LE CONFLIT HEMA-LENDU EN ITURI, RDC. UN EXEMPLE-TYPE DES « IDENTITÉS MEURTRIÈRES »
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Le texte qui suit est un extrait du livre du journaliste congolais
Nicaise Kibel’bel Oka, ayant pour titre : « RD Congo-Ituri. De la guerre identitaire au pillage des mines d’or de Kilo-Moto par des multinationales anglo-saxonnes » (Editions-Scribe, 2016).

La guerre de l’Ituri (1999 à 2004) est un exemple-type de la manipulation des ethnies à des fins politico-économiques. Le sujet est plus que jamais d’actualité quand on voit ce qui se passe dans certains pays africains, spécialement dans la région des Grands Lacs.

Historique

Depuis juin 1999, le district de l’Ituri connaît les moments les plus sombres de son histoire à travers des affrontements et des massacres d’une barbarie inimaginable. Ces affrontements armés opposent généralement les ethnies lendu et hema.

Conflit séculaire entre les deux ethnies[1], il a atteint cette fois-ci son paroxysme depuis l’arrivée de la rébellion du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et s’est aggravé dramatiquement depuis l’occupation de la région par les éléments de l’armée ougandaise, l’UPDF(Uganda People Defence Force).

[1]Thomas Lubanga, dans ce courrier, insiste en écrivant ceci : « Si l’on peut lui accorder (à Nicaise K. Oka) le fait que les Lendu et les Hema sont deux ethnies en rivalité séculaire, il convient d’introduire un petit bémol qui veut qu’ils sont d’abord des « frères » qui ont toujours vécu ensemble malgré les petits différends qui se résolvaient sans grande casse. Ce sont des philosophies divisionnistes du genre que ce journaliste développe qui ont excité une poignée des Lendu à l’extrémisme et à l’intégrationniste.

Bien alimenté et entretenu, il a plongé les populations de l’Ituri dans une totale désolation.

Depuis mai 1999, Hema et Lendu, peuples voisins des territoires de Djugu et d’Irumu, sont en guerre tribale aux allures génocidaires. Une guerre qui a fini par embraser tout l’Ituri n’épargnant plus aucune ethnie de ce district. Conflit de terres et identitaire certes, doublé de la dimension socio-économique qui finit par se transformer en guerre tribale avec l’appui de l’allié ougandais (UPDF) avant de s’internationaliser.

En parcourant l’histoire des migrations, l’on peut retenir sommairement qu’à l’issue des courants migratoires du XVIe au XVIIIe siècle, Lendu et Hema ont connu des conflits par le passé après leurs installations successives dans le territoire de Djugu, où résidaient les Pygmées et les Bantu (Nyali).

Les Lendu[2] et les Ndo-Okebo seraient arrivés en Ituri vers la fin du XVIe siècle alors que les premiers Hema auraient été accueillis au XVIIIe siècle.

[2]Walendu mieux identifiés sous l’appellation de Bbale qui signifie « homme du village ». Lendu vient de Lendru. Ndru, l’abrégé de Le ka ndru qui signifie « nous sommes des humains ».

Installés dans le territoire de Mahagi jusqu’à Gety, les Lendu seront chassés au XIXe siècle par les Alur armés de fusils arabes pour s’installer dans le territoire de Djugu.

D’origine soudanaise, le peuple lendu s’est installé dans la partie nord-est de la RDC, au sud du lac Albert.

Le peuple hema, d’origine nilo-hamite, serait parti de l’Abyssinie et de la Somalie pour le sud.

A partir de la Tanzanie, le groupe se serait scindé en deux. Le premier groupe s’est dirigé vers le Burundi, le Rwanda et les régions du Kivu. L’autre groupe a pris la direction de l’Ouganda, dans le Bunyoro.

Delà, les Nilotiques ont suivi deux mouvements qui les conduisirent dans les deux territoires de Djugu et d’Irumu (Bahema sud). La migration lendu semble avoir eu lieu du nord vers le sud mais c’est dans la région ouest du Nil que les Walendu se seraient installés. Ils y sont entrés probablement très longtemps avant les Bahema, note le prof. Lobho Lwa Djugu Djugu.

Les Lendu sont des agriculteurs, des chasseurs et des guerriers tandis que les Hema sont un peuple des pasteurs, en quête de terre pour le pâturage.

