Béchir Ben Yahmed ou l’avide à dollars de Jeune Afrique
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Rubrique : Actualité
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Publié le 9 Déc 2015 par Mongo Beti

L’article ci-après a été publié pour la première fois en 1982 mais il garde toute son actualité.

Un homme de l’appareil

Un manque total d’organes de presse est certainement la meilleure pierre de touche de la dépendance d’un peuple. L’Afrique noire dite francophone, sans doute parce qu’elle est maternée par Paris avec le soin jaloux que l’on sait, ne dispose d’aucune grande publication quotidienne ou hebdomadaire; ses élites doivent donc, bon gré malgré, s’accommoder de Jeune Afrique, un magazine tiré à 130 000 exemplaires que son propriétaire, Béchir Ben Yahmed, propose chaque semaine de Paris aux bourgeoisies francophones du Maghreb et de l’Afrique sub-saharienne.

Si ce qu’on appelle la francophonie était, à l’instar de ce qui n’a jamais voulu se nommer anglophonie, un culture de lucidité et de transparence, personne ne perdrait aujourd’hui son temps à épiloguer sur la personnalité de Béchir Ben Yahmed et les récentes révélations du Canard enchaîné n’en seraient point pour un militant français ou africain d’extrême gauche. Il suffirait de dire que Jeune Afrique, le très prospère magazine de Béchir Ben Yahmed, est né au début des armées soixante et qu’il a commencé à grandir sous le gaullisme musclé de l’agonie de l’Algérie française et des balbutiements sanglants de la communauté franco-africaine qui allait devenir la coopération franco-africaine. Et chacun saurait aussitôt à quoi s’en tenir.

Au début du gaullisme, Jacques Foccart, secrétaire général de l’Elysée pour les affaires africaines et malgaches, exerce sa cruelle férule sur les jeunes Etats « indépendants » noirs; il s’emploie à y installer les roitelets nègres qui vont devenir les incomparables instruments de l’impérialisme français, au prix parfois, comme au Cameroun, de centaine de milliers de patriotes ou de militants progressistes délibérément assassinés.

Aucune feuille ne s’aventurerait dans ces contrées sans la complaisance sinon le soutien de Jacques Foccart, un homme sans complexe sur qui les mots indépendance des journalistes, liberté d’expression, respect de la vérité font le même effet que jadis, sur l’autre, les deux syllabes du mot culture. Avec Jacques Foccart, c’est à prendre ou à laisser : on se soumet ou l’on renonce. Alléché par les promesses du nouveau marché, Béchir Ben Yahmed se garde bien de s’écarter; et se soumet donc à Jacques Foccart pour qui c’est un jeu d’enfant de l’intégrer dans le jeune appareil néo-colonial français où le brillant Tunisien va faire merveille, n’ayant guère besoin d’opérer que des ajustements mineurs au cours des vingt années de continuité franco-africaine qui viennent de s’écouler.

Si Béchir Ben Yahmed et son magazine Jeune Afrique se trouvent donc aujourd’hui, au moins en ce qui concerne l’information des pays francophones de l’Afrique noire, en position de quasi monopole, ce n’est nullement un hasard. C’est le salaire d’un zèle jamais démenti au service des dictateurs francophiles et de leurs maîtres successifs de l’Elysée.

Point n’est besoin, sauf aux sujets de quelques Etats noirs tout à fait obscurantistes, d’ouvrir une nouvelle livraison de Jeune Afrique pour savoir ce qu’elle contient.

Premier principe de la philosophie politique de Béchir Ben Yahmed, le locataire de l’Elysée est, par définition, un homme qui a raison et qu’il convient de vénérer, à moins que son éviction ne se dessine à l’horizon. Durant tout le septennat de Giscard d’Estaing, Béchir Ben Yahmed encensa le cousin de Bokassa avec un empressement obscène. Mais, à quelques semaines du premier tour des dernières présidentielles, alors que les sondages attestaient que l’électorat était parcouru de remous inquiétants pour Giscard, Béchir Ben Yahmed se rallia à Mitterrand avec autant de fracas que de soudaineté.

Deuxième principe, corollaire attendu du précédent – du moment qu’un dictateur noir bénéficie de l’appui de l’Elysée, et quoi qu’il fasse, c’est l’un des plus grands dirigeants de l’histoire de l’Afrique, c’est un nomme au charisme impressionnant, etc. Jeune Afrique garda sa sympathie pour Bokassa, vaillant massacreur d’enfants, jusqu’au jour où Barracuda débarqua des parachutistes français à Bangui, en même temps qu’un certain Dacko promu successeur de l’ex-cousin de Giscard.

