hommes, l’amputation des seins, l’éventration des femmes enceintes accompagnent constamment les homicides massifs des populations de la R. D. Congo dans le cadre d’un programme démographique du gouvernement de Kagame et son Front Patriotique Rwandais (FPR) » (DE BOECK,  G., « La guerre qui ne dit pas son nom », in Dialogue des Peuples du 21 juillet 2008.

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