Ainsi donc, l’agriculture et le service militaire revenaient de droit aux Lendu. L’élevage et l’art léger étaient l’apanage des Hema. Toutefois, au fil de temps, les Bahema du Nord se sont comme les Lendu convertis à l’agriculture. Les Hema, venus de l’Ouganda, ont accompagné au milieu du XIXe siècle la visite de l’explorateur anglais Henry Morton Stanley dans la région. Ils auraient tiré de ce fait large sympathie et des dividendes.

Les Lendu, par contre, empêchèrent Stanley de poursuivre son expédition aux environs de Bogoro. Ce qui allait déterminer la conduite des Colons par rapport aux Hema (peuple docile) et aux Lendu (peuple révolté). Et ouvrira aux Hema l’accès facile à l’instruction.

L’hospitalité des Lendu et la cohabitation pacifique entre les deux peuples produisirent un sous groupe hybride appelé « Gegere », les Hema du nord[3]. Ces derniers pouvaient alors se prévaloir des Hema comme des Lendu. Des Lendu, ils héritent de leur langue, le kilendu. Entreprenants, les Gegere se revèleront à la fois agriculteurs et éleveurs.

[3]La tradition lendu enseigne que la jeune fille Joo remise aux Hema en signe d’hospitalité aurait donné naissance aux Hema « Jobats » en collectivité des Bahema nord.

A l’ouverture des premières écoles à Fataki (1918) et à Bambu (1930), deux localités lendu, ce sont les Gegere[4] qui vont bénéficier de cet avantage au point que même au sein de l’église catholique du diocèse de Bunia, on compte plus de prêtres et évêques gegere. Les trois évêques du diocèse de Bunia sont Gegere (Léonard Dhejju, Faustin Ngabu et Joseph Banga).

[4]Gegere, ce sont les Hema du nord parlant kilendu. En temps de grands conflits, les Hema du Sud ne les reconnaissent pas comme les leurs. Ils sont communément appelés Bahema-nord, Banyawagi et Badjere.

Des recommandations négatives consignées dans le carnet de voyage de Stanley parlent de l’incapacité des Bbale à diriger et leur démotivation au savoir scolaire mais prompts à tout travaux lourds. Ces considérations vont influencer les premiers missionnaires. Ces derniers rendront plus difficiles les conditions d’accès des jeunes Bbale à la scolarisation (1935-1940). Le pouvoir colonial avec M. Moulaert aurait écrasé le sauvage lendu.

Ainsi le premier prêtre hema est ordonné en 1956, l’abbé Dhema du diocèse de Mahagi-Nyoka.

Dans la mentalité du jeune Bbale, il y a comme une sorte d’allergie face à tout ce qui est civilisation (école, hôpital …).

Un des premiers conflits entre les deux peuples est observé entre 1960-1971.

La nomination en 1963 du RP Paillet aux fonctions d’Inspecteur de l’enseignement s’accompagne des réformes sérieuses notamment au niveau du cycle primaire.

Entre 1967 et 1972, les enseignants Bbale à Fataki et à Jibba (1972) se révoltent et exigent la répartition équitable des postes de direction dans les écoles primaires[5].

[5]Pour les Lendu, la thèse de doctorat du professeur Lobho-Lwa-Djugu Djugu en histoire, qui a traité les Lendu de « peuple d’une insuffisance congénitale, incapable d’intelligence, du sens politique … raisons de leur assujettissement aux Hema », a participé largement à nuire aux relations entre les deux peuples et a contribué à enflammer l’Ituri en préservant à tout prix les acquis frauduleux d’un complexe de supériorité injustifié sur les Lendu.

Dans les années 60, les tensions interethniques Lendu – Hema sont provoquées par l’expansionnisme du Chef Kahwa Muzora Salatiel, un Gegere qui tente d’annexer certaines localités lendu notamment Lakpa, Nombe, Tsarukale et Lagabo, du territoire d’Irumu[6].

[6]Le chef Kahwa Muzora s’investira dans une modification unilatérale des cartes administratives des collectivités afin de concrétiser son projet d’annexion. Devant le refus catégorique de la population lendu, il recoura aux forces de police et à l’armée pour violenter les Lendu. Ce, avec le concours de Mandjikala.