Troisième principe : c’est un crime contre l’esprit de laisser passer un numéro de Jeune Afrique sans un éditorial fulminant des anathèmes contre les ennemis de la liberté et de la démocratie, périphrase plaisante destinée à désigner du doigt les Etats noirs à régimes progressistes plus ou moins teintés de marxisme. En effet Béchir Ben Yahmed a parfaitement assimilé les leçons de son ancien maître Jacques Foccart : l’ennemi, c’est la subversion et son frère jumeau le verbalisme marxiste. Eh oui, n’en déplaise aux idéologues, tels sont les seuls et vrais ennemis de l’Afrique noire, et non la corruption des dirigeants, ni la surexploitation des paysans africains par les multinationales françaises ni le racisme des nouveaux colons, coopérants et assistants techniques.

A nous deux, dollar

Ajoutée à la servilité, à l’arrogance et à la démagogie savamment dosées selon les circonstances, la nouvelle facette révélée par les documents que vient de publier Le Canard enchaîné achève le portrait de Béchir Ben Yahmed, directeur de Jeune Afrique, un terroriste de la feuille imprimée, une sorte d’Al Capone de la rotative. Rien n’y manque.

Le 25 novembre 1981, l’hebdomadaire satirique révèle, documents à l’appui, que le directeur de Jeune Afrique est en pourparlers avec le colonel Kadhafi, président de la Libye, pour l’organisation d’une campagne de presse visant à améliorer l’image exécrable de l’homme fort de Tripoli. Pour ce faire, Béchir Ben Yahmed envisage de publier plusieurs dossiers dans les journaux qu’il dirige (à commencer par Jeune Afrique), avec des prolongements dans les journaux occidentaux prestigieux tels que Le Monde. Il promet d’associer à l’entreprise des écrivains et des journalistes respectables de plusieurs grands pays, y compris la France; une liste de ces personnalités est citée. L’affaire doit rapporter au bas mot quatre millions de dollars à Béchir Ben Yahmed. Le projet stipule : « Etant entendu que la mention publicité ne figurera pas sur les textes publiés dans Jeune Afrique. »

La révélation du Canard enchaîné prend tout son sens si l’on se rappelle que, en 1980, Jeune Afrique traîna courageusement le colonel Kadhafi dans la boue, n’hésitant pas à publier à la une de son numéro du 25 juin 1980 une photo expressive du président libyen adornée de la charmante légende : Attention, il tue !

Vilipender un chef d’Etat en 1980 et lui proposer en 1981 un contrat de publicité personnelle (et rédactionnelle) pour la somme fabuleuse de quatre millions de dollars, comment appelle-t-on cela dans le milieu ? Le double jeu. Ce procédé caractérise très exactement un directeur de journal qui ne croit en rien, exception faite du dollar. Où est donc passé le chantre inspiré de la démocratie, synonyme de vérité et d’abnégation ?

Béchir Ben Yahmed répond aussitôt, non pas en intentant au Canard enchaîné une action en diffamation, mais en réclamant la constitution d’un jury d’honneur, autant dire l’enterrement élégant du scandale, sans doute au terme d’un joyeux gueuleton à la Tour d’argent, entre hommes du milieu.

Quelques mois après les premiers contacts avec la Libye, Béchir Ben Yahmed, décidément en veine de cynisme, a fait proposer à un représentant du chef d’Etat égyptien Anouar El Sadate, l’ennemi juré de Kadhafi, un contrat de publicité personnelle dans les mêmes conditions, rédigé exactement dans les mêmes termes, y compris la pittoresque clause : « Etant entendu que la mention publicité ne figurera pas sur les textes publiés dans Jeune Afrique. »

C’est encore Le Canard enchaîné qui le révèle, cette fois dans son numéro du 2 décembre, ajoutant en prime que Béchir Ben Yahmed donne dans l’imposture lorsqu’il met en avant les saisies dont son magazine est victime dans certains pays africains, car le directeur deJeune Afrique ne laisse pas alors de négocier à son avantage le règlement des exemplaires saisis au prix, parfois, de juteux pots-de-vin distribués aux responsables politiques du pays en cause, comme ce fut le cas pour le Maroc en mars 1981.

