Rwanda : Autopsie d’une dictature implacable
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Rubrique : Actualité
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Publié le 3 Déc 2016 par Gaspard Musabyimana

L’article ci-après est tiré d’un document publié par Serge Dupuis et intitulé : Commémorer le génocide des Rwandais Tutsis à Kigali ? Le Rwanda aujourd’hui.
Le titre de l’article a été choisi par la rédaction du blog.

LE CONTRÔLE POLITIQUE

L’espace politique est un lieu stratégique pour le projet de transformation du Rwanda conçu par les dirigeants du pays. De son accession au pouvoir en juillet 1994 à 2003, date de la fin de la période de transition post-génocide, le FPR, dépourvu de base politique dans le pays, a fait en sorte de parvenir à un contrôle sans partage et pérenne du Rwanda. Au lendemain de la prise de Kigali, en juillet 1994, il se trouvait contraint, au regard de la communauté internationale et des donateurs ainsi que par l’engagement qu’il avait pris lors des Accords d’Arusha d’août 1993, de partager le pouvoir avec les partis politiques reconnus par ces accords. Le gouvernement d’union nationale post-génocide semblait de fait répondre aux critères d’Arusha. Cependant, de 1994 à 2003, date prévue pour les élections présidentielles et législatives, l’évolution politique aboutit à l’établis- sèment de l’hégémonie du FPR, et plus précisément de l’élite tutsie anglophone venue d’Ouganda. Toute concurrence fut éliminée du paysage politique. Tout démocrate, toute voix critique, qu’ils fussent hutus ou tutsis, qu’ils fussent membres du gouvernement ou non, furent progressivement et systématiquement écartés : par l’exil, par l’emprisonnement, par l’élimination physique. L’investissement par l’ancienne rébellion de toute position significative de pouvoir durant cette période, le départ en exil de nombreux cadres civils et militaires, y compris parmi les Tutsis, assurèrent l’établissement et la consolidation de la dictature FPR.

Les gouvernants mirent en place un forum de concertation des partis politiques, mécanisme d’échange, de concertation et de médiation qui regroupe autour du FPR, sous le régime du consensus, l’ensemble des formations officiellement agréées. Il est par ailleurs prévu que le président de la République, le Premier ministre et le président de l’Assemblée nationale appartiennent chacun à un parti politique différent, tandis que le parti majoritaire ne peut occuper plus de 50 % des sièges au sein du Cabinet. Cependant, sous ce système, le partage du pouvoir n’est qu’une illusion. Les partis politiques regroupés autour du FPR, dits d’opposition, ne sont que des partis satellites qui, lors des élections présidentielles, soutiennent immanquablement le président Kagame ou bien présentent un candidat dont le rôle se limite à apporter un semblant de crédibilité à l’exercice. Un responsable du Parti libéral pouvait ainsi déclarer en 2008, lors d’un meeting : « Nous ne sommes pas là pour nous opposer au président Kagame mais pour construire la nation. Le Rwanda n’a que faire d’une opposition à l’européenne[1]. » Aussi le chercheur belge Filip Reyntjens pouvait-il constater en 2010 que, en contradiction avec les dispositions de la Constitution rwandaise, le FPR était fortement majoritaire au sein du gouvernement, avec 20 ministres sur un total de 27. De manière plus significative, s’agissant de la réalité du pouvoir, parmi les personnes que Reyntjens avait pu identifier, 17 secrétaires permanents – anciennement secrétaires généraux – sur 18 appartenaient à l’ancienne rébellion[2].

Le FPR contrôle le gouvernement, le Parlement, le Sénat ainsi que l’appareil militaire et exerce un monopole sur l’économie par l’entremise de sa société d’investissement, Crystal Ventures. Les cadres du FPR étant majoritairement des Tutsis, la prépondérance de ceux- ci, souvent des militaires, à la tête de l’État rwandais était d’autre part inévitable. En 2008, dans un télégramme diplomatique confidentiel, l’ambassadeur des États-Unis au Rwanda dressait un tableau de cette domination « ethnique » dans un pays où à peu près 85 % de la population est hutue. La plupart des ministères-clés, poursuivait-il, « sont aux mains de Tutsis », très souvent anglophones, et il en va de même du haut-commandement militaire ou de la direction des services de renseignement et de la police. Les deux tiers des postes de responsabilité politico-militaires, ajoutait-il, sont occupés par des Tutsis, tendance vérifiable sur plusieurs années. Il aurait pu préciser que ce constat était également pertinent pour la diplomatie, la magistrature, ou l’administration centrale aussi bien que locale. Lorsque des Hutus sont placés à des postes de responsabilité, par exemple au gouvernement, indiquait encore l’ambassadeur américain, il s’agit fréquemment de postes de second rang et, de toute manière, ils ne détiennent que peu d’autorité véritable car ils sont « généralement flanqués d’un collègue tutsi investi de la réalité du pouvoir[3]».

Pour les dirigeants rwandais, l’identité tutsie du pouvoir est taboue, et la mentionner publiquement peut tomber sous le coup de la loi. Ainsi la lutte contre l’ethnisme permet-elle de faire silence sur l’accaparement du pouvoir par le FPR et l’élite anglophone civile et militaire de la minorité tutsie. Un instrument juridique mis en place en 2002, par une loi interdisant le crime de « divisionnisme », et en 2008, par une seconde loi, visant à réprimer quant à elle la propagation de « l’idéologie du génocide », permet de consolider à la fois ce silence et la domination du FPR. En effet, la définition de ces deux crimes, censée stigmatiser la haine ethnique, est d’une telle imprécision que l’État rwandais peut criminaliser, au nom de la réconciliation et de l’unité nationale, tout discours, écrit, opinion ou acte politiques faisant référence pour quelque motif que ce soit aux composantes tutsi ou hutu de la population. Il en est de même pour toute version de l’histoire du Rwanda et du génocide différente de celle du FPR, ou marquant un désaccord de fond avec les politiques gouvernementales – donc jugée susceptible de générer des « divisions » ou « conflits » au sein de la population.