Jusqu’à ce jour, la contestation des limites entre le secteur des Bahema sud et la chefferie des Walendu Bindi constitue un des éléments essentiels du conflit Hema – Lendu dans le territoire d’Irumu. Les autres communautés subissent les conséquences directes et les dommages collatéraux de ces affrontements.

Conflit foncier, certes, les tireurs de ficelles ont dû rallumer le feu à leur propre compte avec autant de victimes.

Un autre élément, et non de moindre, aura été la promulgation en 1971 de la Loi Bakajika faisant de la terre la propriété exclusive de l’Etat qui la concède à volonté à des individus. Cette loi préfigure la nationalisation (zaïrianisation) notamment des concessions coloniales en 1974.

En 1977, le ministre de l’Agriculture DZ’BO Kalagi, un Hema, assure la distribution des concessions abandonnées à des Hema se considérant désormais comme les nouveaux Colons.

En 1979, la guerre menée par Yoweri Museveni contre Idi Amin depuis l’Ouganda voisin facilite la prolifération d’armes de guerre en Ituri.

Entre 1993 et 1996, outre l’enrôlement massif des jeunes Hema dans l’armée ainsi que la poursuite du trafic d’armes de guerre et la corruption généralisée du pouvoir en place à Kinshasa, on assiste à la guerre de Gety qui oppose les Lendu Bindi appelés Wangiti aux Hema d’Irumu suite à la violation des limites administratives.

Le renforcement du trafic d’armes de guerre se poursuit. Parallèlement à ces phénomènes, il y a l’acquisition frauduleuse des certificats d’enregistrement sur les terres rurales avec la complicité des services du cadastre. Ce, à l’insu des autorités locales administratives.

La guerre de l’AFDL voit une sorte d’accélération des procédures d’acquisition frauduleuse des certificats d’enregistrement sur les terres rurales. Toujours à l’insu de la population.

Les certificats frauduleux d’enregistrement obtenus entre 1994 et 1996 sont en attente de délai d’inattaquabilité de deux ans, selon la loi Bakajika[7].

[7]La loi foncière présente beaucoup de failles notamment la négligence et/ou l’oubli des communautés traditionnelles et la négligence des vices de procédure. Ce qui va entraîner des conséquences comme la demande en rétrocession dans le délai de 2 ans, la demande des dommages et intérêts au-delà de 2 ans (délai d’attaquabilité). Ce principe de délai d’attaquabilité de 2 ans est non  conforme à la mentalité des populations. Ce principe fait du vol des terrains (faux et usage de faux en écriture) une simple affaire civile alors qu’il est une soustraction frauduleuse. Il y a enfin le caractère inaccessible de la justice aux paysans à cause du coût élevé de la distance à parcourir, de la durée des procès … et la confusion entre les terres domaniales occupées par les communautés traditionnelles et la déréglementation des terres rurales.

En 1998 commencent les opérations de mise à jour par l’ouverture d’exploitation des terrains notamment par des demandes de déguerpissement des populations rurales tout autant surprises. Car, non averties.

Les nouveaux maîtres recourent au Parquet et/ou aux postes de police pour obtenir le déguerpissement forcé des populations prises au dépourvu.

Le rebondissement en catastrophe de ce conflit en juin 1999 en pleine rébellion du RCD soutenue par l’Ouganda ne serait pas un fait du hasard. Quelques repères en témoignent. L’occasion tant rêvée de récupérer par la force les concessions frauduleusement et malhonnêtement acquises, était venue.

Du 2 au 4 mai 1999, une session est organisée à l’intention des hommes d’affaires Hema venus de partout par l’abbé Jean Protais Dhena, curé de la paroisse de Fataki. Selon les Lendu, c’est au cours de cette réunion déterminante en soi, que l’option et l’idéologie de la guerre auraient été prises ainsi que le plan fignolé.

Le 23 juin 1999, la présence du Commissaire de district pour tenter d’arrêter les hostilités est rendue difficile par l’absence des sujets Hema à la pacification.

Alors que Wamba dia Wamba a fui Goma pour se réfugier à Kisangani, JB Tibasima Mbogemu, ministre des Mines du RCD resté à Goma concocte un plan pour l’Ituri. Il convainc les Ougandais d’en faire une province autonome. Très rusé, il présente Adèle Lotsove Mugisa comme seule capable d’œuvrer au profit des Ougandais.