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Comment désigner cette technique autrement que par le mot racket ? Au Maghreb comme en Afrique noire, les dirigeants politiques indigènes sont presque tous des dictateurs impopulaires au service des puissances étrangères, et d’ailleurs protégés par ces dernières (à l’exception d’une poignée de pays, dont précisément la Libye et l’Algérie, auxquelles on peut avec raison reprocher tous les vices, sauf celui d’inféodation à l’étranger). Ces dirigeants sont saisis de panique à l’idée de voir leurs tares s’étaler dans une publication ayant une audience internationale au risque d’attirer sur eux l’attention des organisations réputées défendre les droits de l’homme, et particulièrement d’Amnesty International.

Béchir Ben Yahmed n’ignore pas cette situation. il sait d’autre part se trouver en position de quasi monopole, au moins en ce qui concerne l’Afrique noire francophone. Comment cet homme cupide ne succomberait-il pas à la tentation de monnayer son silence ? Le Canard enchaîné révélera le 16 décembre que, en 1977, bien qu’étant alors virtuellement en état de cessation de paiements, le Sénégal de M. Senghor consentit à Béchir Ben Yahmed, pour la constitution d’un fumeux Fonds d’Investissement pour le Nouvel Ordre mondial de l’Information, le prêt d’une somme de cent millions de francs CFA (deux millions de francs), au taux de 7 %, après avoir emprunté la même somme à un organisme de crédit international au taux de 12 %. En d’autres termes, le milliardaire Béchir Ben Yahmed se fait financer par les misérables contribuables du Sénégal, comme un vulgaire maffioso. Il paraît que vingt pays, dont les noms ne sont malheureusement pas précisés, à l’exception du Sénégal et du Togo, apportèrent leur généreuse obole, et que le grandiose projet demeura dans les cartons sans que les bailleurs de fonds soient indemnisés.

Le Canard enchaîné révèle d’autres affaires dont le détail importe peu maintenant que le lecteur connaît les méthodes de Béchir Ben Yahmed, un personnage qu’il faut bien considérer comme le grand manitou de l’information « de qualité » en Afrique noire francophone, et qui n’est qu’une espèce de Robert Hersant du pauvre. L’Afrique mérite-t-elle vraiment cela ?

Un bon eleve du journalisme a la française

Cela dit, rendons justice à Jeune Afrique et à son directeur général Béchir Ben Yahmed : il n’est pas le seul, tant s’en faut, à pratiquer les méthodes méprisables que nous venons de dénoncer; toutes les publications francophones soi-disant africaines fabriquées à Paris en sont coutumières : même quand elles se proclament progressistes, leurs rapports avec les roitelets nègres sont manifestement régis par des pactes occultes fondés sur la stratégie du passe-moi le séné, je te donne la rhubarbe. Afrique-Asie, magazine réputé progressiste et même suspect de pro-soviétisme aux yeux de certains connaisseurs, n’a pas publié un seul article critique sur le Cameroun depuis plus de six ans, très exactement depuis que le président Ahmadou Ahidjo, l’un des dictateurs noirs francophiles les plus invétérés dans la répression sanglante de l’opposition populaire, autorise la publication de Simon Malley à circuler dans son fief, qui représente un marché considérable. Afrique-Asie, ardent défenseur du Viet-Nam, de l’Angola et des combattants sahraouis, ne dédaigne pas la publicité des entreprises d’Etat du Cameroun. Qui disait que l’argent n’a pas d’odeur ?

Allons plus loin encore. Tant qu’à dénoncer le rôle de l’argent destructeur des plus nobles valeurs du journalisme, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Fi donc des tabous et des réputations les mieux établies dans la presse française elle-même. Imaginons un instant que le très prestigieux et très « progressiste » Le Monde consacre au Chili du général Pinochet un épais supplément couvert d’annonces publicitaires financées par les entreprises du cru et débordant de dithyrambes en faveur de l’assassin d’Allende, rédigés exclusivement par des hommes connus pour leur amitié pour le tyran de Santiago, combien de gens en France feraient une crise d’apoplexie ? De tels suppléments sont pourtant chose courante dans Le Monde, au bénéfice, il est vrai, de Pinochets noirs francophones, tels que Ahidjo, Mobutu, Bongo, Eyadema, et tutti quanti, dont personne de sérieux n’ignore que, à l’instar de leur homologue chilien, ils massacrent leurs opposants, les torturent, les enferment dans des camps de concentration dénoncés par la Section française d’Amnesty International, qui n’a pourtant pas toujours brillé par son courage – notamment du temps de Giscard d’Estaing.