Tout le poids coercitif et répressif de l’État a été engagé au service de la réinvention du Rwanda et des Rwandais. Aucun obstacle n’est toléré. À l’exception d’un petit parti, The Democratic Green Party of Rwanda, aucun véritable parti d’opposition n’est autorisé. Les opposants ont été soumis à une répression systématique et l’une des figures éminentes de l’opposition, Victoire Ingabire, purge actuellement une peine de quinze ans de prison pour, notamment, « minimisation » du génocide. De retour au Rwanda en 2010 après quinze années passées en exil, elle avait prononcé un discours reconnaissant publiquement le génocide des Tutsis tout en prenant le risque de demander que justice soit rendue aux victimes hutues du conflit rwandais.

La quasi-totalité des journaux indépendants ont été éliminés, des journalistes ont été condamnés à de lourdes peines de prison, des rédacteurs en chef ont dû prendre le chemin de l’exil, suivis par le président de la Commission des médias du Rwanda. Les moindres signes d’indépendance, la moindre critique, même indirecte, dans la presse à l’égard du gouvernement sont méticuleusement traqués[4]. Quant à la société civile rwandaise, dans ses formes religieuses comme dans ses formes laïques, elle est aussi sous surveillance. Depuis 2001, une loi autorise le gouvernement à contrôler la gestion et les projets des ONG, tandis que celles-ci ne peuvent critiquer les autorités et doivent s’en tenir au rôle fixé à leur intention par le FPR : aider à la mise en œuvre des politiques gouvernementales.

Dans tous les cas, le FPR et les services de renseignement contrôlent individus et organisations en imposant l’autocensure à tous. Les instruments sont invariablement le harcèlement, l’intimidation, la menace, les accusations renvoyant au divisionnisme ethnique et à l’« idéologie du génocide », les amendes, l’emprisonnement, les disparitions forcées, les assassinats. L’armée, importante, exerce un contrôle strict sur l’espace national et les populations, cependant que les activités militaires occupent une place de choix dans le processus et les lieux de rééducation idéologique des Rwandais. Évoquant les camps Ingando, l’historien des Rwanda Defence Forces, le brigadier général Frank Rusagara, cité par Filip Reyntjens, se félicitait qu’ils constituent « une approche militaire de la promotion de l’identité rwandaise[5]». L’armée est considérée comme un acteur majeur du développement, garant de la sécurité telle que l’entend le pouvoir, à savoir l’assurance que le scénario qu’il a imposé se développe sans opposition.

Dans ce régime, les élections présidentielle ou législatives ont la fonction attendue d’elles. Elles présentent l’apparence d’élections démocratiques puisque plusieurs candidats ou partis – candidats factices et partis-satellites du FPR – y participent et renvoient ce faisant l’image d’une légitimité populaire. Outre l’absence de toute opposition authentique, les élections sont gérées au niveau national par une Commission électorale nationale totalement dévouée au  pouvoir et, au niveau local, par des agents du FPR et des auxiliaires de l’armée. Chaque exercice électoral suscite son lot d’arrestations, de disparitions, de fraude et de manipulations. C’est également l’occasion pour le FPR de mettre à profit son contrôle des médias pour mener des opérations de propagande sur l’ensemble du territoire national.

Autre exemple de ce mode de gouvernance, le référendum de décembre 2015. Il proposait une révision de la Constitution permettant au président Kagame de postuler, à la fin de son mandat actuel, pour un nouveau mandat de sept ans, puis de se présenter de nouveau pour deux mandats successifs de cinq ans. Le vote fut favorable à 98,3 %. Ainsi Paul Kagame pourrait-il être réélu jusqu’en 2034. Avaient été suscitées des pétitions « spontanées » et massives demandant la possibilité que Paul Kagame puisse briguer un troisième mandat, contrairement aux dispositions constitutionnelles en vigueur. Au mois de juin dernier, interrogée sur la situation des droits de l’homme au Rwanda par la chaîne de télévision Al Jazeera, Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères, répondait ainsi : « le Rwanda, comme tout autre pays dans le monde, a sa propre manière de faire les choses[6]. »

 

Intégralité du document : commemorer-le-genocide-des-rwandais-tutsis-a-kigali-le-rwanda-aujourd-hui


 

[1] Janne d’Othée François, Le Vif-L’Express, « Rwanda. Élections en trompe-l’oeil », 17 septembre 2005.
[2] Filip Reyntjens, « Chronique politique » in L’Afrique des Grands Lacs : annuaire 2009-2010,
Paris, L’Harmattan, 2010, pp. 274-275.
[3] Wikileaks, Public Library of US Diplomacy, 08KIGALI525_a, 5 août 2008.
[4]  Voir Anjan Sundaram, Bad News. Last Journalists in a Dictatorship, Londres, Bloomsbury, 2016.
[5] Filip Reyntjens, Political Genocide in Post-Genocide Rwanda, New York, Cambridge University Press, 2013, pp. 71-73.
[6] Al Jazeera, 10 juin 2016.

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