Le général de Brigade, l’Ougandais James Kazini est séduit du projet et présente à son tour Adèle Lotsove au président Yoweri Museveni. Après hésitation, Kaguta Museveni finit par céder.

Le brigadier James Kazini crée par décret la province de Kibali – Ituri et en confie la gestion à Adèle Lotsove. Elle en devient le gouverneur. En clair, Adèle Lotsove doit gérer deux districts, l’Ituri et le Haut Uélé.

La partie Kibali rejette l’offre. Adèle Lotsove Mugisa, la Jeanne d’Arc des Ituriens comme elle aimait se présenter, accède à la demande des concessionnaires Hema de chasser les Lendu et de récupérer les terres aux populations qui résistent. Même par la force des armes.

Avec une dame qui voue sa haine aux Lendu, les concessionnaires trouvent là une occasion rêvée de se faire justice. La conquête de terres en milieu Bbale s’accentue.

Le détonateur de la guerre

Dans la collectivité des Walendu – Pitsi, la situation est de plus en plus explosive au point que toute moralisation de la population devient impossible. Les populations lendu voient venir des concessionnaires Hema revendiquant des terrains frauduleusement acquis à travers des certificats d’enregistrement entachés de vices de procédure qu’ils portent et qu’ils brandissent.

Ces derniers bénéficient du soutien des éléments de l’armée ougandaise que leur sous louent deux officiers  ougandais, le colonel Arocha et le capitaine Chakabale. D’autre part, le Parquet de Bunia se montre très partial et complaisant en privilégiant la voie de la corruption. Il monnaie tout et prend fait et cause pour les concessionnaires Hema contre les Lendu[8].

[8]La partialité du parquet a été dénoncée à travers une lettre de désavoeu du procureur de la république du 8 janvier 2001. Cette lettre, outre qu’elle rappelle l’incompatibilité de la fonction de magistrat et la politique, étale une série de comportements dont fait montre le procureur qui, rappelons-le, avait été revoqué de fonction de magistrat par Décret présidentiel datant de 1998. La lettre a été signée par 39 personnes (magistrats, IPJ, agents du parquet).

L’armée ougandaise se lance dans la chasse aux intellectuels lendu.

Le 19 juin 1999, appuyés par l’UPDF, les Hema incendient, fusillent et massacrent des Lendu. La guerre trouve l’écho et s’étend sur la presque totalité de la collectivité de Walendu Pitsi (600 km²). Le comité de sécurité de l’Ituri présidé par le commissaire du district, M. Uringi Wanga, dans une de ses réunions[10] décide de dépêcher une délégation sur le terrain pour régler ces litiges.

[10] Avaient pris part les membres ci-après : M. Thierry Ilunga, capitaine et commandant de brigade FAC, l’officier d’intelligence (I.O.) Adélard Pitchu, M. Kahasa Siwamunda, procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance de l’Ituri, M. Tshibengabo Lufulwabantu, Président du tribunal de paix, M. Jérôme Kinsiama, inspecteur de la police nationale, M. Ruhigwa Baguma, coordonnateur du RCD en Ituri, M. Avochi Nyipir, directeur de renseignement (ANR) et M. Libisabo, le maire de Bunia

[…..]

Les sujets Hema plus nantis et bénéficiant de service des militaires ougandais et de certains Congolais de l’ANC provoqueront régulièrement les Lendu. L’UPDF ne va pas jouer la neutralité dans ce conflit. Le Parquet de Grande Instance va prendre fait et cause pour les hommes d’affaires Hema et va procéder à la vague d’arrestation des Lendu qui seront jetés dans la prison de Bunia.

Dans cette partialité, des Lendu qui habitaient les localités mixtes avec les Hema tel que Fataki ne vont pas regagner leurs villages par crainte des représailles. Les Hema se sentent de plus en plus protégés par les militaires ougandais et la milice privée qui se constitue autour des concessions des hommes fortunés Hema tels Savo et Singa Kodjo. Ils vont regagner seuls les villages et se mettront à empêcher à tout prix le retour des Lendu. Ces derniers décident finalement de se retrancher dans la forêt pour s’organiser et préparer la revanche[12].