On ne saurait, certes, demander au Canard enchaîné de tout faire, de jouer en quelque sorte les justiciers infatigables. L’information est une affaire trop sérieuse pour qu’on puisse l’assimiler au westen. Pourtant en se bornant à épingler le seul Béchir Ben Yahmed, un personnage tous comptes faits assez minable, et qui a beau jeu aujourd’hui de crier au racisme, lui que son ancien collaborateur Carlos Moore accusait récemment de racisme, n’est-ce pas s’exposer à paraître sacrifier à la politique du bouc émissaire ? J’ai abondamment montré dans Main basse sur le Cameroun, livre célèbre que personne n’a lu en France, comment le journal Le Monde, en décembre 1970 et janvier 1971, dénatura en connaissance de cause et avec opiniâtreté le procès politique par lequel Ahmadou Ahidjo crut se débarrasser des deux chefs de l’opposition camerounaise, n’hésitant pas à livrer l’un d’eux au poteau d’exécution. Or mon livre n’émut pas grand monde ici, même lorsqu’il fut interdit et saisi par M. Marcellin, le ministre de l’Intérieur de Georges Pompidou.

Qu’une espèce de tâcheron sans aucune élévation comme Béchir Ben Yahmed, voyant le « meilleur journal français » recourir impunément aux techniques du mensonge, en ait conclu que la déformation relève de la norme journalistique dans l’hexagone, quoi de plus naturel ? Après tout Béchir Ben Yahmed n’est jamais qu’un valet, et chacun sait que le propre du valet est d’imiter ses maîtres.

Disons-le donc tout net : en l’occurrence Béchir Ben Yahmed n’a fait qu’imiter, peut-être maladroitement, Le Monde.

A moins qu’il ne soit distribué avec équité et selon des normes immuables, le blâme, ici plus qu’en d’autres circonstances, risque d’apparaître comme l’expression haineuse de la peur de la concurrence. Cela rappelle un peu trop ces tribunaux du Sud raciste des Etats-Unis où seuls les Noirs comparaissent pour viol. Le crime ainsi qualifié y est devenu la spécialité exclusive dune catégorie providentiellement minoritaire et d’ailleurs colorée. En d’autres termes, la majorité blanche dominante, ayant seule la parole, a pris l’habitude d’en user rituellement pour se soulager de son abjection en la projetant sur l’Autre. C’est commode, mais un peu trop facile. En vérité la presse française tout entière est malade de l’Afrique. Nous n’avons cessé de le dire dans Peuples noirs-Peuples africains.

Les grands noms du journalisme français dont Béchir Ben Yahmed est accusé d’avoir imprudemment promis le concours au Colonel Kadhafi auraient dû remplir la presse de leurs protestations indignées. Il n’en a rien été, et pour cause. Il s’agit de personnages que Béchir Ben Yahmed rémunère déjà au titre soit de ses publications périodiques, soit de sa maison d’édition. Quant à leur concours dans la manipulation de l’information, Peuples noirs-Peuples africains, en étudiant la critique littéraire francophone dominée par des professionnels français le plus souvent ignares, a mis plusieurs fois en évidence le mécanisme de cette propagande que Vince Packard aurait sans doute classée sous la rubrique de la persuasion clandestine.

Cela peut commencer par un certain Jacques Chevrier développant un jour dans Le Monde diplomatique la thèse bouffonne selon laquelle Senghor serait le parangon de l’écrivain contestataire noir (quand chacun sait que c’est un bel exemple d’Oncle Tom). Trois semaines plus tard environ, quand on retrouve cette absurdité dans Le Monde quotidien sous la plume d’un certain Philippe Decraene, elle a reçu quelques modifications de style et de contenu pour s’adapter au ton du journal. Un mois se passe encore, puis un certain Claude Wauthier dans les Nouvelles littéraires reprend l’idée, sous prétexte de la discuter, mais de façon à ce qu’il soit bien clair qu’il y adhère au moins en partie. Puis, c’est le tour d’un certain Robert Cornevin dans Le Quotidien de Paris. Etc. C’est sans doute ce traitement très respectueux qu’une autre équipe de masseuses thaïlandaises aurait appliqué à l’image du colonel Bagatelle de Tripoli.

A l’Est, la langue de bois retentit au rythme cadencé des gros sabots officiels. Dans le monde libre, les griots adorateurs du veau d’or sont des as du camouflage. Quant à l’information objective, elle risque d’être longtemps encore une idée pure, sinon neuve. Alors en face de ces infinis, qu’est-ce qu’un Béchir Ben Yahmed ? Le néant. Et encore.

* First published in the Tunisian journal, Tumulte, in 1982.

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