[12] Les Lendu soutiennent et enseignent à leurs descendances que la personnalité Bbale est marquée par son attachement à la terre. Et lorsqu’il faut défendre ce plus grand bien que Dieu leur a laissé à travers les ancêtres, les Lendu n’hésitent pas un seul instant à sacrifier leur vie. D’où cette détermination à braver la mort en ne reculant pas un seul instant devant la puissance de feu de l’armée ougandaise.

Depuis décembre 1999, le président du RCD/Kis qui s’est installé à Bunia, le professeur Wamba dia Wamba fait une tournée dans le territoire de Djugu et visite les localités d’Iga, Dyna, Pimbo, Djugu, Fataki, Libi, Dhera et Kpandruma/Réthy. Il découvre la réalité des crimes de part et d’autre. Il tente de réconcilier les belligérants par le dialogue. En vain. Certains Hema vont s’acharner contre Wamba dia Wamba le qualifiant de génocidaire des Hema. Toute tentative de sortir les Lendu de la forêt est jugée comme une préparation à un génocide contre les Hema.

Cette théorie d’un Wamba dia Wamba qui organiserait un génocide contre les Hema fera du chemin jusqu’à ce que le président du RCD/Kis soit chassé de Bunia par des tirs de mortiers. Le conflit sanglant s’étendra et gagnera au fil des jours les collectivités des Walendu Djatsi et des Walendu Tatsi et celles des Bahema Nord, des Bahema Badjere, des Bahema Baguru et des Bahema Banywagi.

Les leaders locaux empêchèront une solution pacifique à ces conflits.

En juillet 2000, Tibasima lance une attaque armée avec sa milice contre professeur Wamba. De la même façon que trois mois après, la milice de Mbusa Nyamwisi  attaquera à nouveau le professeur Wamba et se présentera chez Thomas Savo pour être payée. Toute solution au conflit se verra davantage éloignée.

 La part de l’Eglise

1982. Cette année voit l’africanisation des postes au sein de l’Eglise catholique. L’africanisation signifie le remplacement progressif des Missionnaires d’Afrique (Pères blancs) par des abbés aux postes de commandement dans le diocèse de Bunia.

De nombreux prêtres hema accèdent à ces postes. Les rares abbés lendu sont automatiquement remplacés par leurs confrères hema.

L’africanisation des postes dans le diocèse catholique de Bunia s’accompagne d’un règlement de comptes. Les prêtres Missionnaires de Marie sont aussi chassés et remplacés dans leurs postes par des abbés à majorité hema.

[….]

En 1991, dans la paroisse de Jibba, les pères Carmes, soupçonnés de soutenir les Lendu, dit-on, pour leur sens d’équité et leur esprit de développement, sont expulsés de la paroisse avec les catéchistes d’ethnie lendu.

Identité meurtrière

Lorsqu’un homme, par ailleurs sain d’esprit, se transforme du jour au lendemain en tueur, il y a bien folie. Mais lorsqu’ils sont de milliers des tueurs, lorsque le phénomène se reproduit au sein des cultures différentes dans un pays, chez les adeptes de toutes les religions comme chez ceux qui n’en professent aucune, dire « folie » ne suffit plus[16].

Effectivement dire folie ne suffit plus. La folie meurtrière, écrit Amin Maalouf, est cette propension de nos semblables à se muer en massacreurs lorsqu’ils sentent leur « tribu » menacée.

[…..]

La peur, cette peur de sa perte par autrui, peut faire basculer n’importe quelle personne dans le crime. Dès lors que le voisin apparaît comme une insécurité pour nous.

Entre les deux voisins pèse infiniment un soupçon sur le comportement de l’autre dont les moindres actes sont soumis à l’interprétation. Ce qui a pour conséquence que le voisin anticipe sa réponse aux intentions, aux volontés de jugement et d’offense qu’il prête à l’autre.

[….]

Les Hema qui ont, de tout temps, bénéficié des faveurs politiques, sociales, économiques et religieuses ont-ils peur aujourd’hui de les perdre[19] ? Craignent-ils que la prise de conscience des Lendu remette en cause tous les privilèges antérieurs ? Se sentent-ils humiliés de corriger toutes les théories sur le mulendu congénitalement inférieur partant incapable des travaux intellectuels ?

[19]Parlant des privilèges, le peuple Hema le reconnaît dans un document inédit intitulé « Holocauste pour l’or noir en Ituri : la communauté Hema dénonce le génocide dirigée contre elle » : Le tissu de mensonges habilement tramés contre le groupe Hema quant à ses origines, ses migrations, sa nationalité, son identité, sa richesse, son complexe de supériorité et son hégémonie présumés et les faveurs présumées, elles aussi, dont il aurait été l’objet de la part de la colonisation belge et de tous les régimes congolais subséquents, et ce, sur tous les plans …

[….]

Le Mulendu, longtemps considéré comme sous-homme, blessé dans son amour-propre, a fabriqué à son tour des monstres[20]. Attaquer devient une sorte d’annulation de l’autre tout en voulant obtenir de lui paradoxalement reconnaissance et amour. D’où l’angoisse[21].

[20] Les sources et la dynamique de l’agressivité ne sont plus aujourd’hui totalement mystérieuses. On sait la part qu’y jouent, notamment, les privations inhérentes à la socialisation de l’individu. Clyde Kluckhohn, op.cit, p315

[21] Selon Lacan, l’angoisse naît du sentiment de persécution, d’extrême dépendance à l’autre qui veut jouir de nous. On peut parler de la Castration, opération qui délivre de cette demande supposée de servir l’appétit de jouissance de l’autre.

Refusant de perdre les privilèges, les Hema ont réuni toutes les pièces productrices des tueurs et les Lendu, pour se défendre et se faire justice, répliquent dans des contre offensives suicidaires. Car, le héros n’a pas peur.

Pendant près de deux siècles, Hema et Lendu se sont mis à s’épier, à s’observer, à comptabiliser tout ce qui est faiblesse et défaillance chez l’autre pouvant constituer des éléments de la guerre à venir.

Des intellectuels et des hommes d’église de tout acabit ont façonné et modelé toutes ces différences créant un fossé chaque jour plus grand, entre des gens qui se côtoyaient et inoculant le venin de la haine et de la division. Dans nombre de cas, ces intellectuels et hommes d’église ont participé activement à la formation de la conscience identitaire suicidaire.

[…..]

En réalité, les Hema accusent les Lendu de les exterminer pour cause de jalousie. Un point, un trait. Et cette justification explique le refus de ceux-ci de se débarrasser des biens et privilèges acquis frauduleusement.

D’autre part, s’il est plus facile de nommer et d’identifier les meneurs et les enragés Hema, par contre, il est plus difficile de nommer les tueurs Lendu. On peut penser à une organisation bien structurée et planifiée pour les Hema que pour les Lendu. Erreur !

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Après chaque repli, on comptabilise les succès et les défaites, l’heure de bilan partiel. On fait rapport aux tireurs de ficelles, aux idéologues, intellectuels et pasteurs mécréants. Comme à la mi-temps, lors d’un match de football, chaque groupe regagne son camp pour se ressourcer.

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Hema et Lendu vivent dans un environnement de la répression et de la revanche, de l’intimidation et de l’assujettissement qui augmentent le ressentiment et l’hostilité refoulés. L’intellectualisme qui sous-tend cette guerre pourvoit les agences de barbarie qui deviennent des armes destructrices. Il développe des signes de perfidie morale mettant en péril tout espoir de dialogue, de réconciliation et de paix. Car, la guerre devient la raison d’être.

De la langue

Là où les gens se sentent menacés dans leur foi, c’est l’appartenance religieuse qui semble résumer leur identité entière. Mais si c’est la langue maternelle et leur groupe ethnique qui sont menacés, alors ils se battent farouchement, note Amin Maalouf à la page 20.

Dans « les Identités meurtrières », Amin Maalouf croit dur comme fer que trois éléments essentiels participent à forger les identités meurtrières, à savoir l’appartenance religieuse, la langue maternelle et l’ethnie[27] (G. Geraud, cité par Le Monde du 4 mars 1980, estime que l’ethnie ne se définit pas par la race mais par la langue). Il n’a pas tort.

Extrait de : Nicaise Kibel’bel Oka, « RD Congo-Ituri. De la guerre identitaire au pillage des mines d’or de Kilo-Moto par des multinationales anglo-saxonnes », Editions-Scribe, 2016, pp. 25-59.


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